Des années plus tard, j'ai découvert dans les Carnets de notes des "Mémoires d'Hadrien" une simple phrase de Marguerite Yourcenar qui m'a tellement saisie que je suis restée de longs moments à la lire et à la relire.
"Enfoncement dans le désespoir d'un écrivain qui n'écrit pas".
Sauf que Yourcenar est un vrai écrivain. Hormis ce désespoir, très vrai lui aussi, je crois que je ne me rappelle absolument rien de 1988. Des bribes par-ci, par-là, peut-être, toutes les maladies enfantines de mon fils, qui m'ont terrorisée - scarlatine, otites, rhumes, crises de vomissements, grippes, angines, début de surdité, opération des oreilles et placement de drains. J'ai vécu ses deux premières années à la crèche comme une crucifixion.
Curieux! Voilà que j'annonce une année de désespoir parce que je n'écris pas et aussitôt, je parle de l'inquiétude occasionnée par les maladies de mon fils. Mais peut-être que ce n'est pas si contradictoire. Les soucis que me causait mon adorable petit garçon m'empêchaient de me consacrer à autre chose. Je survivais. Je surnageais. Je passais des heures longues, ennuyeuses, enfermée dans un bureau, hiver comme été. Je rentrais dans un appartement en pleine ville, sans jardin ni balcon. Je rentrais, je passais devant la crèche, je continuais mon chemin, pensant que mon fils serait à la maison. Mais non. A la maison, je trouvais mon mari couché sur le lit, ivre (presque mort), et un dîner qui brûlait dans le four. Le coeur serré, je repartais chercher mon fils à la crèche. Au lieu d'être à la maison à 5 heures et demie, j'étais là à 6 heures et demie. Malgré mon mal au dos, malgré les migraines, il fallait encore faire à manger (puisque le midi, je n'avais qu'une 1/2 heure de table). Dans ces conditions, comment aurais-je pu écrire ? Et d'ailleurs, où aurais-je puisé l'inspiration?
Nous ne faisions à peu près rien de nos journées de vacances. Je n'avais d'ailleurs que 20 jours de vacances. Puisque nous prestions quarante heures semaine. Les week-ends me permettaient de dormir et donc, de récupérer. J'essayais bien d'envoyer ma candidature à gauche ou à droite, mais qu'aurais-je pu faire? Je ne pouvais pas donner mon préavis. Je n'avais pas plus de qualifications qu'en 1985 - à part celle d'enseignante, mais l'enseignement était toujours "engorgé". Et puis, mon diplôme d'enseignante était une valeur nulle dans le monde où je vivais. J'en avais presque honte. Comme c'est bizarre. Je travaillais avec des femmes qui avaient, le plus souvent, juste fait leurs humanités, ou des études commerciales. J'étais en contact permanent avec les ouvriers déménageurs. La plupart travaillaient depuis l'âge de 18 ans. Je trouvais leur vie épouvantable. Je ne pouvais ni ne voulais parler de ma vie d'étudiante. Quant aux poèmes, il ne fallait pas y songer.
Sauf que, de temps en temps, je glissais une feuille vierge dans la machine à écrire, et j'écrivais une page à moi, rien qu'à moi - tout en gardant le casque du dictaphone sur la tête.
Que faisais-je pour me distraire? Je crois que je lisais un peu. En vacances, il me fallait une semaine pour pouvoir me concentrer sur une lecture. J'aurais honte d'avouer ce que je lisais. J'étais incapable de lire un seul roman un peu valable; je ne lisais pas d'essais, pas encore; de temps en temps de la poésie, mais ça me faisait trop mal. Pourquoi avais-je tout raté? Pourquoi n'étais-je arrivée à rien? Par contre, je suis sûre que c'est en 88 que j'ai lu "Les lits à une place" de Françoise Dorin. Pas pendant mes congés - je travaillais, mais mon mari, lui, était en vacances et notre fils à la maison. Je n'aimais pas trop, trop ce livre, mais enfin, je lisais un livre, de la première à la dernière ligne. Il y avait donc progrès.
Comment lui est venue la curiosité de prendre ce roman et de le feuilleter? Une nuit, il m'a réveillée, a ouvert toutes les lumières et m'a fait une scène. Il était honteux, disait-il, de lire un livre où l'héroïne avait des aventures et une aventure avec un homme plus jeune qu'elle. J'essayais bien de lui faire admettre qu'elle n'était justement pas heureuse dans cette aventure - d'où le titre du bouquin - mais il n'écoutait pas. Normal, dans le fond, ça faisait un certain temps qu'il ne m'écoutait plus et qu'il n'en faisait qu'à sa tête. Finalement, je l'ai supplié de me laisser dormir (je voyais les heures qui s'écoulaient et le matin, je devais partir à 7h25 pour être au bureau à 8h00). Je n'ai jamais oublié cet incident, et d'ailleurs, je l'ai revécu en pire, en 1997 et en 1999 - puisqu'il se levait au milieu de la nuit pour m'écrire des lettres de six à dix pages, toutes lampes allumées, qu'il me lisait ensuite jusqu'à ce que je crie grâce - ou que la lettre soit finie.
Quelle horreur !
Je sais très bien que j'ai une peur bleue d'évoquer ces années - ce sont les pires années de ma vie - parmi les pires. J'en ai fait des cauchemars pendant longtemps. Pourtant, les années 2000 ont été très dures. Mais il y a là des épreuves objectives: une séparation, un divorce, un deuil, la maladie... Je dirais qu'on souffre, et on sait pourquoi. Tandis que là, c'était un mal-être sourd, diffus, continu, incompréhensible. Auquel je ne voyais pas d'issue. Il m'arrive d'ailleurs encore d'en rêver (c'est rare, et au réveil, je ne me souviens pas des détails). Et comme, dans l'enfance, j'avais acquis une très grande capacité à endurer et subir la souffrance sans m'y arrêter, je noyais cela dans le sommeil ou dans l'humour. Sous des déclarations provocatrices faites à mes collègues, du genre: "si un jour je suis veuve, je ne me remarierai jamais." Et l'une d'elles l'a même noté dans son agenda, en disant: "au cas où, comme ça, je pourrai te rappeler ton serment solennel."
Une nuit, j'ai conduit Emmanuel, malade et jaune comme un citron, à la clinique la plus proche. Il avait une appendicite, un calcul, un blocage intestinal, le tout a dégénéré en péritonite. A ce moment-là, mes journées commençaient vraiment très tôt et finissaient vraiment très tard. Par une visite à l'hôpital.
Dans un cas pareil, avais-je le temps de m'arrêter au fait que je n'écrivais pas? Je ne crois pas. J'en souffrais, mais si j'avais été plus heureuse, je l'aurais peut-être supporté. Peut-être, tout simplement, aurais-je dû vivre avec quelqu'un qui aurait accepté cette nécessité. Cela fait beaucoup de verbes au conditionnel tout ça! J'accuse encore toujours ma vie professionnelle d'alors - que je trouvais inintéressante-, mais dans le fond, le problème résidait aussi, surtout, dans ce mariage désassorti, pour ne pas dire carrément malheureux.
A écrire ceci, et à me le remémorer, je comprends pertinemment comment l'aventure de 1989 et de 1990 a pu se produire. Pour finalement trouver un épilogue douloureux en 1997. Fin 1988, j'étais mûre pour une rencontre. J'étais mûre pour autre chose, et autre chose est arrivé, un soir d'octobre ou de novembre, quand nous avons retrouvé Jean et Claire lors d'un vernissage.
Commentaires
Nul besoin d'être Marguerite Yourcenar pour mourir de n'écrire point. Dès que la pointe du crayon commence à te piquer quelque part, où tu voudras mais en général pile où les nerfs se sont bien regroupés et bien ennoués, tu sais que le moment est venu d'écrire, sous peine de mort.
Je te lis, ils te lisent tous ceux qui passent. La technique et les fils t'ont donné cette voie inconnue encore il y a dix ans, ou presque, et cette voix. Ce n'est plus le petit carnet au fond du sac ou du tiroir, c'est l'océan du monde. Même chahutée par les tempêtes une bouteille à la mer a plus de chance d'être un jour cueillie qu'un bout de poème entre deux dossiers.
C'est pourquoi tu es ici, et moi, et lui et lui et lui, et tous.
Décidément, rien ne sonne plus juste et touchant qu'une expérience de vie.
Et j'aime beaucoup le commentaire d'Andrem aussi
Merci pour vos mots - j'y suis sensible. Oui, il y a maintenant presque 20 ans qui se sont écoulés depuis cette année. Et cela fait bien plus longtemps encore que les nerfs me picotent du côté de la main droite (ou du cerveau gauche - et droit) ;-)