Je ne suis pas du tout satisfaite du "Caillou" que j'ai écrit pour la deuxième partie de 1989. J'ai voulu en finir avec cette année-là, vite et mal fait, alors que j'aurais dû prendre le temps de réfléchir, afin d'écrire quelque chose de valable. Non que le récit que j'ai écrit ne soit pas valable. Sur le fond. Mais c'est de la "récupération". J'ai quelque peu retravaillé un texte déjà écrit et publié ailleurs, et cela provoque une rupture de ton. Rupture de ton par rapport aux premiers billets, rupture de ton par rapport à l'ensemble des Cailloux. Or, une certaine unité, commune à ces récits, est une de leurs plus grandes qualités, je vais donc réattaquer cette fin d'année 1989
Il y a des bribes de souvenirs très précis qui reviennent, et des souvenirs que je ne parviens pas à dater correctement. Ainsi, quand est-ce qu'une délégation de Russes est venue chez nous? En 1989, en 1988 ou en 1990? Mais comme je l'ai lu dans le Caillou d'un autre auteur, est-ce si grave si je ne parviens pas à dater exactement? Je ne fais pas oeuvre historique. Bien qu'ici, ça ait son importance. Ces Russes étaient encore des Soviétiques - sous Gorbatchev, et même s'il y avait une forte détente (ils ne seraient pas venus en Europe autrement...) ils estimaient qu'ils manquaient encore de libertés fondamentales. Ceci demanderait à être développé, mais il faut que je résume.
C'était pendant les vacances de Pâques. Je parierais tout de même pour 89 ou 1990. Le centre informatique qu'IBM avait installé dans les "Galeries du Centre" était toujours en activité. Emmanuel y donnait cours régulièrement. Il a tout de suite accepté d'initier des Russes en séjour à Bruxelles à l'informatique et à l'infographie. Le dernier soir, il leur a proposé de venir à la maison, boire un verre. Ils ont accepté avec enthousiasme. Je l'étais aussi, enthousiaste. Ils nous ont apporté des cadeaux qui me font encore sourire aujourd'hui. Du champagne et du chocolat russes qui étaient infects. Vraiment. Une boîte peinte très jolie, était-ce de l'émail? Mais à l'intérieur, cela sentait très mauvais. Et des livres de poche avec les collections de la galerie Tretiakov. Tout le monde parlait anglais, et je ne participais pas vraiment, mais j'écoutais, j'étais heureuse.
Je me demande parfois si mes derniers souvenirs de grand, de vrai bonheur, ne datent pas de cette année-là. Plus tard, il m'est arrivé d'être heureuse, bien sûr, ou plutôt, de vivre à nouveau des moments heureux. Mais en 1989, à certains moments, j'ai été heureuse. Vraiment heureuse, même avec des moments de tristesse, de peur, de doute, d'inquiétude. Je commençais à éprouver des doutes sérieux quant à la vie de mon couple. Je dis vie de mon couple, mais non, je ne doutais pas de mon couple. La première chose que j'ai remise en question, c'est l'amour que j'éprouvais pour mon mari. Est-ce que ce n'était pas inquiétant d'être amoureuse, d'être tombée amoureuse, comme ça, d'un gars qui m'avait un peu draguée ? Si, inquiétant, ça l'était sûrement. Et j'occultais pas mal cette inquiétude (pour l'occulter totalement, je suis même allée jusqu'à la rupture).
Au début, ce n'était pas très grave. Cela pouvait s'apparenter à un jeu. Bien que je ne sois pas du style à jouer. Et pourtant, j'étais déjà un oiseau sur le chat. Si je succombais là, si facilement, c'est parce que j'étais affamée d'amour. Affamée. J'aurais donné n'importe quoi pour qu'on fasse un peu attention à moi. Ma vie était terne et triste. J'aurai peut-être l'occasion d'y revenir quand j'attaquerai 1988. Je faisais un boulot que je n'aimais pas pour un salaire dérisoire. J'étais pauvrement vêtue; de ce fait, je me négligeais un peu, juste un peu. Pour travailler, surtout dans une société privée, pour s'intégrer, il faut aussi être coquettement mise. Même si les vêtements ne sont pas très beaux (mes collègues n'avaient pas toutes bon goût), il en faut beaucoup, et ils doivent être à la mode. Quel supplice ! Surtout que la mode courante ne me va pas. A cause de ma taille. Il me faut des vêtements classiques - mais pas trop - pour ne pas faire non plus trop vieux prof "laissé pour compte"...
Donc, pour Guillaume, finalement, ce n'était pas bien compliqué. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. J'étais presque à moitié rendue. Il lui a suffi de jouer un peu au chat et à la souris, vieille technique bien connue des séducteurs et hop! L'affaire était dans le sac. Mais quelle affaire? Il ne comptait pas avoir de liaison avec moi, c'est sûr! Je ne comptais pas non plus en avoir avec lui. Mais alors quoi? Je me contentais d'allusions, dont j'essayais de forcer le sens - dans un sens ou dans l'autre - de petits gestes, d'une main serrée à la dérobée, d'un effleurement.
Mais surtout, je renouais avec ma plume, abandonnée depuis trois ans, si pas plus. Une agonie. Vivre sans écrire est une agonie. Cela pourra même faire l'objet de mon Ricochet 1988. Chaque poème écrit, comme arraché à ma vie inintéressante, était une victoire, un bonheur. J'écrivais à nouveau! Je me lisais à nouveau! Et j'aimais. Je l'aimais. Je l'écrivais. Je pouvais faire lire ces écrits à mes amis, à Guillaume lui-même. Et de fait, je lui ai fait lire certains textes. Naturellement, ceux qui l'ont le plus intéressé (les seuls sans doute), sont ceux que j'ai écrits sur lui, pour lui.
Et puis, je me souviens de moments particulièrement heureux. De ces moments où je suis entrée toute vive dans le bonheur.
En été, le week-end du 21 juillet, nous avions été invités chez Guillaume et Godeleine. Nous avions arrêté le projet de faire une série de portraits croisés et donc, Guillaume projetait de modeler la tête d'Emmanuel. C'était un week-end de forte chaleur. Nous avions déjà été invités chez un autre ami, à la campagne. Durant ces trois jours (le 21 juillet, jour de fête nationale, devait tomber un vendredi), il y avait week-end portes ouvertes à la gare du Midi. Une locomotive à vapeur faisait des allers-retours toute la journée. Le sifflement de la locomotive ponctuait les heures. Il y avait la chaleur et le soleil, si rares, (qui me ramènent à mes lointains souvenirs provençaux), le bruit, inhabituel, de la vapeur, le plaisir d'aller chez des amis choisis. Chez eux, il y avait un barbecue, une cour ensoleillée, une conversation intéressante, des oeuvres, un jardin plein de pierres, de la musique, de la bonne chère, du vin. Je me sentais vivante.
Alors même que je traversais l'avenue que nous devions emprunter pour aller chez lui, je me suis sentie totalement vivante, totalement heureuse. Comme si je touchais à la trame même de l'existence. Est-ce à dire que ça ne m'est plus arrivé depuis? Si, parfois. J'ai encore vécu des moments importants, mais je n'avais plus cette innocence. Ni cette fraîcheur. Ni cette jeunesse. Ni cette confiance. Cet été-là, ce jour-là, cette minute-là, à la seconde où je traversais une rue, une bête rue bruxelloise, j'ai tout eu: amour, jeunesse, talent, beauté, confiance dans la vie, bonheur, fraîcheur d'âme et enthousiasme
Je ne peux pas expliquer ça. C'est ainsi.
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