Je bute sur les difficultés d'un récit qui va à reculons. J’éprouverais presque le besoin de restaurer une sorte de chronologie ascendante. Comment comprendre le cours des choses, si on ne sait pas que tout, entre Guillaume et Godeleine d’une part, Emmanuel et moi, d’autre part, a commencé en mars-avril 1989? Premier épisode en 89-90, second épisode et épilogue en 1996-97.

Et puis, que choisir dans les événements que nous avons vécus? Je dois faire un tri. Quand je raconte, j'écris des choses que je rature après. Après coup, elles me paraissent, si pas dénuées de sens (car tout a un sens, si minime soit-il, et donc, éclairant), mais dénuées d'intérêt. Elles alourdiraient le récit.

En tout cas, pour moi, 1990 commence avec une carte de voeux fervemment espérée et attendue. Et -virtuellement- serrée contre mon coeur. Mon coeur de femme amoureuse. (Snif, ma fille, tu vas me faire pleurer ;-)

Guillaume (qui fait l’objet de mes Cailloux 1997 et 1996), nous a envoyé une carte de voeux qu'il avait réalisée lui-même (comme il réalisait tout lui-même, étiquettes pour bouteilles de vin comprises), une carte sur laquelle il disait espérer nous revoir bientôt, nous souhaitant une année pleine de rencontres, de conversations et de créativité. "Amour, joie, bonheur", terminait-il. Emmanuel était charmé.

Nous n'avions plus vu Guillaume depuis la soirée de mon anniversaire. Après ma soirée d'anniversaire, et l'avalanche de reproches que j'avais subie, (pourtant, je n'avais vraiment rien dit, rien fait de répréhensible), j'avais été très « sage ». Curieux, je parle encore comme si j’étais une petite fille coupable… Probable, d'ailleurs, que je me sens coupable. (Elle a pas été sage ? On la punit… Elle est sage ? Tout va bien, on va la récompenser!) J'aimais désespérément Guillaume. Il n'y avait pas d'avenir possible entre lui et moi, j'avais la certitude qu'il n'y en avait aucun - j'étais mariée, j'étais une maman, il était marié et semblait aimer sa femme. Même s'il l’avait parfois traitée fort à la légère. (C’était un style d’homme plutôt "infidèle" avec fidélité, donc, qui ne « quitte » jamais).

Très vite, le besoin de le voir, de le revoir m'inondait. L'envie de lui téléphoner était dévorante. Et pourtant, j'aurais été incapable de le faire. Lui téléphoner d’ailleurs, pour lui dire quoi ? Que je l’aimais ? Impossible… Lui n'appelait presque plus, et même, de toute façon, je ne décrochais jamais. Le fait d'ignorer où il travaillait me rassurait (si je l'avais su, j'aurais pu être tentée), mais m'inquiétait. Où le trouver quand il me manquait? En outre, je me sentais dans l'incapacité de nouer quelque chose avec un "autre" homme que le mien - et pourtant, j'étais tellement amoureuse de cet autre homme-là!

Au bout d'un certain temps, le quotidien m'absorbant à nouveau, je revenais à des sentiments plus calmes. Il me semblait alors pouvoir assumer l'amitié. Dérision! Au bout d'une ou deux rencontres avec lui, avec eux, je retombais sous le charme. Je l'adorais, je ne puis que le répéter et le répéter encore. (Et j'ai beau trouver ça nul, c'est...) Au point qu’aujourd’hui encore, je me pose parfois des questions sur les sentiments que j'aurais gardés pour lui. J'éprouve encore toujours quelque chose, mais plus comme avant. Et heureusement! Je crois que si je le revoyais, je ressentirais un choc, (choc que je ressens chaque fois que je croise une silhouette qui me le rappelle...) mais je sais que je ne lui en dirais rien, plus jamais rien, et que plus jamais, je ne pourrais retourner avec lui. Je n'en éprouverai plus ni l'envie ni le désir.

Peu après la carte de vœux, nous les avons invités. Nous avons passé une très chouette soirée. Nous avons renoué le contact, parlé d'art, de littérature, comme chaque fois que nous nous voyions. « Amour, joie, bonheur! » C'était tout à fait ça. Et pour moi, c'étaient des moments si rares! Nous avons reparlé du projet de portraits croisés dont nous avions eu l'idée, avec J***. Commencé et abandonné. Dans ces moments-là, nous étions heureux. On mesurait que le temps avait passé vite. On faisait semblant de s'étonner, personne, hormis mon compagnon et moi, ne s'arrêtant au fait qu'on se forçait à mettre du champ entre eux et nous. Emmanuel se méfiait. Je ne voulais pas tomber dans une relation qui ne me mènerait à rien. Je ne voulais pas souffrir non plus. Oui, surtout. Je ne voulais pas souffrir.

Mon compagnon avait commencé son portrait à l'huile. Guillaume avait commencé à modeler la tête de E***. Jean, notre ami peintre – ami d’Emmanuel et de Guillaume, avait commencé des portraits des uns et des autres, mais tout était resté à l'état d'ébauches – quant aux poèmes que j'avais écrits sur lui, sur nos amis et leurs compagnes, ils dormaient dans des classeurs. Dans mes poèmes, j'avais donné à Guillaume le visage du dieu Pan. Ce recueil sur les mythes antiques et les dieux de la Grèce et de la Rome antique, je l'ai poursuivi, par moments, en 1990, 91, 1995 et 1996 - pour le clore définitivement en 1997.

Mais résumons, résumons. Nous avons sans doute vu Guillaume et Godeleine quatre ou cinq fois entre janvier et le mois d'avril. De mémoire, je dirais: chez nous, peut-être deux fois chez eux, chez J*** et dans un resto portugais. Chaque fois, Guillaume et moi étions éloignés l'un de l'autre. Pas de conversation particulière possible. Pas de contact possible. Je ne recherchais ni contact ni conversation, en même temps, j’espérais un signe de sa part. Et s'il ne me faisait pas signe, c'est tout simplement qu'il ne m'aimait pas. Qu'il avait simplement voulu me draguer. C'est ce qu'Emmanuel me répétait tout le temps, avec une sorte de méchanceté féroce et satisfaite. Cette méchanceté qu'il allait si bien retourner contre moi douze ans plus tard. Et je restais muette...

J'avais un compagnon jaloux. Je le savais - je le savais depuis le début - mais comment dire ? N’étant pas jalouse moi-même, (bien que Guillaume saurait, lui, me manipuler pour éveiller ma jalousie), je ne savais quelle importance donner à ce trait de caractère. Je ne réalisais pas à quel point c'est dramatique. Aujourd'hui, je suis convaincue que la jalousie -tous azimuts- a été l'élément majeur dans l’échec de ce couple. Tôt ou tard, nous devions imploser. Nous avons été un couple amoureux, passionnément. J'ai adoré mon compagnon, je ne voyais que lui sur terre. Au début... Mais il était jaloux! Depuis le début! Il détestait les films et les livres que j'aimais, me reprochait mon passé, me faisait procès sur des tas de choses anodines. Alors, si un danger se présentait, c’est-à-dire, si un étranger osait faire attention à moi ! (En même temps, pour moi, c'était si nouveau, j'avais enfin l'impression de pouvoir séduire, le fait d’être mariée étant une sorte de protection – du moins, le croyais-je). Mais ce danger pouvait être aussi une activité, un engagement personnel que je développerais seule, et dont il se sentirait exclu.

Guillaume. Un signe. J’en ai reçu un, au moment où je ne m’y attendais plus. Au sortir de chez Jean et Claire, nous avons reconduit Guillaume et Godeleine chez eux. Subrepticement, doucement, à la faveur de l’obscurité, Guillaume a tenu ma main dans la sienne… « Amour, joie, bonheur ».

Nous nous sommes revus quelque temps après, au même restaurant où tout avait commencé, en 1989. Pour l’anniversaire de Claire – exactement - comme l’année précédente. Nous étions une quinzaine, joyeux et bruyants, tous amis, on s’était assis un peu au hasard, et c’est le hasard, bien sûr, qui a fait que la place à ma gauche est restée vide… Après un moment d'hésitation, imperceptible à d'autres yeux que les miens, Guillaume s’est assis à côté de moi.

Hésitation… Due à la proximité dans laquelle nous nous sommes retrouvés? Sans doute.

Une ou deux semaines après, Emmanuel et moi nous nous sommes disputés. J’ai redressé les épaules et j’ai dit « très bien, je vais lui téléphoner. Moi. Nous arrêtons tout. Sois tranquille, après, tout sera fini.»

J’ai pris le téléphone, je me suis assise par terre, dans le petit couloir de nuit, j’ai fermé les portes. J’ai appelé Guillaume. Je lui ai dit que nous désirions cesser tout contact avec lui. Il a essayé de me faire revenir sur ma décision. Je suis restée inébranlable. Il s’est rendu à mes arguments. Il est passé l’après-midi pour régler un détail pratique… Et il est rentré chez lui.


***

''Je tisse des fils d’Or
En phrases ou en drames
J’établis en Ithaque
Un métier pour ma trame
Où glisse l’écheveau

Et ce port pour l’absence
Métamorphose l’île
D’insoutenable attente
Et l’ouvrage infini
En prison pour mes mots…''