Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

année 2005

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Fil des billets - Fil des commentaires

sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 février 2007

2005 : 39 ans Spleen en stock

Le blues, le cafard, la desespérance, la sale petite bête qui fait faire la grimace dès le réveil, l'insidieuse qui ôte le goût à tout et enlaidit le reste. Je ne m'explique pas vraiment pourquoi c'est arrivé là, rien n'allait de travers, peut être juste un peu trop droit, les copines diraient sans doute crise de la quarantaine qui sait?
Peut etre un bilan difficile à accepter,une grosse fatigue rien qu'à imaginer le chemin encore à parcourir, une mise en doute des objectifs. J'ai décidé de mettre de l'ordre dans ma vie pour qu'elle tienne moins de place, tout m'étouffait, je songeais même à y mettre fin mais la preuve est que je ne savais pas vraiment ce que je voulais ni ce qui m'arrivait.
Niveau santé j'ai morflé comme on dit chez moi, les dents, mal de dents mal d'amour, ai je quelque chose à me reprocher ? Cette année a été rythmée par des abcès dentaires au moins trois et des rendez vous chez le kiné parce que je n'arrivais plus à respirer, ni à dormir. Chaque nuit des éléphants se donnaient rendez vous sur ma poitrine pour y jouer au poker sans doute, bon faut bien essayer de faire sourire le docteur quand on n'arrête pas d'aller le voir.

J'ai lu un livre sur le feng shui et j'ai balancé tous mes souvenirs pesants à la poubelle, photos lettres et petits riens accumulés, j'ai vidé le mausolée, le musée personnel que je construisais pour les générations futures, ça fait bizarre mais ça m'a soulagée, le kiné m'a expliqué comment désarmorcer mes blocages (massage et respiration), je songe à m'inscrire au yoga et à changer de dentiste. Respirer... je respire.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 17 février 2007

2005 : 25 - l'Amazone

Année explosion, débordement, inondation, jaillissement, année crue (aux deux sens du terme). Année volcan. Renaissance aussi. Difficile d'en ordonner les mots, la profusion.

365 jours et pas un sans comprimé.

L'horrible constat, un matin au lever, que je ne m'aime pas.

Le gouffre de tout ce qui vacille, et se cogner aux murs de mes insuffisances. Tout me renvoie à moi, miroir soudain cruellement lucide. Je fais l'expérience douloureuse de ma béante fragilité.

Les deuils, deuils de moi, de l'enfance, de l'idéal. Je ne veux pas être une adulte, et celle que je me vois devenir ne me plaît vraiment pas.

Je me livre et me délivre d'un flot de mots enfin mis sur des blessures anciennes. Je découvre en moi mille choses que j'ai toujours sues.

Et mille sages-femmes m'ont aidée à accoucher de moi-même.

Expérience aussi de la transe avec jeûne et veille, sensation d'un regard perçant, extraordinairement perçant sur le monde... et ce qui n'est pas moi.

Jalousie, maladresse, fuite, je blesse autrui et pour finir manque de me blesser moi-même en perdant le contrôle un soir sur une route de campagne... je m'en sortirai indemne mais avec cette conscience aigüe comme un cri que je dois vivre, vivre à tout prix, vivre pour tous ceux que ma mort désarmerait. Cette conscience comme un sursaut contrebalance toutes les autres fois où j'ai pensé, parfois pleuré – chose archifausse – que s'il m'arrivait quelque chose, à personne je ne manquerais. Pensée qui me hantait surtout lorsque je conduisais.

Durant longtemps m'a tenue en éveil, et en vie, l'idée que je ne pouvais pas disparaître avant d'avoir rangé ma chambre : mis de l'ordre dans l'image que je laisserai de moi.

Tout était là : la seule estime qui m'importe était celle des autres, et je m'en croyais/trouvais indigne parce que moi-même je ne m'accordais pas la mienne, tout en me croyant narcissique au dernier degré...

Année insupportable, année où se sont éloignés les prudents et les sages – ou les écorchés vifs, ainsi ce vieil ami qui m'avait toujours dominée, soudain écrasé et nié par la violence de mon besoin d'exister. D'autres s'y sont risqués, et je leur ai fait mal, instable, instable, instable.

Instable humeur un tourbillon certain jour de printemps où ma folie était palpable. J'ai couru partout, virevolté, pour m'abîmer là où le papillon brûle ses ailes, quand il sent la fêlure dans son rire trop aigu.

Je parlais vite, vite, à n'avoir plus de souffle et la salive sèche, et on me disait : Mange ! Bois ! Dors ! Et surtout... Tais-toi !

Tu parles trop, tu parles trop, tu parles trop... tu n'écoutes plus personne et plus personne ne t'écoute... me chantera un jour un malicieux Zorro...

J'ai cherché quel était le plus grand fleuve de la Terre, celui qui avait le plus gros débit. Je l'ai trouvé : fleuve vierge, fleuve large, fleuve immense, aux flots enflés de plus de mille affluents, fleuve qui tourbillonne. C'est l'Amazone.

lepotdefleur, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2005 (année de mes 23 ans) : tout va (trop) vite

Je commence l'année 2005 à Paris dans un appartement qui n'est pas le mien, en compagnie de Raymond. Un chat. Le chat appartenant à un copain de lycée qui m'a hébergé pour les vacances. Je commence donc cette année là toute seule. Mais cela m'importe peu car je suis en stage à France Inter. Je touche du bout des doigts un rêve de gosse. Et comme les mois suivants vont être bien remplis d'activités et de rencontres, un peu de solitude ne fait pas de mal. Car mon année 2005 est passée à toute vitesse. J'étais présidente d'une radio étudiante associative tout en terminant mes études de journalisme (spécialité radio !) : je n'avais pas une minute à moi et je ne m'en plains pas. Au contraire, ça m'empêchait de penser : au passé (ça sera dans le prochain ricochet...), au futur (la fin des études, trouver un travail...). J'ai ainsi profité à fond de mes derniers moments d'insouciance : des nuits d'ivresse à refaire le monde, des coucheries à droite et à gauche (pas le temps ni l'envie de m'attacher), un road trip en Angleterre d'une semaine, me consacrer pleinement à la radio... Mi-mai, je termine mes études à Tours puis commencé un stage d'un mois dans une petite radio locale. Fin juin, je suis arrivée à Laval pour mon premier contrat de journaliste radio. Deux mois dans la campagne, une expérience très enrichissante. J'ai fini mon CDD le 30 août et j'en ai commencé un autre le 1er septembre à Rouen dans mon actuelle entreprise. Toujours pas le temps de souffler ! Je quitte la radio pour la presse écrite. Presque le cœur léger après un an consacré uniquement à la radio : je parlais radio, je mangeais radio, je buvais radio, je baisais radio, je vivais radio. En Normandie, je vais tout de même pouvoir me reposer et vivre une vie bien différente des mois précédents. J'arrive dans une ville où je ne connais personne. La descente est difficile après avoir été très entourée. Il était également temps de se poser.

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 février 2007

2005 L'hôtel de Bonne Rencontre

Il ne s’appelait pas ainsi, il portait un nom des plus banals dont d’ailleurs je ne me souviens plus. Mais dans mon souvenir il est resté, il restera, l’hôtel de Bonne Rencontre...
C’est ici que nous nous étions retrouvés, A. et moi, dans cette ville à nous deux étrangère, par un soir humide de décembre. C’est un hôtel modeste, un peu décati, un hôtel de centre ville, pas un de ces hôtels de chaîne à la froide fonctionnalité. L’entrée est un peu minable, on monte d’emblée par un escalier resserré, on atteint une réception sans charme au premier puis des chambres par des couloirs zigzaguant. La nôtre est assez spacieuse, meublée sans charme mais avec un côté cosy, le lit est large, il y a un tapis, des tentures épaisses qui masquent les fenêtres donnant sur le carrefour animé de rues piétonnes.
Je m’y installe un moment, à cette fenêtre. La ville est là, avec sa vie bruissante. A. me rejoint. Nous nous tenons un moment serrés l’un contre l’autre, sa main tiède est au creux de la mienne, nous sommes silencieux, pénétrés de présence, on se berce un moment de la rumeur de cette foule compacte qui déambule à nos pieds, vaquant aux loisirs du vendredi soir ou occupée des courses pour les fêtes. A la hauteur de nos yeux les enfilades des guirlandes lumineuses de Noël sur fond de ciel nocturne sont comme des étoiles. La fenêtre refermée, les rideaux épais tirés, la ville est là toujours, mais sa rumeur s’est atténuée, sa lueur à peine se devine par l’interstice des rideaux.
Nous sommes dans notre cocon. C’est le temps où les corps qui s’attendaient se rapprochent. Nous glissons de geste en geste jusqu’au plus profond, jusqu’au au plus intime de cette parenthèse de nos vies.
Tout le reste peut s’effacer ou plutôt non, juste se mettre à distance, au delà des rideaux épais, des kilomètres parcourus, du glissement des TGV…

C’est le temps de l’amitié amoureuse.

C’est une amitié d’abord et avant tout, construite lentement au travers des mots, des échanges, des rencontres, des intérêts partagés… Une amitié qui un soir s’est poursuivie dans les caresses puis dans les corps enlacés, fusionnés. Une amitié qui n’a pas séparé l’esprit du corps, qui a su qu’il n’y avait nul mal à se placer sur ce terrain là aussi, qu’il n’y avait nul mal à se faire du bien car qu’est-ce qui fait plus de bien que des corps qui se touchent, qui vibrent ensemble…
Une amitié qui porte en elle ce bonheur de retrouver l’usage du corps dans sa plénitude. Bien loin de ce à quoi je m’étais trop habitué, bien loin de ces rapprochements de routine des épidermes au noir de la nuit, les corps, à nouveau, savent s’enfiévrer. La rencontre, à nouveau, peut se charger d’imaginations, de jeux et de surprises, se moduler entre fougue et tendresse, faire tourner la tête, haleter le souffle, secouer le corps de spasmes presque douloureux et l’envie peut en revenir alors qu’on s’est à peine détachés…

Les corps recrus au matin se sentaient jeunes. C’était une vraie jouvence…

J’aime cette amitié.
Presque j’aurais tendance à la théoriser.
Elle est le lieu d’un équilibre subtil. C’est une alchimie paisible, reposant d’abord sur une amitié solide, une profonde reconnaissance mutuelle. Elle ne s’encombre de nulle possessivité, de nul exclusivisme. Elle est éloignée tout autant de l’amour amoureux avec ses emballements, ses dépendances, ses douleurs d’absence que du libertinage mécanique et superficiel, n’impliquant que les corps. Elle se nourrit de rencontres tendres, mais chaudes aussi, entre deux personnes autonomes dont les attentes sont de même nature, ne mettant pas en cause la relation du couple dans laquelle chacun est inscrit par ailleurs. Elle se déploie dans le temps compté de parenthèses balisées, dans des bulles d’espace et de temps bien délimitées.
Oui c’est tout cela l’amitié amoureuse mais c’est aussi, même si on ne le perçoit pas sur le moment dans l’euphorie du renouveau, un regard douloureux, peut-être destructeur, porté sur l’autre couple, le vrai, le couple au long cours, un regard douloureux sur ce qu’il n’apporte plus…

Dans le train qui me ramenait de l’Hôtel de Bonne Rencontre j’ai tenté de mettre en mots le souvenir que j’en gardais. J’ai écrit un petit poème érotique. C’était un cadeau aussi à la dame de mes pensées. Je l’ai relu au moment d’écrire cette note. Je l’aime bien. Plaisir du moment vécu, plaisir du moment recréé en l’écrivant, plaisir de le prolonger en l’offrant, et aujourd'hui plaisir de ce moment retrouvé en le relisant…

erin, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 23 février 2007

Saint Claude 2005-2006 : 39 - Audaces... liberté... attente...

Remonter le temps... 2005... L'année de toutes les audaces... Découvrir qui je suis... Prendre conscience de mes envies, de ce que je veux... Et assumer...

Partir... Quitter cette vie dont je ne veux plus. Sortir de cette histoire finie. Et voler de mes propres ailes. Décider de m'assumer entièrement... vraiment. Accepter de vivre seule, d'être la femme de l'ombre de celui que j'aime. Venir vivre tout près de lui...

Tout recommencer. Sentir le vent de la liberté... Liberté de penser, d'aimer, de vivre, de jouir de la vie, de la solitude... Sentir combien je lui apporte et en sortir plus forte, plus confiante en moi. Savourer ces moments d'intimité volés au temps, à la vie... Et commencer à espérer... Espérer en l'avenir... En l'amour fort et pur... Accepter ce don merveilleux, en savourer chaque seconde et... être heureuse... tout simplement... sacrée alchimie des sens et des âmes...

Et puis tout bascule... Perdre confiance en cette façon de vivre... Peur... Impression qu'il perd pied et je prends LA décision... le quitter... M'enfuir dans d'autres bras... pour me défaire de cette passion dévorante... jusqu'à son cri... Celui qu'il n'osait penser mais dont son coeur rêvait... NOUS ! Comment vivre sans ce Nous ? Quand tout me ramène à lui... Quand rien ne semble exister sans lui...

Et puis sa force lorsque je dois faire face à cette difficile épreuve que je traverse. Comprendre alors que rien ne pourra entraver cette histoire... Savoir ça au plus profond de mon coeur et le résumer ainsi... "C'est écrit !"

Alors attendre... encore et encore... moi l'impatiente... Portée par cette amour-passion... Faire mienne cette citation de Vauvenargues... Pour les jours sans... Pour les jours de doute.. de peur... "La patience est l'art d'espérer."...

lilylalibelle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 24 février 2007

2005 : 30 - Dans ma tête, je suis grande

2005, trente ans tout rond. Dans ma tête, ça y est, je suis grande. Il y a des gens que la trentaine déprime, moi je trouve que c'est mon meilleur âge (enfin, jusqu'à présent). J'ai fait ma déprime plus tôt, en fait (à 27-28 ans).

En 2005, j'ai l'impression que j'ai fini de construire mes fondations et que je vais enfin pouvoir "m'éclater". Comme si j'avais posé patiemment tous mes jalons entre 20 et 30 ans, histoire de ne pas me disperser... ça ressemble à de la rassurance. Et ça l'est sûrement.

3 mars 2005 : je suis maman pour la deuxième fois, mais c'est là que je prends conscience de ce que c'est de réellement "mettre au monde" un enfant. Curieusement, c'est de ma première fille que ça va me rapprocher (il y a des phénomènes inexplicables...).

En juin, mon chéri change de boulot, en août, c'est moi, après six ans à tourner en bourrique à attendre qu'on me propose le poste convoité (qui n'arrivera jamais). De guerre lasse : je me sauve. La maison que nous avons achetée se termine (enfin... commence à se terminer !). Je change aussi de micro-ordinateur (finie la bidouille).

Le 27 juin 2005, le jour de mon anniversaire, je suis à distance le concert de U2 à Dublin via le site Internet (en me disant que bon... quelqu'un aurait pu penser à me payer les billets -rires-).

Je continue à lire beaucoup, à écrire un peu, à faire du théâtre quelques heures par semaine.

Je commence à penser à moi... maintenant que tout mon petit monde est installé.

2005, j'ai trente ans : feu, go, prêt... partez !!

perle, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 mars 2007

2005 - Je n'aime pas le chiffre 5.

2005, je la déteste. Une année fausse, une année pour rien. Une année de chien.
Mon fils qui entre en seconde, ma fille à l'école maternelle. Avec toute l'amertume que toutes ces entrées nous font subir. L'école, j'y suis, j'y reste. J'en souffre, et toutes les incohérences que j'y trouve en professionnelle heurtent mon coeur maternel. Pourtant, mes enfants réussissent plutôt bien. Alors, je ne sais pourquoi j'y sens un malaise, sans doute parce que le système est vrillé à la base. Pas de vis foutu, chevilles inadéquates, papiers peints en lambeaux. Il faudrait entamer de nouvelles fondations et traiter les murs pourris. Il faudrait.....
2005, la souffrance de perdre un ami cher. Une tumeur qui grignote le cerveau, c'est terrible, c'est indécent, c'est de la douleur à ne plus savoir qu'en faire. Je pense aux vivants. J'attrape les coeurs qui saignent, que puis-je faire d'autre?
Et pourtant, et c'est là le paradoxe, on continue. De travailler, de conseiller, d'aimer, de manger, de gronder. Même si l'esprit n'y est pas. Même si les pensées sont ailleurs.
Et, j'aimerais tellement y être, ailleurs.

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 11 mars 2007

2005 : L'impasse

Un soir de juin, ma grand-mère s'endort paisiblement et décide de ne plus jamais se réveiller. Dans l'hypothèse improbable où sa volonté seule n'y suffirait pas, elle aide légèrement le destin en s'abstenant de prendre ses médicaments la journée précédente. Et ça fonctionne à merveille. Je sais avoir tendance à chercher des signes de suicide dans tout décès, peut-être parce que pour un acharné du contrôle comme moi, la mort n'est concevable qu'ardemment désirée et non subie ; il n'empêche, je reste persuadé que ça s'est passé comme ça. Et puis parvenir à mourir à la seule force de la volonté, sans s'aider du moindre artifice technique (potentiellement salissant), quelle classe, quelle élégance ! Voilà qui correspondait parfaitement à la personnalité de mon aïeule.

Son mari est mort deux ans auparavant, d'un effet indirect et pervers de la canicule : à cause des hôpitaux surchargés, il a été renvoyé chez lui immédiatement après une opération bénigne alors qu'il aurait dû rester en surveillance quelques jours ; évidemment, une complication est survenue. Avec eux s'éteint l'antépénultième génération de ma famille, l'avant-dernière étant incarnée par mes parents et la dernière par ma cousine et moi. Après, il n'y aura plus rien : ma cousine est stérile des suites d'une péritonite et je suis pédé. Je m'imagine souvent l'humanité comme un gigantesque arbre généalogique, extrêmement touffu, dont les milliards de branches se croisent et s'entrecroisent, reliant nos origines préhistoriques à notre avenir le plus lointain. Qu'une de ces branches s'interrompe, qu'un seul rameau dépérisse, cela m'a toujours paru une anomalie monstrueuse, une sorte d'accroc dans la continuité du temps. Marguerite Yourcenar disait que vingt-cinq vieillards suffiraient pour établir un contact ininterrompu entre l'empereur Hadrien et nous ; elle oubliait que parfois, la chaîne se casse.

Je serai probablement le dernier de ma famille, et quand bien même je sais pertinemment que je n'y peux rien, j'ai un mal fou à me convaincre que ça n'est pas une faute, ma faute. Il m'arrive parfois de publier sous le nom de jeune fille de ma grand-mère. Je suppose que c'est le moyen - dérisoire - que j'ai trouvé pour perpétuer la branche à laquelle elle a donné naissance.

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2005 : Belote, rebelote et dix de der

Les mots dans la tête, le silence dans l'appartement. Recroquevillée sur son fauteuil d'osier, devant l'écran bleu. Je joue à la belote. Pas tout le temps, mais très souvent : un remède à la solitude.

Solitude ? Oui, c'est le mot qui convient lorsqu'on est seul. Cette année 2005 aura été marquée par un grand amour... interdit. Parfois Cupidon lance ses flèches au mauvais endroit. Cette fois-ci, c'est un homme marié qui retient mes pensées. Un homme aimant sa femme, sa famille, le projet de vie qu'ils sont lentement construit. Un homme qui ne s'aime plus assez. Qui a peur de ne plus être aimé. Qui m'aime moi qui l'aime aussi. Tous deux nous nous faisons du bien, nous nous rassurons sur notre aptitude à séduire, à provoquer chez l'autre le désir. Beaux instants de partage.

Solitude ? Oui, car l'amour interdit ne remplit pas une vie. Il emplit l'esprit, les rêves, les pages blanches. Mais le quotidien reste sur sa faim... En attendant la fin.

Pour tromper cette solitude les soirs de rendez-vous annulés, je découvre la toile. Ces êtres au bout du monde, qui comme moi sont seuls avec leurs pensées derrière leurs écrans. Ces êtres qui ont des choses à dire mais nul interlocuteur. Belote, rebelote et dix de der, c'est par le jeu que je m'immisce dans le monde fascinant de la virtualité.

J'ai toujours aimé le jeu, activité favorite le mercredi soir chez mon père. Non, ce n'était pas le tripot. Je n'ai jamais aimé mêler jeu et argent. Le plaisir de gagner, la peur de perdre suffisait à mon plaisir. Nous jouions aux petits chevaux, au backgammon, au whist, au Cluedo... J'ai appris à jouer au tarot lorsque j'avais une dizaine d'années avec des potes dans les Alpes : toutes ces jolies cartes dans nos petites mains. La belote, je l'ai découverte en prépa, dans la cour du Méridien à l'ombre des cerisiers en fleurs... en même temps que le futur père de mes enfants. Le jeu ? Emotions faciles qui ne remettent pas en cause le lendemain... Internet répond peut-être bien aux mêmes règles.

Sur Ludiclub, au-delà du jeu, j'ai découvert une nouvelle manière de s'exprimer : le chat. Ça va vite, il faut trouver les mots qui répondent à l'autre. Pas le temps de chercher : derrière son écran, l'autre attend une réponse. Pas de regard, de geste, de corps pour faire patienter. Les doigts pianotent sur le clavier. Les yeux lisent à toute allure. L'esprit résonne aux lettres affichées sur l'écran. De parties endiablées, au chat interminable, avec Bio, nous sommes rapidement passés aux mails... à la relation privée. Je découvrais que les sentiments ne sont jamais que terrés au fond de nous. Bio, je ne le connaissais pas, je ne savais de lui que des lettres vertes qui me remuaient. Avec Bio, nous nous sommes « rencontrés » fin juin, alors que je me désolais de mon amour interdit qui ne m'offrait aucun projet pour les vacances d'été : la loi de l'amour interdit. Bio m'a proposé quelques jours dans sa province, j'ai accepté, je suis partie en vacances au bord de la mer avec mes petits rassurée : un projet pour enclencher le mois d'août dans la tête... Mais au retour du bord de la mer : rien. Il avait disparu. Ses mots de juin étaient bien éphémères même s'ils avaient été sincères. Un peu désemparée, je réalisais que nos échanges de juin m'avaient remise en selle. Ils avaient oeuvré au maximun de leur puissance, il ne fallait rien en attendre de plus que l'énergie retrouvée pour vivre la vie en vrai, pour ouvrir les yeux sur le monde. En août, se succédèrent pleins de très bons moments, choisis au gré de ma liberté de célibataire. Je terminais l'été dans la capitale catalane. Au fond de la serre, écrivais ce texte empreint de sérénité : Alone in Barcelone.

En novembre de cette même année, j'ouvrais un blog... Un espace où je pourrais écrire ce qui me passait par la tête, sans en chercher plus, que quelques commentaires ou critiques issus d'autres vies disséminées ici et là.

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 4 novembre 2007

2005, année 28 -- Les âmes errantes

C'est la nuit. Elles et moi dans l'ombre, la lumière seule des écrans qui nous bercent, et nos mains caressent des claviers de plastique au lieu de s'attarder sur la peau nue de nos semblables. Envoie des mots comme des bouteilles à la mer. Rejoue du Polnareff, avec juste Internet à la place du Minitel.

Quand l'écran s'allume je tape sur mon clavier
Tous les mots sans voix qu'on se dit avec les doigts
Et j'envoie dans la nuit
Un message pour celle qui
Me répondra OK pour un rendez-vous

Et parfois on se rejoignait le temps de quelques nuit.

Jusqu'à l'été. Alors µ m'a présenté Dorine. Nous avons couru comme des enfants ce soir-là au pied du campus de Jussieu, mus par l'urgence de serrer nos corps, radieux de rire de l'envie simple l'un de l'autre. Nous avons profité ensemble de la lumière qui s'appelait Septembre et qui caressait Paris, les bords du canal Saint-Martin, les terrasses de Belleville et quelques autres coins qui n'étaient qu'à nous.

Dorine est partie, ensuite, pour d'autres cieux. Elle m'a laissé un bout d'elle et elle a emporté un fragment de moi. On n'a rien promis, on n'a rien prévu, et je suis resté là, suspendu seul au milieu de l'histoire. Toujours lié malgré la liberté dite.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 29 décembre 2007

2005:47 Regarder les succès

La propriétaire de la maison verte est une vraie foldingue. Les voisines m'avaient prévenues mais je n'avais guère le choix, et on croit toujours que les papotages de voisinage sont des rumeurs exagérées. Parfois on en rit, parfois j'ai envie d'en pleurer tellement elle attige. Les confrontations finissent par l'éloigner jusqu'au terme du bail qu'elle ne renouvelera pas comme prévu, ce qui ne me gêne nullement parce que le loyer est exorbitant et cette solution n'était que passagère le temps que je puisse me retourner et avoir les papiers nécessaires à m'établir en bonne et due forme.

A quelques jours près tout se passe bien. J'ai toujours eu confiance dans ma bonne fortune et nous trouvons un petit appartement parfaitement convenable dans le complexe de condominium de la ville, je vais devenir propriétaire, ce sera chez moi, je n'en reviens pas, personne n'en revient, à croire que tout le monde faisait semblant d'y croire, mais au fond, ils croyaient vraiment tous que jamais je n'y arriverais ?

J'ai mon (tout) petit business, j'ai mon appartement, je vais enfin recevoir nos permis de résidence permanents. Je n'entends quasiment plus parler du père des enfants, qui cependant vient à New York pendant l'été et leur rendra une ou deux visites (l'une des deux étant arrangée en sorte que c'est moi qui fais tous les trajets, l'autre étant si courte que je ne m'en suis même pas aperçue, mais nous en garderons un très chouette ballon de foot rose que Monsieur Zebu adore).

Tant d'années de tensions ne semblent pas pouvoir se résorber sans dommages. Je sais bien que je suis vidée de substance et que je n'en peux plus. Mais il me reste encore une bonne cinquantaine d'années à devoir tenir, alors ce n'est pas le moment de s'avouer vaincue. Je fais comme si de rien n'était et je célèbre chaque minute comme une victoire. J'ai le coeur si serré qu'il n'a plus de place pour jamais se réjouir. J'ai rejoint la chorale de la synagogue, et petit à petit j'y fais mon nid, pour me faire consoler. C'est la première fois depuis sept ans que je refais quelque chose uniquement pour moi.

page 2 de 2 -