Je n'ai pas eu le temps de beaucoup m'appesantir sur ma déception. Ou mon regret. Très vite, la vie a repris ses droits. Un coup de coeur, une aventure sentimentale, c'est soudain la vie qui s'invite au coeur de l'existence quotidienne. Ce sont des chemins, des possibles, qui s'ouvrent, et parfois, nous mènent dans d'autres contrées, ou s'arrêtent, en rase campagne. Pour moi, tout s'était arrêté, mais la vie était toujours là, autour de moi, autour de nous.
J'étais plantée dans ma vie de femme mariée, avec des soucis, certes, mais maman d'un petit garçon, qui allait en maternelle. Il a fait deux fois la deuxième maternelle. Sa vie s'écoulait harmonieusement, il était adoré à l'école, mon petit bout de chou et si beau, si beau... Jamais garçon n'avait autant ressemblé à ses père et mère réunis. Il avait la forme de mon visage, mes cheveux, et les yeux liquides, bruns, magnétiques, de son père. Avec de grands cils -de petits balais- les appelais-je parfois, qui faisaient mon émerveillement.
Au bureau, il était de plus en plus question de déménagement. Un an auparavant, les trois ou quatre sociétés de notre firme avaient fusionné: l'immobilière, le service déménagement et garde-meubles, la gestion d'immeubles et le syndic, tout faisait partie d'une société mère, laquelle avait été rachetée par un géant financier belgo-hollandais. Le directeur, mondain, élégant, beau parleur, nous assurait que notre avenir serait doré. Qu'il était infiniment plus intéressant de discuter avec des hommes d'argent et d'industrie, qu'avec de petits actionnaires mous-mous. Nous n'en menions quand même pas large. Ma collègue Cathy, ne s'étonnait jamais de voir circuler des acheteurs potentiels. (Le déménagement serait vendu, j'en avais eu "vent" par une indiscrétion). Elle continuait ses comptes d'entrées de locataires et de sorties de locataires. Moi, je pliais toujours mes appels de fonds et je tapais toujours mes états des lieux locatifs d'entrée, avec, tout de même, une lecture à proximité. Ou une page d'écriture, volée à cette mine de sel...
Ce n'était pas très drôle. Heureusement, il y avait Clara ! Clara l'intérimaire, discrète, sérieuse, élégante, distinguée, pour tout dire. Avec qui je m'entendais très bien. Clara avait le culot de dire au patron que vraiment, non, elle n'aimait pas ce travail, et qu'elle avait pensé qu'elle ne s'y habituerait jamais. Je l'admirais pour cela. Curieusement, tout le monde l'appréciait - les chefs en premier. Jamais je n'aurais osé dire ce que je pensais de ce travail, de ces gens (et pourtant, j'en aimais quelques-uns), de ce climat. Je me suis souvent demandé si ce n'était pas elle qui avait raison. S'il ne valait pas mieux dire la vérité.
Le déménagement a eu lieu en avril, et je suis partie parmi les dernières. Le comptable, voyant que j'étais très anxieuse, sachant que ce qui m'attendait n'était pas très rose, m'a gardée jusqu'au dernier moment avec lui. Il a prétendu qu'il avait encore besoin de moi - tout le monde savait que je ne travaillais plus du tout pour lui, mais comme il était âgé et qu'il jouissait d'une certaine considération, la direction l'a écouté. Je pense souvent à lui. Il est mort maintenant. Cher Monsieur V.G. Je vous dédie ces lignes et vous porte une grande reconnaissance, pour cette bonté dont vous avez fait preuve à mon égard. RIen ne vous y obligeait. Or, vous l'avez fait... J'étais dans un piteux état. Pas très heureuse dans ma vie privée, et anxieuse quant à mon avenir à courte échéance...
Au siège central, porte de Namur, j'ai retrouvé Clara. Son bureau était placé en face du mien - dans une pièce centrale, sans lumière directe, juste avant la réserve et le local de la photocopieuse, de la timbreuse, etc. Je m'occupais comme je le pouvais, quand nous avons reçu le nouvel organigramme, je n'étais nulle part... Toujours à la comptabilité mais je ne travaillais pas pour la comptabilité. Il n'a guère fallu de temps pour que je sois appelée à la Direction et que le dirlo, JMS, comme nous l'appelions, m'annonce mon licenciement. Honnêtement, j'étais soulagée. Je n'avais jamais aimé ce boulot, je n'avais jamais aimé cette firme, je m'y étais ennuyée à périr. Pourtant, j'avais voulu y travailler et j'y avais beaucoup et bien travaillé. J'avais six mois de préavis - avec possibilité de remettre un contre-préavis et deux demi-jours de congé - pour chercher un nouveau boulot.
Je l'ai trouvé, l'architecte pour qui j'allais travailler de 1990 à fin 1993, (que je ne surnommais pas encore Staline) m'a proposé une interview, je me suis escrimée sur son étrange machine à écrire (alors que j'utilisais déjà le traitement de texte, la gestion de fichier et que j'avais suivi un cours de "tableur"), et de rendez-vous en rendez-vous, il m'a engagée. Va bene! Je gagnais 5000,- F. de plus qu'à mon boulot précédent (je n'allais jamais recevoir d'augmentation... Mais ça, c'est une autre histoire). Je me suis arrangée pour avoir une semaine de congé entre les deux boulots. Pendant ce temps, j'ai constaté que je perdais mes cheveux par poignées - exactement comme après la naissance de mon fils. Contrecoup des événements...
Et j'ai commencé à travailler comme secrétaire d'un architecte. Nous préparions un beau chantier: la transformation de plusieurs palais du Heysel en salles de congrès et de réunion pour les pays participant à l'Uruguay Round - on disait plutôt le GATT. C'était plutôt de l'architecture éphémère - tenant à la fois de l'architecture et de l'architecture d'intérieur. Il y avait beaucoup de boulot - j'ai tout de même pu prendre des vacances et à la rentrée, c'était charrette ! Comme disaient mes collègues. Mais ces charrettes-là étaient encore vivables. Je me souviens des fins de charrette, quand le boss arrivait, trouvait ses caisses pleines de plans et de documents et partait, fin prêt, sur le chantier. Nous nous écroulions à la cave, avec du café et des petits gâteaux ou des croissants - ça dépendait de l'heure !
Les vacances, je les ai passées avec mon mari et mon fils dans une maison que mes parents avaient louée dans les Ardennes, près de Saint-Hubert. Une très jolie maison où je me suis beaucoup reposée, où j'ai lu, où j'ai rêvé aussi. Où je me suis intéressée à l'invasion du Koweit - qui a tant inquiété Emmanuel. Peut-être est-ce cette année-là que nous avons encore connu les dernières joies d'une famille unie et réunie: ma famille, préservée, après une tempête, mes parents - en assez bonne santé - la famille de mon frère, bien qu'un peu secouée, car ma belle-soeur venait de subir sa première opération d'un cancer du sein. Ablation, rayons... Elle allait avoir quarante ans. Elle a mis douze ans à lutter, à rechuter, pour finalement mourir... Quand j'ai su que j'avais un cancer du sein, beaucoup plus tard (bien après elle), c'est à elle que j'ai pensé. En premier lieu.
Je rêvais aussi. Un rêve vague. Guillaume était loin. J'avais le coeur et la tête vides, et pas d'ami, pas d'amie pour en parler. Je vivais sans rien, je surnageais, je vivotais. Au petit bonheur. Au jour le jour. Seulement, à l'expo de fin d'année, à l'Ecole des Arts de X*** mon mari avait donné cours pendant des années, j'avais croisé Mlle Elisabeth L***. Elisabeth était mon ancien professeur de français de lycée et j'aurai l'occasion d'en reparler. Nous nous étions perdues de vue pendant des années. Et retrouvées à une soirée d'anciens de l'école. Trois ans auparavant. Là, ça faisait deux années qu'elle fréquentait le cours de gravure de l'Ecole des arts et je l'ignorais! Ma surprise fut totale en la voyant! Nous avons beaucoup ri - j'étais avec mon fils et elle l'a admiré. Nous avons un peu parlé, elle m'a demandé si j'écrivais toujours des poèmes, j'ai dit oui, je suis allée regarder ses gravures. J'étais très heureuse.
Soudain, cette rencontre mettait de la lumière sur mon chemin ! Je n'en attendais rien d'autre que de l'amitié, mais cette amitié même m'était douce. Après toutes ces années d'éloignement et de silence... Après cette déception. J'avais l'impression de rebâtir une maison - toute symbolique. Je lui ai demandé si elle aimerait bien venir chez nous, après les vacances, et elle a accepté. En septembre, j'ai repris contact avec elle, elle est venue manger un soir - et m'a offert un bouquet de fleurs - la chose en soi n'a rien d'exceptionnel. Mais ce bouquet - gerberas rouges et fleurs blanches, je l'ai photographié et j'ai collé les deux photos dans mon journal - un cahier que je remplissais de loin en loin. J'ai passé une excellente soirée, mais nous n'avons pas poursuivi le contact. Je crois qu'elle a été assez effarée par l'homme que j'avais épousé. Elle me l'a dit en partant "j'ai un peu la tête qui tourne..."
Dommage.
A la fin de l'année, un de nos amis est mort. Il s'agissait - pour une fois, je vais donner son vrai nom, car ce fut un personnage... De l'Abbé Jacques Michiels, vicaire à la Cathédrale Sts Michel et Gudule et aumônier des artistes. C'était l'aumônier des artistes qu'Emmanuel avait rencontré, lors de ses débuts, et ils étaient restés amis. Nous l'appelions familièrement "L'Abbé". Il était connu pour ses homélies. Je le vois, je l'entends encore, à la messe annuelle des artistes: "Sur cette colline du Treurenberg, on prie depuis neuf cents ans..." L'Abbé était un voisin. Nous le rencontrions souvent, lui et son chien "Pouf", chez d'autres voisins qui tenaient un restaurant et qui sont devenus des amis. Il nous invitait parfois chez lui - à des buffets où il réunissait tous les artistes et journalistes, bénévoles, qui avaient participé à l'année artistique à la cathédrale.
Et là aussi, j'ai gardé un précieux document, le feuillet d'accompagnement édité à l'occasion de "L'eucharistie solennelle à la mémoire de Monsieur l'abbé Jacques Michiels, prêtre à la cathédrale St-Michel, aumônier des artistes, du 29 décembre 1990, à 10h00."
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