Ils ont été nombreux à passer le casting. Il y a d'abord eu les sélections, puis tour à tour les éliminations. Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un à décrocher le pompon. Plus rapide, plus doué, plus original ? Ou tout bêtement plus chanceux que les autres.
Il fût l'élu, le seul autorisé à entrer dans la sphère mystérieuse.
L'effet Baltard opère et progressivement mes XX et mes XY se sont effacés pour devenir après quelques mois, un peu plus de huit, ma maman et mon papa.
Drancy.
13 octobre. Un mercredi.
Clinique du bois d'amour.
A 11h15, je pousse mon premier cri en signature vocale.
Arrive alors la finale du choix de mon prénom.
Ma maman tape 1 pour Guillaume.
Mon papa vote 2 pour Eric.
Le jury s'est mis d'accord pour retenir le second.
Le lendemain, mon papa se rend à la mairie pour déclarer ma victoire.
Je ne suis pas le seul à être arrivé la veille. Dans le public, devant lui, un autre jeune homme est aussi venu pour son fils.
Mon papa entend alors un prénom pour lequel il a un coup de cœur immédiat. Un de ceux qui ne se discute pas. C'est le public qui décide. Comment lui en vouloir alors que j'ai hérité de son côté impulsif.
Je m'appelle Yann.
Je suis leur nouvelle star à eux deux.
année année de naissance
Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.
orpheus, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 19 avril 2007
1971 : Nouvelle Star
Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 22 avril 2007
1977, année 0 -- Le Boléro
Je ne me souviens pas.
Elle m'a raconté, plus tard. Pendant tout le temps, elle avait eu dans la tête le Boléro de Ravel. Ça avait commencé tout doux, tout doux. Une petite mélodie discrète tout au fond d'elle. Et puis c'était monté, d'heure en heure. Ça avait pris corps, pris de l'ampleur. Plus dense, plus fort, alors que la nuit et le matin passaient. Et puis ça avait fini en explosion triomphale. Au moment des cuivres, j'avais poussé mon premier cri. J'étais né.
gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007
0 : 1963/1964 Kennedy et moi (1)
lieux : Saint Germain en Laye pour les tout premiers jours, une maternité près du chateau s'il vous plaît, puis Chambourcy (78) toujours près de Paris.
logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, le niveau juste au dessus des HLM (que mes parents venaient de quitter) et pas ou peu insonorisés (comme on faisait en ce temps-là)
Il est impossible que je m'en souvienne. Il m'est pourtant impossible d'oublier. Je suis née 8 jours avant que Kennedy ne soit assassiné.
Je n'en tire aucune gloire, c'est bien assez pénible de ne pouvoir franchir le cap d'une dizaine sans se la voir rappeler en une de tous les journaux, "Kennedy 20 ans déjà", "Il y a 30 ans, à Dallas", "Kennedy 40 ans après".
Mais il m'en traîne une culpabilité. Un relent de quelque chose. Déjà l'impression d'être de trop, d'à peine arrivée foutre le bazar au monde, puisque cet autre, là bas, le monsieur important, a cru bon de s'en aller.
Boutade à part, je reste persuadée qu'il me reste des séquelles de l'angoisse ressentie par mes parents dans ces jours-là, soigneusement entretenue ultérieurement par ma pauvre mère à coup de réflexions qui se voulaient, je le suppose gentilles :
- Heureusement que tu étais là, parce que quand "ils" ont assassiné Kennedy, on a vraiment cru que la guerre froide allait devenir la troisième guerre mondiale, c'était terrible, tu peux pas savoir.
Il est quand même très difficile pour un bébé de 8 jours de sauver le monde de la troisième guerre mondiale de la tête de ses parents, surtout après 5 jours de jeûne (2). J'en conserve une fatigue inouie qui ne m'a jamais lâchée.
Et puis ils m'ont fait peur, j'en suis certaine, avec leurs têtes d'enterrements. J'ai cru c'était ma faute, (à) moi. Que j'étais mal venue, qu'ils ne me désiraient pas (4), en plus que c'était l'hiver et qu'il faisait froid, malgré les langes (3).
Je suis leur premier enfant.
Aucun héritier potentiel surprenant ne s'étant présenté au décès de mon père, je peux en déduire que j'étais la première pour l'un et l'autre de mes parents. Ma mère m'a souvent répété combien son accouchement pour moi avait été long et difficile, comme si je devais m'en excuser. Je reste pourtant persuadée d'avoir fait de mon mieux pour ne pas m'attarder, j'étais déjà de bonne volonté ... mais pourvue d'une grosse tête.
Qu'y pouvais-je en vérité ?
Longtemps on me dira que la marque rouge verticale à présent discrète que je porte au front était due aux forceps rendus nécessaires pour nous secourir.
Mais depuis que j'ai lu Harry Potter que mon fils est né dans de bonnes conditions et pourvu de la même trace, je sais. Nous sommes sorciers. Mes géniteurs prennent (prenaient) leurs certitudes pour des réalités et on est prié de les imiter.
De cette année-là je n'ai rien d'autre à dire. J'y ai survécu. C'était un bon début.
(1) oui bon je sais ce titre a déjà été utilisé (au moins par Jean-Paul Dubois) mais je n'y suis pour rien si j'arrive toujours trop tard
(2) ma mère m'a souvent dit aussi que comme elle avait choisi de ne pas m'allaiter au prétexte normand qu'elle n'était pas une vache (tu aurais pu faire l'effort tu sais, j'aurais pas confondu), j'avais été privée à la maternité de toute nourriture jusqu'à temps que je ne sais quoi (la chute du restant de cordon ? les premières selles ? la perte d'un certain poids ?) et elle ne le savait peut-être pas elle-même, c'était comme ça que ça se faisait soi-disant à l'époque avec les bébés qu'on n'allaitait pas et dont on voulait qu'ils aient fini d'éliminer ce qu'ils avaient dans le ventre de substances maternelles avant de les biberonner comme des veaux.
(3) hé oui j'ai été langée, des photos en attestent, et ma mère, croyant bien faire, en dame nerveuse et énergique saucissonnait tout bien, j'ai ensuite eu un mal fou à apprendre à nager. marcher. Bébé ultérieurs des temps des couches-culottes, mesurez votre chance !
(4) ce n'était pas le cas, ces deux mariés moyennement jeunes espéraient bien avoir un ou deux enfants. C'est du moins leur version officielle, commune et invariée. Ma mère ne voulait en aucun cas d'un garçon - Pourquoi ? - Je me sentais pas une mère à garçon, c'est tout. Mon père en aurait bien voulu un, surtout pour un enfant aîné, mais ne l'a jamais avoué. Comment je sais ? Malgré trois tonnes de principes éducationnels à la con quant à ce qu'une fille doit faire (les corvées pour toute la maisonnée) et surtout ne doit pas (tout ce qui lui plairait), il ne m'a jamais empêchée d'aller jouer au foot, ni de regarder avec lui les matchs à la télé.
PS : j'ai abusé des notes de bas de page mais c'était pour faire sourir Anna Fedorovna (je sais qu'elle adore ça :-) )
luciole, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007
1970, rerendre depuis le début...
Je me suis arrêtée en 1998... Avant, c'est une autre vie. Je crois que j'aime bien penser ma vie comme les tomes d'un livre. Et c'est ainsi que je la ressens, de ma naissance à 1998, est le premier, de 1998 à la naissance de ma fille est le deuxième, et la naissance de ma fille ouvre ce troisième qui s'écrit chaque jour dans mes veines, et de la veine j'en ai.
Parce que ce premier tome est un livre en soi, je reprend le fil dans l'autre sens et au lieu de remonter le cours de ma vie comme je l'ai fait jusqu'à présent, je m'en vais le descendre. "Je m'en vais ... le descendre" Je l'ai quitté ce temps, et je l'ai tué aussi. Ou peut être l'ai je enterré vivant, car pas d'autre choix, le passé ne s'efface pas, ne disparait pas, ne meurt pas. J'ai trop de mémoire et puis tout bien considéré j'aime me souvenir. Je l'ai enterré vivant donc après l'avoir bien trituré dans tous les sens, haché, mixé, mis en pièce, en bouillie, lyophilisé, reconstitué. J'ai fini par l'enterrer, j'ai mis une jolie pierre tombale, j'ai écrit une épitaphe. Alors revenir dessus c'est étrange, c'est comme venir déposer des fleurs au cimetière, longtemps après le deuil, pour parler encore un peu avec ce que l'on garde en soi d'un familier décédé.
Je suis née le trente novembre mille neuf cent soixante dix. l'hiver est neigeux. Autour de ma naissance il y a quelques phrases que j'ai entendu et ré-entendu encore, qui forme une sorte de légende, au sens légendaire mais aussi comme un texte en bas de la page. Une légende à décoder bien sur, qui cache derrière son masque des secrets de famille, de ceux que personne ne prendra la peine de révéler. Parce que chez moi, des secrets, il y en a à la pelle, et certains suffisamment violents pour monopoliser la révélation. Les secrets de ma naissance sont restés des doutes. C'est ainsi que j'arrive, ainsi que je vais me définir longtemps, comme le doute. J'ai fait de "je pense donc je suis", " je doute donc je suis"...
"Tu es la fille de l'instituteur", cela accompagné de grands éclats de rire. La légende c'est que mon père représentant de commerce était plus souvent sur les routes qu'à la maison, ma mère s'occupait des parents d'élèves et s'entendait très bien avec monsieur l'instituteur. Dans un petit village les ragots vont vite, aussi quand ma mère est tombée enceinte, les rumeurs allaient bon train. Mes parents riaient en parlant de cela. Moi j'ai parfois espéré être la fille de l'instituteur, peut être un peu plus que n'importe quelle autre enfant, parce que mon père... mais cela j'en parlerai plus tard. En tout cas derrière leur rire j'ai appris des années plus tard à lire que cela avait compté, conté, dans notre histoire, dans notre inconscient collectif, mon doute originel.
"Après toi, je n'ai jamais retrouvé ma taille de jeune fille" Ou une variante " Après ta soeur j'avais eu du mal à re-mincir et quand enfin j'y suis parvenue, je suis retombée enceinte de toi, après je n'y suis plus jamais arrivée". J'ai, en quelque sorte, définitivement tué la jeune fille qu'était ma mère, j'ai fait d'elle définitivement une mère, plus rien qu'une mère, plus tard quand moi même je deviendrais une femme, elle sera vieille, plus tard quand je deviendrais mère, elle sera sénile...
"Heureusement que tu étais une fille, si t'avais été un garçon, ça aurait fait soit un macho, soit un pédé". Dans celle ci, il y a tant de chose... D'abord l'emploi du passé, j'étAIS une fille, je nétAIS pas un garçon, je suis devenue asexuée... Androgyne disait mon père...
J'étais la cinquième roue du carrosse, la roue de secours. J'étais le dernier espoir de garçon, une déception refoulée, latente, gênante... Mais les garçons n'avaient pas de place chez nous. Entre macho et pédé, aussi indésirable l'un que l'autre, il n'y avait pas de place. Ce n'est surement pas un hasard si nous sommes une fratrie de filles.
Voilà quelques extrait de la légende, ceux qui m'ont marqué. Je sais aussi que j'étais la petite soeur, la petite dernière, enviée, cajolée, protégée, aimée. J'ai eu plein de mamans, attentionnées, câlines, autoritaires, cruelles, protectrices, des mamans trop jeunes pour l'être mais pleines d'amour. Notre force c'est que nous étions ensemble et que la solidarité nécessaire à notre survie a dominée les rivalités inhérentes à la fratrie.
Je suis née le 30 novembre 1970, j'aime cette date comme j'aime la vie. Elle est heureuse mon enfance vous savez, en tout cas longtemps elle m'a semblé heureuse. La force de l'innocence, ne pas savoir que cela aurait pu être mieux, ne pas savoir l'injustice, vivre le moment présent. Il en faut des tranches de vie pour retrouver cette faculté qui nous rend si fort face à l'adversité.
hiverdupiano, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 17 mai 2007
1983
C'est la fin de l'année, presque l'hiver.
Ma mère dort encore sous l'effet de l'anesthésie.
La césarienne était prévue à 8h45, le 9 novembre 1983, car l'obstétricien était en vacances les semaines suivantes. Je suis donc née avec 2 semaines d'avance, sans que l'on m'ait prévenue d'aucune sorte.
On remonte ma mère dans sa chambre, moi avec, je suis dans les bras de la sage-femme. Mon père est dans l'ascenceur avec nous. La sage-femme lui dit « Prenez-la si vous voulez ». Mon père me reçoit dans ses bras, très ému. J'ai été d'abord dans les bras de mon père.
Peu après, je pleure, je hurle. On m'a arraché à ma bulle, à mon ami le placenta, à mon liquide chaud et doux 2 semaines avant. Je hurle. J'avais droit à ces 2 semaines de plus. Je hurle. Je n'étais pas préparée à sortir. Je hurle. La sortie ne s'est pas passée comme je l'avais imaginée. Je hurle. On a soudainement ouvert mon plafond rond, on m'a sorti le plus rapidement possible. Je hurle. Je n'ai rien traversé, est-ce normal? Je hurle. Je ne comprends pas. Je hurle. 2 semaines. Je hurle. Je pensais avoir 2 semaines tranquilles, pour descendre, me tourner, me préparer à la vie. Je hurle. Mes parents ne dorment pas. Je hurle. Rien ne me calme. Je hurle. Les nuits se ressemblent. Je hurle.
Pendant 6 mois.
Johann, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 novembre 2007
1986:0
Je suis né Johann Julien Grimm le 24 avril de l'an de grâce 1986, à 11h50, à la Clinique Michel Bizot, à Paris, douzième arrondissement. Ma maman, la fée Viviane, a gardé un fort bon souvenir de l'évènement, expédié en deux heures. Une lettre à la poste. J'étais gros, parfaitement formé, plein de cheveux sur le crâne, et légèrement en retard. J'étais bien, dedans.
Mon père, géomètre, n'eut qu'un mot simple quand il me prit dans ses bras ; il regarda ma génitrice et lui dit : "merci".
Deux jours plus tard, le réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl explose et répand un énorme nuage de particules radioactives sur l'Europe. Je m'en fous, je téte.
Mes grands-parents maternels montent de Bourgogne me voir - ma grand-mère paternelle prend la ligne 6 et vient me voir (elle habite le quinzième). Je suis le premier mâle de la génération. Enfin, pas tout à fait, j'ai déjà deux cousins maternels, mais ils ont quinze ans de plus, ça ne compte pas. Je suis le dernier Grimm mâle. Tous les espoirs reposent sur moi.
Ma mère me promène le long du Lac Daumesnil en poussette. Nous habitons Square Louis Gentil, entre la porte de Charenton et la porte Dorée. J'absorbe odeurs, sons et couleurs. Je téte encore. Il fait chaud, puis froid. L'été passe, puis l'automne et l'hiver.
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