Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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perle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 5 mars 2007

2006 - Là-bas si j'y suis

Je n'aime pas l'hiver, ou plutôt je n'aime plus l'hiver. Ou alors il faudrait ne rien y faire.

A l'aube d'un demi siècle, je ne sais pas encore si je suis moi ou une autre, inventée de toutes pièces, aux réactions conditionnées. Difficile de se faire une idée par soi-même et l'image renvoyée par les autres est trop subjective.
Fille du printemps, je me sens décliner. Ma voix, entâchée par trop de cigarettes, le souffle court, ne m'obéit plus au doigt et à l'oeil, comme avant. Je conduis plus lentement. Je me conduis plus décemment. Parfois, cela me plait, d'avoir réussi, par tant d'efforts voulus ou non, à me discipliner, à me compartimenter. Parfois, aussi, me vient l'idée d'envoyer tout promener. Au hasard, d'un tournant, sur la route, me dire que finalement, je vais continuer, mais ailleurs. Laisser tout. Ne rien conserver. Abandonner cette vie douillette et me confronter à l'aventure. Recommencer. Renaître.
Et puis, deux tournants plus tard, me viennent des langueurs. Vivrais-je sans voir mes enfants? Combien de jours, de nuit, sans entendre leur voix, leurs pleurs? Pourrais-je boire un chocolat sans apercevoir la bouche de ma fille, cette grosse bouche aux lèvres roses, aspirant son lait, le matin? Pourrais-je chanter, danser, respirer comme si de rien était sans les yeux de mon fils, sans sa tignasse mal peignée? Ces deux-là, chacun à sa manière, je le sais, pâtiraient de mes abandons. Mon mari aussi qui tourne et retourne quand, parfois, je suis malade. Son sourire, ses soupirs, quand je vais mieux.
De ces langueurs, mes mains ne retiennent que le retour au bercail. Elles tournent le volant et remettent la vie dans le droit chemin. Là où, finalement, j'aime à pointer mon nez. Là où, aussi, je suis aimée.
Et même si cette aventure n'est pas digne d'être contée, tant elle est morne et disciplinée, je crois que j'y suis à l'aise. A l'aise d'avoir accompli ce petit miracle sans y être prédisposée. A l'aise d'être cernée.

Mes grands espaces sont ridiculement petits. Mais j'ai des projets. Aller voir la mer, sentir les embruns sur ma peau, respirer l'iode et m'en emplir les poumons. Chasser la brume qui, parfois, pervertit mon âme. Renâitre mais en gardant mes constructions instables. Un beau challenge pour une fille du printemps qui ne sait pas être, sans faire table rase de sa vie.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 29 décembre 2007

2005:47 Regarder les succès

La propriétaire de la maison verte est une vraie foldingue. Les voisines m'avaient prévenues mais je n'avais guère le choix, et on croit toujours que les papotages de voisinage sont des rumeurs exagérées. Parfois on en rit, parfois j'ai envie d'en pleurer tellement elle attige. Les confrontations finissent par l'éloigner jusqu'au terme du bail qu'elle ne renouvelera pas comme prévu, ce qui ne me gêne nullement parce que le loyer est exorbitant et cette solution n'était que passagère le temps que je puisse me retourner et avoir les papiers nécessaires à m'établir en bonne et due forme.

A quelques jours près tout se passe bien. J'ai toujours eu confiance dans ma bonne fortune et nous trouvons un petit appartement parfaitement convenable dans le complexe de condominium de la ville, je vais devenir propriétaire, ce sera chez moi, je n'en reviens pas, personne n'en revient, à croire que tout le monde faisait semblant d'y croire, mais au fond, ils croyaient vraiment tous que jamais je n'y arriverais ?

J'ai mon (tout) petit business, j'ai mon appartement, je vais enfin recevoir nos permis de résidence permanents. Je n'entends quasiment plus parler du père des enfants, qui cependant vient à New York pendant l'été et leur rendra une ou deux visites (l'une des deux étant arrangée en sorte que c'est moi qui fais tous les trajets, l'autre étant si courte que je ne m'en suis même pas aperçue, mais nous en garderons un très chouette ballon de foot rose que Monsieur Zebu adore).

Tant d'années de tensions ne semblent pas pouvoir se résorber sans dommages. Je sais bien que je suis vidée de substance et que je n'en peux plus. Mais il me reste encore une bonne cinquantaine d'années à devoir tenir, alors ce n'est pas le moment de s'avouer vaincue. Je fais comme si de rien n'était et je célèbre chaque minute comme une victoire. J'ai le coeur si serré qu'il n'a plus de place pour jamais se réjouir. J'ai rejoint la chorale de la synagogue, et petit à petit j'y fais mon nid, pour me faire consoler. C'est la première fois depuis sept ans que je refais quelque chose uniquement pour moi.