Enfin une année de calme. Il me semble que ce sera facile à raconter, en comparaison des années récentes. En 1995, il ne se passe rien, strictement rien. Enfin, rien…
En 1995, je trouvais que ma vie manquait singulièrement de peps. Elle était déjà un peu plus intéressante, professionnellement, même si j’angoissais de ne pas avoir d’emploi fixe. Mais emploi fixe ou pas, j’angoisse toujours, donc, est-ce que ça me change tellement ?
Donc, il se passait de bonnes choses. Le Ministère m’avait demandé d’organiser plusieurs formations, c’est-à-dire de donner des cours d’expression écrite et de lecture rapide. Les premières formations que j’avais données, fin 94, s’étaient très bien passées. Je garde un excellent souvenir de ce contact avec des adultes, qui, pour la plupart, étaient motivés. Vivants et curieux. J’ai commencé par les cours d’expression écrite, puis par la lecture rapide. Très fatigante, la lecture rapide. Pour les yeux. Après le premier cours, je me suis offert une migraine colossale, 3 jours au lit sans pouvoir manger ni bouger, ça, c’est la migraine de 72 heures.
Je donnais cours et j’adorais bavarder avec mes participants. A la pause, j’allais boire un café avec eux. A midi, on mangeait parfois à plusieurs, mais je continuais de leur donner un tas de conseils pédagogiques (pour eux, pour leurs examens, pour leurs enfants…). Le ministère, c’était formidable; l’école de formation était à 10 minutes à pied de chez moi. C’était un vrai plaisir d’aller là, l’horaire était super, de 9 h00 à 16 h00, avec une heure à midi…
Je me souviens qu’une de mes participantes lisait Amélie Nothomb. Curieuse, j’ai ouvert le livre (« Les Catilinaires »), et j’ai été terriblement déçue. Interloquée, j’ai dit « quoi, c’est ça, Amélie Nothomb ? » (Par contre, j’ai beaucoup aimé « Stupeur et tremblements », que j’ai lu et relu… On comprendra pourquoi quand j’aborderai les années 1985-1993). Elle lisait aussi Jacqueline Harpman. Coïncidence amusante, Jacqueline Harpman était l’épouse de mon prof d’histoire de l’architecture. (Je suivais toujours mes cours du soir d’urbanisme…)
Il m’est arrivé de retrouver, plus tard, des participants à mes cours. Une personne que j’avais particulièrement encouragée à présenter son examen. Elle m’avait montré son cahier et un simple coup d’œil sur ses notes avait suffi pour que je me rende compte qu’elle avait l’esprit clair et structuré. Je me suis donc échinée à l’encourager. Plus tard, elle m’a confié être allée à son examen en pensant à tout ce que je lui avais dit. Un autre participant à mes cours (qui avait fait partie du groupe de personnes souffrant d’un handicap), un mal-voyant, (qu’est-ce que je dois écrire ? Aveugle ou mal-voyant ?) m’a téléphoné pour me dire qu’il avait réussi son examen de niveau 3. C’est-à-dire, pour un fonctionnaire qui n’a pas pu faire d’études, l’équivalent d’un BEPC – ou d’humanités secondaires inférieures. Rien que pour ces deux-là, je suis contente d’avoir fait les études que j’ai faites.
La spécificité de ce public (sans oublier mes cours du soir), a fait que je me suis un peu éloignée de tout ce qui était littérature. Pour musarder davantage du côté des sciences humaines, voire l’économie politique, le droit constitutionnel. Mais j’aimais bien. Après tout, il y avait deux grandes options dans mes études: français (langue maternelle) et histoire. (Et j’oublie la philo morale). Je ne faisais jamais que creuser l’une ou l’autre de ces options.
Et puis, à ce moment-là, mon mari était content. J’étais si sage! Comme une image… Je pensais bien que je m’ennuyais à mourir, dans mon mariage, mais que je devais l’accepter. Quel homme avais-je donc épousé ? J’avais connu un prof de dessin, peintre et dessinateur… Et je vivais avec un homme passionné par l’informatique. Qui ne parlait que de sociétés informatiques. (Ou du monde qui allait mal).
Il utilisait toujours le dernier ordinateur – le plus performant, et moi l’ancien. Je plaisantais parfois sur le fait que nous étions – toutes proportions gardées – assez semblables aux autres couples. Chez la plupart, Monsieur a la grosse cylindrée, et Madame, la petite. Chez nous, il avait l’ordinateur le plus puissant, et moi, le plus "petit". Je n’étais pas sûre d’être très heureuse d’avoir toutes ces machines chez moi, mais j’ai pris le parti…
D’en tirer parti.
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