Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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année 1963

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Kozlika, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 24 avril 2007

3:1963 déménager

A trois ans ou dans quelques semaines, j'aime toujours aussi peu déménager. Je l'ai pourtant fait de nombreuses fois, enfant, adolescente, dans ma vie d'adulte. Ça n'est donc pas un « manque d'entraînement ».

A trois ans (quatre ? enfin quelque part par là), ce qui m'angoisse c'est le mariage avec ma fiancée de la maternelle qui risque de tomber à l'eau, ma chambre qui ne sera pas pareille que celle-ci, donc forcément moins bien, mes jouets – ma poupée Gribouille – que je ne retrouverai plus à sa place.

Le déménagement suivant s'annonçait sous de bien meilleurs auspices : j'allais me rapprocher de mon lycée et pourrais désormais échanger trois quarts d'heure de bus+métro par dix minutes à pieds, et surtout me rapprocher de Claire et des autres copains. Mais j'ai détesté la période cartons faire et défaire, trier, ranger. Pas seulement l'aspect « boulot », quoique précocément feignasse, mais le chambardement. Paradoxalement j'aime autant le changement que je déteste être dérangée. Evidemment c'est difficilement compatible.

Je suis je crois extrêmement casanière. Les destinations lointaines ne m'attirent pas le moins du monde : je suis entre deux eaux pendant un jour ou deux à chaque fois que je pars en vacances, je cherche mes marques, je tourne et je vire ou je me réfugie dans une activité bien familière, le temps d'avoir plus ou moins apprivoisé mon nouvel espace.

Mais comme rien n'est simple, je suis aussi fort curieuse, surtout des gens, et jusqu'à présent aucun inconnu n'a spontanément sonné à ma porte pour faire ma connaissance, sauf par erreur ou pour me vendre des calendriers. Et moi j'aime bien les nouveaux gens, chaque batée dans la rivière du monde est l'espoir d'une nouvelle pépite, et je me fiche bien de savoir qu'il va me falloir rejeter la plupart de mes trouvailles au fil de l'eau du moment qu'une fois de temps en temps l'or brille dans mon tamis. Ça m'est arrivé souvent. Je ne crois pas être particulièrement chanceuse pourtant ; faut juste retrousser le bas de son pantalon, mettre un chapeau pour se protéger des coups de soleil et aller à la rivière en n'escomptant pas faire fortune du jour au lendemain.

Les blogs ne sont pas mon seul filon, j'étais déjà bien riche avant, mais c'est un sacré putain de gisement, au croisement d'une multitude de rivières aux flots calmes ou tumultueux. Et tout ça sans bouger de ma chaise pour les premiers sondages. (Après faut aller y voir parce qu'on ne peut pas tout décider uniquement avec les sondages, n'est-ce pas...)

Houla, je ne sais plus du tout ce que je voulais raconter au début de ce billet. J'étais partie sur les déménagements. Le prochain que j'appréhende mais dont je suis contente. Les deux grandes terrasses. Tang. La ponction du porte-monaie plus légère. Une chambre pour chacun. Les petits traiteurs chinois pour épauler M. Picard.

Partir vendredi en week-end à Delft avec Claire. Revenir. Paris-Carnet. Faire les cartons. Deuxième tour. Déménager. Fête terrasse.

En 1963, ma mère obtient un HLM. 2007, c'est mon tour et mes copines de maternelle ont toutes des adresses email.

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007

0 - 1 : 1963/1964 Kennedy et moi (1)

lieux : Saint Germain en Laye pour les tout premiers jours, une maternité près du chateau s'il vous plaît, puis Chambourcy (78) toujours près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, le niveau juste au dessus des HLM (que mes parents venaient de quitter) et pas ou peu insonorisés (comme on faisait en ce temps-là)



Il est impossible que je m'en souvienne. Il m'est pourtant impossible d'oublier. Je suis née 8 jours avant que Kennedy ne soit assassiné.

Je n'en tire aucune gloire, c'est bien assez pénible de ne pouvoir franchir le cap d'une dizaine sans se la voir rappeler en une de tous les journaux, "Kennedy 20 ans déjà", "Il y a 30 ans, à Dallas", "Kennedy 40 ans après".

Mais il m'en traîne une culpabilité. Un relent de quelque chose. Déjà l'impression d'être de trop, d'à peine arrivée foutre le bazar au monde, puisque cet autre, là bas, le monsieur important, a cru bon de s'en aller.

Boutade à part, je reste persuadée qu'il me reste des séquelles de l'angoisse ressentie par mes parents dans ces jours-là, soigneusement entretenue ultérieurement par ma pauvre mère à coup de réflexions qui se voulaient, je le suppose gentilles :

- Heureusement que tu étais là, parce que quand "ils" ont assassiné Kennedy, on a vraiment cru que la guerre froide allait devenir la troisième guerre mondiale, c'était terrible, tu peux pas savoir.

Il est quand même très difficile pour un bébé de 8 jours de sauver le monde de la troisième guerre mondiale de la tête de ses parents, surtout après 5 jours de jeûne (2). J'en conserve une fatigue inouie qui ne m'a jamais lâchée.

Et puis ils m'ont fait peur, j'en suis certaine, avec leurs têtes d'enterrements. J'ai cru c'était ma faute, (à) moi. Que j'étais mal venue, qu'ils ne me désiraient pas (4), en plus que c'était l'hiver et qu'il faisait froid, malgré les langes (3).

Je suis leur premier enfant. Aucun héritier potentiel surprenant ne s'étant présenté au décès de mon père, je peux en déduire que j'étais la première pour l'un et l'autre de mes parents. Ma mère m'a souvent répété combien son accouchement pour moi avait été long et difficile, comme si je devais m'en excuser. Je reste pourtant persuadée d'avoir fait de mon mieux pour ne pas m'attarder, j'étais déjà de bonne volonté ... mais pourvue d'une grosse tête. Qu'y pouvais-je en vérité ? Longtemps on me dira que la marque rouge verticale à présent discrète que je porte au front était due aux forceps rendus nécessaires pour nous secourir. Mais depuis que j'ai lu Harry Potter que mon fils est né dans de bonnes conditions et pourvu de la même trace, je sais. Nous sommes sorciers. Mes géniteurs prennent (prenaient) leurs certitudes pour des réalités et on est prié de les imiter.

De cette année-là je n'ai rien d'autre à dire. J'y ai survécu. C'était un bon début.

(1) oui bon je sais ce titre a déjà été utilisé (au moins par Jean-Paul Dubois) mais je n'y suis pour rien si j'arrive toujours trop tard

(2) ma mère m'a souvent dit aussi que comme elle avait choisi de ne pas m'allaiter au prétexte normand qu'elle n'était pas une vache (tu aurais pu faire l'effort tu sais, j'aurais pas confondu), j'avais été privée à la maternité de toute nourriture jusqu'à temps que je ne sais quoi (la chute du restant de cordon ? les premières selles ? la perte d'un certain poids ?) et elle ne le savait peut-être pas elle-même, c'était comme ça que ça se faisait soi-disant à l'époque avec les bébés qu'on n'allaitait pas et dont on voulait qu'ils aient fini d'éliminer ce qu'ils avaient dans le ventre de substances maternelles avant de les biberonner comme des veaux.

(3) hé oui j'ai été langée, des photos en attestent, et ma mère, croyant bien faire, en dame nerveuse et énergique saucissonnait tout bien, j'ai ensuite eu un mal fou à apprendre à nager. marcher. Bébé ultérieurs des temps des couches-culottes, mesurez votre chance !

(4) ce n'était pas le cas, ces deux mariés moyennement jeunes espéraient bien avoir un ou deux enfants. C'est du moins leur version officielle, commune et invariée. Ma mère ne voulait en aucun cas d'un garçon - Pourquoi ? - Je me sentais pas une mère à garçon, c'est tout. Mon père en aurait bien voulu un, surtout pour un enfant aîné, mais ne l'a jamais avoué. Comment je sais ? Malgré trois tonnes de principes éducationnels à la con quant à ce qu'une fille doit faire (les corvées pour toute la maisonnée) et surtout ne doit pas (tout ce qui lui plairait), il ne m'a jamais empêchée d'aller jouer au foot, ni de regarder avec lui les matchs à la télé.

PS : j'ai abusé des notes de bas de page mais c'était pour faire sourir Anna Fedorovna (je sais qu'elle adore ça :-) )

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