Je suis restée longtemps sans caillouter ni ricocher. J'en ai profité pour lire d'autres cailloux. Et pour approfondir les journaux intimes de leurs auteurs. Il y a tant d'expériences émouvantes, troublantes, et qui enseignent. Qui permettent aussi de se souvenir (et de ricocher). Je reste émerveillée face à certaines vies, émerveillée, admirative ou émue, c'est selon.

Je ne savais pas trop comment aborder 1985.

C'est pourtant une année où il s'est passé beaucoup de choses. J'ai commencé à travailler comme employée, le 9 janvier 85 - difficile d'oublier ce premier jour de boulot - j'ai commencé à mi-temps, et puis je suis passée à temps-plein. Je n'aimais pas trop ça, le temps-plein, rester dans un bureau de 8h30 à 17h00 me terrifiait, surtout dans un endroit où les sorties étaient limitées - trop de voitures passaient à cet endroit. Il y avait le canal, l'incinérateur, les fumées de Vilvorde - et puis, un hiver rigoureux, l'hiver 85. Pas un seul commerce dans le coin, rien que des industries, des conteneurs et des bureaux. Les sorties se limitaient à une demi-heure, à midi, juste le temps d'aller m'acheter une tartine au marché de gros international, où il y avait -outre les grossistes en fruits et légumes - un café, un restaurant et une librairie-journaux, c'est tout.

Un des premiers jours où j'ai travaillé à temps-plein, j'ai dû déjà m'absenter, mon père venait d'être hospitalisé en urgence à l'hôpital universitaire d'Anvers. Il était parti au boulot, tôt le matin, souffrant d'un infarctus. J'ai manqué m'évanouir deux fois dans ma vie, et j'en ignore complètement la raison. Juste après une messe, à l'école primaire - j'ai demandé à l'institutrice la permission de sortir pour m'aérer un peu, je voyais littéralement des étoiles et des lumières s'entrechoquer... Et là, alors que j'étais debout (et stressée) aux soins intensifs. j'ai ressenti à nouveau cette sensation, J'ai quitté le service et j'ai repris ma respiration, assise sur une chaise au bout du couloir.

Et puis, le temps a passé. Mon père a guéri, (ouf, il allait connaître son petit-fils...) a pu prendre sa pension (alors que son employeur lui avait demandé de travailler toute l'année civile, au-delà même de son anniversaire.) Et mes parents ont vécu, je pense, une de leurs meilleures périodes. Tous les deux à la maison, ayant les moyens d'arranger un peu la maison, avec tous leurs petits-enfants déjà nés et à naître... Qui viendraient les voir.

Au début de 1985, je vivais encore chez eux, mais très vite, je suis allée "camper" chez Emmanuel, pendant la semaine - cela raccourcissait mes trajets,- le week-end, quand il recevait ses enfants, je retournais chez mes parents. Cela lui permettait de recevoir ses trois garçons tranquillement, et puis, je dois bien le reconnaître, j'en avais une trouille bleue. J'ai traversé le divorce d'Emmanuel avec lui. Je ne souhaite ça à personne. En 1984 et en 1985. Un divorce guerre - tout comme le serait le nôtre, quinze ans plus tard.

Cela me laisse rêveuse. Il m'avait tiré un portrait effrayant de sa première épouse. J'avais très peur d'elle, surtout lorsqu'elle débarquait la nuit dans le quartier. Pour tout casser dans notre hall d'entrée. Pourtant, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même. Je me suis mise dans une situation ingérable, et je reconnais que je n'aurais écouté personne qui m'aurait dit "stooooop" ! Et puis, je n'ai pas tout à fait le beau rôle. C'est peut-être à cause de cela que j'ai arrêté momentanément de ricocher. En 84, j'étais tombée amoureuse de E***. Lui cherchait à sortir de sa vie conjugale malheureuse, j'étais trop contente qu'il soit tombé amoureux de moi (était-ce possible? Me disais-je...) J'avais besoin, pour me dédouaner, de croire à la fable - réelle ou inventée - de l'épouse violente et vengeresse. Mais l'était-elle tant que cela? Et en admettant, si elle le haïssait, n'avait-elle pas quelques excuses ? Plus tard, je l'ai haï, moi aussi, surtout pour le mal qu'il faisait à notre fils, mais ma réaction a été différente - fuir, me terrer, me cacher. C'était moi qui avais peur...

Alors évidemment, 1985, ou l'entrée dans une vie pas très heureuse, ne me paraît pas être une année dont je garderai un souvenir extraordinaire. Ou alors, dans le négatif - sauf quand je me suis retrouvée enceinte. Mais je pose sur cette année un regard lointain - parce que je connais la suite et la fin. En 85, bien sûr, je pense que je l'aimais réellement. (Mon impatience à le retrouver, le soir, après le boulot!) Et puis, la vie à deux avait du charme. Et puis non, je ne sais pas si je l'aimais vraiment. Je croyais l'aimer. Quand je lis certains témoignages, criants de sincérité, je me dis que c'était un tout petit amour, authentique, certes, mais mal parti, et destiné à se perdre dans une situation houleuse. Faut dire qu'on n'a pas "eu facile", comme on dit parfois, familièrement.

Qu'est-ce que j'ai fait pour m'en sortir ? Pendant un mi-temps, je dactylographiais des états des lieux locatifs d'entrée. L'autre mi-temps, j'étais censée apprendre la comptabilité (ça se limitait à gérer le service contentieux des déménagements et du garde-meubles). Mais du coup, en septembre, j'ai décidé de suivre des cours du soir de comptabilité. Moi, la littéraire ! C'est trop drôle! Je ne me débrouillais pas mal, du moins en compta et en math financière (en réalité, je n'en reviens pas encore, j'ai eu un 14 ou un 16 lors de la première interro - sur l'intérêt composé - aussi, je l'ai gardée ! Une des rares interros de math réussies, de ma vie! Ca se garde ça!)

Et puis, en septembre, je suis tombée enceinte. Quelle découverte, quelle sensation extraordinaire! J'ai eu de la chance, cela s'est passé merveilleusement, j'étais juste fatiguée, mais je n'avais pas de nausées, pas de vomissements, plutôt des envies ou des dégoûts de certains aliments trop gras. Plus de migraines - mais ça allait revenir. Au bout d'un certain temps, j'ai arrêté les cours du soir. C'était dur de cumuler tout ça. Et puis, quand on attend un enfant, on ne pense plus qu'à ça. Ce devait être ma seule et unique préoccupation.

C'est à peu près tout ce que j'ai à raconter pour cette année-là. Ce n'est déjà pas si mal. Il y a bien des événements nationaux clefs, en cette période, mais j'en ai parlé sur mon blog perso - il y a eu les attentats meurtriers des tueurs du Brabant-wallon... On n'a jamais élucidé ces meurtres, malgré les enquêtes très poussées - c'est un des "cadavres dans le placard" de la Belgique. (Avec la colonisation du Congo et l'assassinat de Patrice Lumumba, après l'indépendance du Congo). IL y a eu l'assassinat d'un homme politique socialiste, André Cools - jamais élucidé non plus. (Mais à quand remonte exactement ce meurtre? Je vérifie sur Wikipédia, et je constate qu'il est plus tardif, il date de 1991) Sans doute ai-je confondu, car ces crises dans la société civile, qui perdurent jusqu'aux années 90 (avec les affaire Dutroux et Fourniret ou le massacre des casques bleus au Rwanda, en 94), c'est, hélas, cette Belgique des "Affaires" dont on a tant parlé.

Il y a eu les attentats des CCC (les Cellules communistes combattantes), contre Bayer, contre des banques ou le siège de la fédération du patronat belge, et bien sûr, il y avait tout le temps des alertes à la bombe, un peu partout dans Bruxelles. - Même dans notre immeuble, une nuit, en mars avril 85, nous avons tous été réveillés par la police et priés de descendre dans la rue. IL y avait une alerte à la bombe. Je pestais et en même temps, je trouvais très drôle de nous voir tous dans le quartier, nous baladant pieds nus dans nos godasses, en pyjama, avec juste un manteau et une écharpe... Finalement, on a pu rentrer chez nous.

J'ai un jour assisté à un débat télévisé sur les "tueries du Brabant wallon" comme on les appelait (braquages à main armée par toute une bande, à bord de Golf GTI volées, dans des restos, des pompes à essence et des grandes surfaces - avec beaucoup de morts et peu, très peu de butin). Un journaliste s'est particulièrement distingué par son talent d'analyse et d'investigation. Comment expliquer ça ? Il avait un dossier en béton. Il a enquêté de manière extraordinaire sur le sujet. C'était le chroniqueur judiciaire du journal Le Soir. Il m'avait fait très bonne impression. De manière presqu'imperceptible, on l'avait fait taire; son discours prenait trop de place - et il faut bien le dire, dérangeait quelque peu. Voilà un homme qui, pourtant, a enquêté avec une rigueur et un professionalisme exemplaires, et sur un sujet épineux. Non seulement, il a été extrêmement controversé, de son vivant, mais en plus, il a été victime de menaces et d'intimidation. Plus tard, j'ai eu la chance de le rencontrer et de l'interviewer sur le thème de la presse écrite, dans le cadre d'un numéro d'une revue associative. Rétrospectivement, j'en suis heureuse.

Enfin, pour finir, le "drame du Heysel" - une tribune du stade du Heysel, un soir de match entre l'Italie et l'Angleterre, s'est effondrée sous le poids conjugué de supporters italiens et des hooligans britanniques qui les avaient agressés. Il y a eu mêlée, les gradins se sont effondrés, et la Belgique a compté ses morts. On a aussi exigé la démission du ministre de l'intérieur de l'époque, il a refusé, bien sûr... On était en pleine coalition catholique-libérale. (Pour ne pas dire, droite de chez la droite...) Les gouvernements tenaient rarement le coup pendant les quatre ans d'une législature. On allait régulièrement aux urnes. Et toujours, il y avait les problèmes communautaires. Après ce drame, on a décidé de moderniser le stade du Heysel, qui est devenu le stade Roi Baudouin. Et depuis lors, quand il y a match, Bruxelles est littéralement en état de siège.

Cela se passait au mois de mai, il faisait beau et chaud, et Emmanuel et moi, nous rentrions de son cours du soir. Les sirènes de pompiers et d'ambulances ont duré anormalement longtemps, quasiment toute la soirée. Ce que je retiens, c'est moins le fait divers que l'atmosphère de crise dans laquelle nous vivions, d'hésitation, de balancement, entre deux mondes.

C'était vraiment une très drôle de période. On a parfois appelé ces années les années-fric. Je ne sais pas, mais en tout cas, c'était très bizarre... Et pas vraiment rigolo...