1997 commence dans la joie et la peur.
Dans la joie, avec un message de Guillaume sur notre boîte vocale secrète. Pour lui, pour moi, dit-il, ce sera une année exceptionnelle. L’année du calendrier 1998. Nous étions en pleins préparatifs d’un calendrier de gravures et de poèmes. Des linogravures, dont le résultat est à peu près semblable à celui de la gravure sur bois. Lui, ses amis, mon compagnon, nos amis et amies, et mon frère. Et puis, il y avait ce volume de gravures qu’il voulait réaliser avec moi, il aurait fait des gravures sur lesquelles je devais écrire des poèmes. Cet album n’a jamais vu le jour et depuis, s’il a refait des calendriers, c’est sans moi.
La peur. Il me flanque la trouille, cet homme. Je ne sais pas où je vais avec lui. « On est dans le train, et on fonce. » dit-il. On fonce, oui, mais si on va au clash, que va-t-il se passer pour moi ? Pour lui, pas de problèmes ! Sa femme ne le quittera pas, c’est sûr !
Quant à moi, je me méfie du mien (d’homme). Je commence à cerner sa jalousie, un état pathologique dont les racines s’incrustent dans une enfance malheureuse. Et que paradoxalement, je suis en train d’alimenter. De fait, elle existe et bien plus gravement que je ne l’imagine. Pourtant, je devrais le savoir. J’en ai fait l’expérience. Mais c'est plus tard que j’ai vu clair et réalisé qu’il fouillait tout, traquait tout, qu’il lisait mes livres, mes vieux journaux (dont il a caché l’exemplaire où, en 1984, j’avais raconté notre histoire), pour que cela serve à un procès éventuel.
Je me souviens avoir dit à Guillaume, un jour d’amertume et d’inquiétude : « si je me sépare d’avec lui, il fera tout pour m’imposer un divorce pour faute, il gardera notre fils et me fera payer une pension alimentaire ». Guillaume ne me croyait pas. Son air d’incrédulité faisait pitié. Ses formules toutes faites aussi. C’était un sculpteur de talent, oui. C’était un homme cultivé, oui. Nous avions un socle de culture commun, nous vivions tous deux dans une sorte de rêve mi-agreste, mi-littéraire, mi-antique. Mais pour ce qui est de l’humain, il était nul ! Mais nul ! Avec des idées… Limite racistes et révisionnistes (horreur !) Il valait mieux ne pas aborder les discussions politiques avec lui. De toute façon, il n’a jamais pris au sérieux ni mes opinions, ni mes révoltes féministes. Pour lui, tout ça, c’était des enfantillages.
D’où ma peur. Je sais que sur bien des plans, cet homme et moi ne sommes pas d’accord. Mais je l’aime (Aberration!) Et tant que j’aurai besoin de le voir, de l’entendre, de le toucher, (même si, parfois, il me dégoûte), je ne serai pas mûre pour initier la rupture. Je sens bien que c’est cela que j’aurais dû faire. Mais je n’en avais ni le courage, ni la force. Et avec ces deux projets, le calendrier et l’album, il me « tenait ». Ou plutôt, je me laissais « tenir ».
Mais bientôt, dans ma tête, cela ne se limitait plus qu’au projet de calendrier. Il avait commencé une sculpture qu’il voulait me dédier, sur laquelle il graverait un poème que j’aurais écrit. Je lui soumettais des idées. Ca ne lui plaisait jamais. Moi qui avais été inspirée par chacune de ses œuvres, je ne ressentais plus rien. Que la peur. La peur physique, inscrite dans ma chair, la peur.
De janvier à août 1997, nous avons vécu des orages. Des disputes incessantes. Je recevais parfois des lettres (non signées, non datées, mais ça, je n’y prêtais guère attention) qui me laissaient écrasée. Je lui répondais. Il ne m'a plus écrit. Je découvrais ses aventures (réelles ou inventées), il me présentait ses anciennes maîtresses. Il me parlait de toutes les femmes qu’il voulait séduire, jusqu’à la moindre serveuse de café ou de resto. J’étais écoeurée. Je ne le lui disais pas. En vérité, c’était un homme odieux. Il se montrait sous un jour odieux, et sa femme disait souvent que c’était un goujat. Mais qu’elle avait épousé ce goujat pour ses qualités.
Il adorait les phrases creuses, énoncées avec beaucoup de componction. Des « tu as beaucoup reçu, il est temps de donner » -
Ou des protestations qui puaient le mensonge : « Tu ne le sais pas, que tu es à moi pour toujours ? » Mais là, je n’ai pas « marché ». Au fond de moi, je sais pertinemment que je n’appartiens qu’à une seule personne: moi-même.
J’avais peur. Peur que notre relation se découvre. Peur et envie. J’aurais voulu que les choses bougent, mais comment auraient-elles pu bouger dans un bon sens ? Ce ne serait jamais le cas avec lui. Une amie me l’a dit un jour : « Si tu te sépares, tu ne verras pas plus Guillaume que maintenant… » Je savais qu’elle avait raison.
Ses témoignages (je n’ose dire, d’amour… Je n’arrive pas à croire que cet homme m’ait aimée, ou alors, c’était un tout petit amour) me gênaient plus qu’autre chose. Il se complaisait dans des situations ambiguës. Moi pas. Je vivais dedans, mais je n’aimais pas ça. On en arrivait au paradoxe que j’aurais voulu le voir plus souvent. Seulement, il m’imposait des sorties tous ensemble, lui, sa femme, moi, un ami, éventuellement, mon compagnon. Je détestais ça. Je disais « NON ». Il était furieux. Dispute.
Les seuls moments de paix que je retrouvais, c’était les matins passés au Musée. Là, j’étais vraiment heureuse. (Comme plus tard, à la Bibliothèque Royale – comme, beaucoup plus tard – dans d’autres musées, dans d’autres expos où j'allais goûter un vrai bonheur). On se donnait rendez-vous à dix heures. Il me demandait « qu’est-ce que tu veux faire ? » Je n’avais qu’une envie, entrer au musée, le regarder dessiner, me retrouver au milieu des tableaux, me balader dans les salles, regarder, regarder… Ou me promener dans la ville. Respirer. Marcher. Boire un café, manger un sandwich. Ca, pour moi, c’était la félicité. Mais cette joie pouvait se voir ternie par une discussion, une de plus. Sauf au musée. Au musée, nous ne nous disputions jamais. Je sortais de là tranquille, apaisée.
Qui de nous deux aimait le plus l’art ? Je ne saurais le dire. Il avait la légitimité. Le diplôme, les études, un métier, une certaine reconnaissance. Et il aimait l'histoire de l'art avec passion. Je n’étais nulle part. Nulle part. Tout à faire, tout à apprendre, tout à réaliser. Je cherche quelque chose et je ne sais pas quoi. J’écris, mais je ne suis pas satisfaite. Personne ne lit la poésie. On s’en balance. Mon compagnon s’en désintéresse totalement, sauf pour demander « c’est pour qui que tu as écrit ça ? » Personne autour de moi, ne s’intéresse à la littérature. Personne. C’est un désert… Désertique.
Fin août, les calendriers sont arrivés. Imprimés. J’étais contente. L’exposition pouvait commencer. Cela se faisait dans la cave-atelier de Guillaume qu’il avait aménagée en salle d’exposition. On avait prévu un vernissage, chaque artiste exposait deux ou trois œuvres. Il y avait les portraits, au crayon, de chacun des participants. C’était beau ! Réussi ! L’expo a duré deux semaines, durant deux week-ends.
Après l’exposition, j’ai ressenti une sorte de lassitude. Je l’aimais toujours, oui. Mais ce n’était pas vivable. Comment faire pour m’en sortir? Alors, j’ai fait la pire chose que je pouvais faire, ce fut la plus grande erreur de ma vie: j’ai avoué. Mon compagnon m’a questionnée, et j’ai avoué. Je n’en pouvais plus. La crise a été épouvantable. « Pourquoi l’as-tu dit ? » m’a demandé Guillaume. Un aveu pareil, cela fait tache d’huile. Guillaume aurait bien voulu que cela reste secret, mais tout a éclaté. J’avoue que j’ai fait éclater les choses. Je voulais qu’il n’y ait plus rien entre lui et moi. Par-dessus tout, j’avais peur qu’il fasse avec moi comme avec ses autres maîtresses: des allers, des retours, des ruptures, des reprises, non, je n’avais pas le courage de vivre ça. Je m’y refusais.
Le 2 octobre, j’avouais. Le 15 octobre, un an, jour pour jour, après notre premier rendez-vous, tout était fini.
Et il me disait, en guise de conclusion : « J’ai adoré me promener au bord du gouffre avec toi. »
Il était au bord, avec sa famille, sain et sauf.
Et moi, j’ai plongé.
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