Ma sortie du « Goulag »

C’est honteux de comparer mon triennat comme "s'crétaire" chez l’architecte à un séjour au Goulag. (C'est comme si je n'avais pas eu de nom... Il m'appelait toujours "la S'crétaire"). Il n’a jamais tué personne. Je l'ai juste surnommé Staline parce qu'il se vantait d'avoir été communiste. J’ai rien contre les communistes, (que du contraire même !), mais lui en communiste ? C’est trop drôle…

En réalité, il était… Voyons, quels étaient ses principaux défauts ? Ceux qui rendaient la collaboration quasi impossible avec lui… Il était avare. D’une avarice sordide. J’aurais pu le surnommer « Harpagon », mais Staline, c’était bien plus drôle.

De 1990 au printemps 93, j’ai travaillé dans un bureau au rez-de-chaussée, avec un radiateur de rebut et défectueux. Avec interdiction de le laisser ouvert la nuit. Et interdiction de placer un chauffage d’appoint. En hiver, avec 10 à 15° dans la pièce, je travaillais en manteau, en écharpe, avec deux paires de chaussettes (j’étais loin des secrétaires de Dallas…) et des mitaines de fortune, fabriquées à partir d’une paire de gants des 3 Suisses dont j'avais coupé les extrémités.

Il avait monté le tarif des boissons à 10,- F. (à 5,- F. le café, « il perdait sa culotte »). On a boudé la machine à café. Un jour, notre délicieuse collègue norvégienne s’est rendu compte que le café était moisi. On a décidé de ne rien dire à Staline. Il a continué à boire son café moisi... Il était raciste et xénophobe... Et légèrement parano. Alors, je devais espionner ses collaborateurs d’origine africaine. Après quelques conflits avec ces collaborateurs, il a décidé de ne plus engager de Congolais ou de Marocains… Et il était homophobe. Souvent, il secouait sa tête en râlant sur son locataire, « cet homo qui prend tout le temps des douches avec ses p'tits copains. »

Comment ai-je contourné tout ça ? Je le détestais, je le redoutais, mais j’ai le sentiment (après coup), que ce combat m’éperonnait. Il avait l’air de m’apprécier, son épouse, par contre, ne m’aimait pas (allez savoir pourquoi…) Alors, qui gagnerait ? J’avais mis de (toutes petites) stratégies de défense au point. Pour la question du chauffage… Après le déménagement, j’ai travaillé sur une mezzanine. Là, j’étais assurée d’avoir chaud. Mais les malheureux qui travaillaient à la cave, avec une bouche d’aération dans le cou, gelaient à pierre fendre. Alors, quand "Staline" partait, je montais le thermostat. Avant son retour, je le ramenais en-dessous de 18 (il était interdit de le monter au-dessus de 18, bien sûr !) Il rentrait, enlevait sa veste, suait, soufflait, allait vérifier le thermostat, je l’entendais monologuer, « tiens, il est pourtant sur 18… » Je jubilais.

Quand j’ai pu le faire –sans déchaîner une révolution- j’ai chaque fois prévenu les collaborateurs que je devais contrôler leurs heures d’arrivée et de départ. Je m’acquittais plutôt mal de ce genre de boulot (de toute façon, il re-contrôlait après moi et il me contrôlait aussi, pour être sûr).

Et, je l'avoue... Je lui fixais parfois des rendez-vous à 17h30… 18h00. Pour l’envoyer dans les encombrements… Et le voir quitter le bureau avant 17h00. C’était la seule façon de pouvoir partir à l'heure… Sans devoir envoyer de fax urgent à 5 heures moins une. C’est pas que les heures supplémentaires me dérangeaient (j’ai fini par en faire, comme tout le monde) C’est que j’avais un petit garçon qui attendait à la garderie de l’école, et trop souvent, je suis arrivée dans les dernières, à 6 heures moins 10, moins 5…

Mais que faisait donc le père ?

Et puis, j’ai perdu mon boulot. Bêtement. J’ai participé à une « charrette »(*). Je l’ai mal vécu. J’ai demandé à récupérer mes heures. Il n’a pas voulu. Mon médecin m’a mise en arrêt de maladie. "Staline" a mis son petit KGB en alerte pour savoir si je déprimais ou pas.

Et il a cassé mon contrat.

(*) charrette: par référence à la coutume des élèves d'architecture, qui, le jour de l'exposition, chargeaient leurs maquettes sur une charrette tirée par le plus jeune de l'atelier. Ou travail "au finish", (de jour et de nuit), avant la présentation d'un projet.

Hum! Et j'ose poster un billet pareil?. Faut bien! C'était ça ma réalité de l'année 1993. Et j'édulcore certaines choses. Par contre, dans un billet suivant, j'essaierai de reprendre tout ce que ce travail m'a apporté de positif. Car il y a eu du positif.