En 1987, j'ai eu trente ans.

J'ai mal commencé l'année. La grossesse, l'accouchement et les premiers mois du fistonnet à la crèche m'ont plutôt fatiguée. J'ai donc "décidé" de chopper grippe sur grippe, infection sur infection, de sorte que je sortais d'une grippe pour entrer dans une autre. Mon fils allait à la crèche, endroit merveilleux pour l'apprentissage du petit pot, de l'autonomie et des jeux, mais endroit catastrophique pour l'hygiène. Je n'aimais vraiment pas du tout cette crèche.

Fin janvier, ma vieille amie d'école, Albane, m'a prévenue que le comité des anciens et des profs de notre lycée organisait une grande rencontre, avec verre de l'apéritif, quelques activités et un banquet réunissant tous les anciens, de toutes les promotions, depuis les années 50. Ce fut le dernier éclat - comme une sorte de bouquet final, d'apothéose - dédié à la mémoire de notre lycée, oeuvre magnifique et vivante de sa fondatrice, Madeleine Jacquemotte, une des seules préfètes belges de l'époque à avoir été ouvertement communiste.

Tout comme en 1974, j'étais allée à une soirée dansante avec Albane, je me suis rendue à ce souper avec elle. Par jeu, pour être méconnaissable, j'étais allée chez le coiffeur, je m'étais fait faire une tête un peu à la Renée Vivien, j'étais en robe, ce qui m'allait assez bien, et je marchais sur de hauts talons. Transformée, j'étais méconnaissable. Pourquoi? "Ils" avaient gardé l'image d'une ado ingrate, en jeans, longs cheveux effilochés, lunettes, peau acnéique, eh bien, ils allaient voir ce qu'ils allaient voir.

Mais c'est moi qui ai vu. Revu mes copines d'abord, les deux Sylviane. Et l'une d'elles (ma vieille "amie-ennemie") qui m'a saluée d'un "comment vas-tu? Maman!" Et ensemble, nous avons éclaté de rire. B***, l'une ou l'autre Christine, les profs ensuite, ma prof d'histoire que nous avons rapidement saluée (elle ne se souvenait plus de nos prénoms). Nous étions à trois quand notre amie Sylviane a dit "Mlle Elisabeth est là, voulez-vous qu'on aille lui dire bonjour?" - C'était une épreuve redoutable. Sans compter que je redoutais aussi de me trouver en face de sa compagne. Et retrouver quelqu'un qui m'avait tant fait souffrir... Si longtemps, j'étais demeurée inconsolable. Elle était là en effet - semblable à celle dont j'avais gardé le souvenir, enfoui au plus profond de moi. Elle souriait. Elle me regardait à peine, je crois que ma transformation était tellement réussie qu'elle ne m'a tout simplement pas reconnue, il a fallu que Sylviane lui dise qui j'étais. Le défilé de visages du passé a continué, notre prof de morale, la prof de cuisine, nos profs de chimie, de physique, - notre prof de latin ! Mon Dieu! Elle n'a pu cacher son étonnement en me voyant. Peut-être même qu'elle a fait une remarque, je ne me rappelle plus. (Ouh! Que je ne l'aimais pas!) Finalement, notre classe s'est quasiment recomposée.

A la fin du repas, nous avons rejoint nos anciens profs. Je ne disais toujours rien, mais le hasard m'avait rapprochée d'Elisabeth. Elle m'a demandé alors, gentiment, "et toi, dis-moi, qu'as-tu fait, finalement?" Oui, finalement, qu'avais-je fait? Nos dernières rencontres - rapides comme l'éclair - remontaient à l'université. Croisements à la faculté, un rapide bonjour, comment allez-vous? Et puis, plus rien. Alors j'ai commencé à parler, à lui raconter - j'ai expédié les mauvais souvenirs de l'université d'un geste de la main, et j'ai commencé à lui raconter mes études, le début de ma carrière de prof, j'ai dit que je m'étais mariée, que j'avais un petit garçon... Puis je me suis assise, car elle m'écoutait attentivement, et je voulais me trouver à sa hauteur.

Je n'arrive pas à décrire ça avec des mots. Je ne sais quels mots employer pour parler d'elle. C'était - c'est, je suppose qu'elle vit toujours - une femme exceptionnelle. En un instant, son attention à mon égard, sa concentration, sont devenues telles, que je me suis soudain retrouvée quinze années en arrière, quand je ne pouvais supporter la fixité de ses prunelles -d'un vert très rare- plongées dans les miennes. Et moi qui ne rougis jamais, J'ai senti une chaleur intense monter à mon visage, je sais que j'ai rougi, et en même temps que nous continuions, moi de parler, et elle d'écouter, j'ai perçu le silence amusé de mes anciennes copines de classe, qui s'étaient tues brusquement et qui observaient la scène. L'aisance que j'avais acquise m'a permis de poursuivre la conversation, ma rougeur s'est estompée et la conversation s'est faite générale autour de nous; le cercle s'est étendu et nous avons passé le reste de la soirée ensemble, toutes ensemble.

Plus tard, nous nous sommes dit au-revoir et cette parole lui a échappé, dont j'ai vainement cherché à forcer le sens: "ah! Tu t'en vas, toi..." En accentuant le "toi". Je lui ai répondu que je lui écrirais. Et nous sommes parties. Je lui ai écrit. Je lui ai envoyé un petit recueil - des photocopies reliées - de mes poèmes, que j'ai terminé de dactylographier en moins d'une semaine. Dans le recueil, il y avait un poème en prose que j'avais écrit, quelques années plus tôt, et qui traduisait assez ce que j'avais éprouvé, en la perdant...

Sa réponse est arrivée peu de temps après. Elle me racontait qu'elle avait reçu ma lettre et les poèmes juste avant de partir en vacances et qu'elle les avait donc emportés avec elle. Elle les avait tous lus, et me donnait son avis, y compris sur deux poèmes qui lui étaient particulièrement destinés. Mais pour l'un d'eux, elle ne pouvait le deviner. (Encore que...) Sa réponse, en soi, était une reconnaissance, non seulement des mots que j'avais tracés, mais surtout, de l'amour que j'avais éprouvé envers elle. J'ai toujours pensé qu'elle n'avait pas pris au sérieux cette passion de mon adolescence (qui prendrait ça au sérieux d'ailleurs? On croit tout connaître des passions d'ados pour leurs profs - mh, j'imagine que ce ne doit plus être si fréquent...) En tout cas, à partir d'un certain moment, elle avait fait comme si cela n'existait pas - et il n'y avait d'ailleurs pas d'autre attitude possible. Moi-même, je n'avais jamais avoué quoi que ce soit non plus. Je n'aurais pas pu! Et pour un empire, je n'aurais voulu la mettre (ou me mettre) dans l'embarras. Résultat, j'ai porté cet amour secret et muet en moi, pendant des années, (oh là là ! Que sera-ce quand j'arriverai à ces années-là ? Comment vais-je m'y prendre pour les raconter?). Et ce silence que je me suis imposé (et qui m'était aussi imposé, du moins l'avais-je ressenti ainsi), m'a fait tant de mal, entre dix-neuf et vingt-deux ans.

Cette rencontre de 1987 m'a apporté l'apaisement. Pourtant, j'ai continué à rêver d'elle, de loin en loin, (ces rêves étaient toujours les mêmes, on se croisait, on se regardait, je n'arrivais pas à lui parler...) et d'une façon plus particulière à la veille des jours où j'allais la rencontrer (par inadvertance).

Et Emmanuel ? Il avait observé tous ces événements en silence. Mais avec quelques remarques jalouses, bien sûr. Avant la soirée, après la soirée, lorsque j'ai envoyé ma lettre. Et lorsque j'ai reçu la réponse. Quand je lui ai dit que j'avais bien envie de la revoir - et donc, de lui téléphoner, il m'a répondu, très durement et très catégoriquement: "si tu la revois, si tu lui téléphones, je le dis à tes parents." Je suis restée clouée. Il avait trouvé le seul argument capable de me renvoyer - et pour longtemps - à mon "placard". Cette peur a été constitutive de ma personnalité. La peur -panique- de savoir que ma mère pourrait connaître ma part d'homosexualité. J'aurais été incapable de lui en parler. J'en ai été incapable, puisque de moi-même, je ne lui en ai jamais parlé. Et même quand la procédure de divorce survenue tardivement (trop tardivement), entre Emmanuel et moi, a tout amené au jour. Cette peur panique a été tellement forte que je n'ai commencé à vivre ma part d'homosexualité qu'après sa mort.

Purée ! C'est quand même pas juste... Ma vie aurait été plus simple si j'avais été une hétéro pur sucre comme on dit.

Il n'empêche, c'est un des chantages que je pardonne le moins à Emmanuel. C'était un chantage odieux.

Quelques jours après, j'ai de nouveau eu la grippe, et la première de mes plus terribles migraines. Je suis restée clouée au lit, et pendant des jours et des nuits, en proie à la fièvre, j'ai repassé ces événements dans ma tête, en même temps que la télévision diffusait les images épouvantables du naufrage du Herald of Free Enterprise, au large de Zeebruges, alors que le ferry assurait son ultime voyage Zeebruges-Douvres...