En commençant l'année, j'avais la tête pleine de mes découvertes sur mes femmes écrivains. Mes amies invisibles, comme j’aime à les appeler. Ma vie est peuplée d’amis invisibles. On sourirait si je les énumérais. Il y a deux poètes, bien sûr, et les deux Thérèse (d’Avila et de Lisieux)… Vita Sackville-West a justement écrit sur les deux Thérèse. Ce qui m’intéressait, au-delà de l’image saint-sulpicienne qu’on a créée autour de Thérèse de Lisieux, c’est l’intrépide jeune femme de 24 ans, qui lit Saint-Jean de la Croix dans le texte. Vous avez essayé de lire Saint-Jean de la Croix dans le texte ? Moi oui. Je n’y suis pas arrivée. Exception faite de ses poèmes, très beaux d’ailleurs…

J'écrivais sur Renée Vivien, plutôt païenne, j'écrivais sur Natalie Barney, tout à fait païenne (et s’en réclamant avec ardeur !), sur Dorothy Bussy et je dévorais tout ce que je trouvais sur Marguerite Yourcenar, sur ces femmes – qui se connaissaient toutes entre elles. Pour Marguerite Yourcenar, je préférais l’essayiste à la romancière. Encore que ! J’ai adoré « Alexis ou le traité du vain combat ». Et certaines pages des « Mémoires d’Hadrien ». Ces choix auraient dû m’éclairer sur mes goûts et aptitudes littéraires.

Je musardais du côté de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West, son amie. Je courais au cinéma voir l’Orlando de Sally Potter. Comment les avais-je découvertes? Il y avait eu un article de journal sur la correspondance de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West. Sur leur amour-amitié. Sur la passion dévorante qui avait uni Vita à Violet Trefusis. Et j'avais enfin découvert que l'auteure d'Olivia (qui avait choisi le pseudonyme d’Olivia) s'appelait Dorothy Bussy. Stock avait réédité « Olivia » - sous son vrai nom.

Je voulais écrire un essai. Finalement, j’ai poussé la biographie de Dorothy Bussy assez loin. Mais je suis restée bloquée, car j’aurais dû poursuivre mes recherches à Paris, à la Bibliothèque Jacques Doucet, et pourquoi pas, à Londres. Seulement, je ne connais pas l’anglais. Pas suffisamment. Et Paris, à ce moment-là, était un Eden inaccessible...

Je trouvais beaucoup de livres chez Artémys, une librairie féministe du centre, dans la galerie Bortier. C'est d'ailleurs chez Artémys que j'ai fêté la gay pride pour la première fois de ma vie, en mai 1996... Un peu trop tard (par rapport à l’année 92), ou un peu tôt (par rapport à ma liberté retrouvée, en 2001). J'allais souvent chez Artémys, mais je n'ai pas osé tout de suite aller au premier étage (où se trouvaient les collections de livres, romans, revues et essais sur la vie lesbienne). Une sorte de réserve, de peur me retenait. Mon ancienne peur, quasi paranoïaque, d'être vue, remarquée, soupçonnée, devinée... Et condamnée. Une réserve, parce que dans le fond, à vingt ans, je n'avais pas "osé". Résultat, j’avais l’impression d’avoir « trahi » la cause, en retournant « dans le droit chemin » et en me mariant… Alors que les courageuses, elles, étaient en train de sortir de l'ombre... Cette peur, qui existe toujours, est tout à fait paradoxale. Je suis pourtant «sortie du placard», comme on dit, aussi bien vis-à-vis de mes amis que vis-à-vis de ma famille. Mais ce placard… J’ai l’art d’y rentrer, à heure et à temps. Parce que, parfois, j’ai très peur de perdre mes amis. Et je ne parle même pas de la vie professionnelle...

Peut-être que Mnésiloque me comprendra un peu, un tout, tout petit peu, s’il me lit... Car, pour ma part, je me retrouve souvent dans ce qu’il écrit…


***

J’en étais là de ma vie quand il s’est passé ce genre de fait, en apparence, anodin, qui a eu des conséquences bien agréables. Le dernier samedi de juin, nous avons passé une après-midi au musée du tram. On a pris le dernier tram, qui parcourait la ligne Woluwé – Tervueren et Tervueren – Woluwé. C’était la petite motrice 346 qu’on appelait le tram « chocolat » parce que les anciennes motrices de « la Compagnie des chemins de fer économiques » étaient peintes dans les tons de brun… Chocolat, crème, et praline fondante. J’étais bien, la forêt de Soignes étalait ses splendeurs. Tervueren et son parc étaient plus beaux que jamais. Ce jour-là, nous nous sommes faits un copain, parmi les bénévoles du musée. Le 15 août, j’ai fait ma première grande promenade en vieux tram dans Bruxelles. Le fameux « Brussels Tourist Tramway ». Un rêve ! Le musée manquait de guides… Pas de problème ! J’avais été prof ! J’avais une passion pour Bruxelles, je m’y connaissais déjà un peu. J’étudierais le reste. J’ai donc fait l’écolage, et j’ai guidé ma première promenade le jour de mon anniversaire. J’ai adoré ! Pendant toute l’année 1992, j’ai potassé des livres d’histoire sur la capitale, des quantités de livres et de revues d’architecture, d’urbanisme, et je me suis abonnée à toutes sortes de revues sur ma ville…

C’est là que mon expérience (même comme secrétaire) dans un bureau d’architecture s’est révélé un atout fantastique.

Du coup, mes femmes écrivains (elles aussi) étaient rentrées dans l’ombre. Mais pas totalement. Voilà deux passions qui émergent régulièrement dans ma vie, l’histoire et la biographie de femmes artistes, écrivains, les liens entre chacune, (car, au-delà de Virginia Woolf, il y a bien sûr sa sœur, Vanessa Bell, et le peintre Dora Carrington, qui aima Lytton Strachey). Cette passion m’amènera un jour à écrire un dossier pédagogique sur les femmes, les femmes et la politique, les femmes et la violence, la pauvreté, les femmes, l’art et les médias.

Ensuite, l’histoire de Bruxelles. Je suis guide au musée du Tram de 1992 à 1996. Je consacre les années 1992 à 1997 à des recherches patientes, méthodiques, sur la question, ainsi qu’à l’étude (puisqu’en septembre 1993, je m’inscris à une formation en aspects généraux de l’urbanisme)… Et je participais à l'atelier d’urbanisme. Voilà qui m’a obligée à manier crayons, rotrings, feutres de couleur et même tubes d’acrylique.



Tout cela me mènera plus tard à l’écriture de « Ma ville d’humanisme ».
Et m’amènera, beaucoup plus tard encore, à l’apprentissage de la peinture.