Bien des événements se sont déroulés en 1998. Au moins dans trois ou quatre domaines différents. Mais j'ai envie de mettre un peu le domaine privé de côté (en 1998, je pensais et je disais par ailleurs que mon coeur était "mort"... Adorable naïveté) pour relater une expérience quasi unique dans ma vie.

Cette expérience naît d'un fait assez insignifiant. Et pourtant révélateur. Lors de mon entretien d'embauche, un an auparavant, la directrice et l'administreur m'avaient pas mal questionnée sur mes connaissances en matière d'architecture et d'urbanisme. Ce que j'ignorais, c'est qu'il y avait un subside de 200.000 F. qui dormait dans les caisses de la Région, que l'assoc allait perdre si un livre ne sortait pas. La responsable m'a dit un jour "fais ce livre," (je l'entends encore). "Si toi tu ne le fais pas, personne ne le fera."

Donc, j'ai coordonné et assuré la production, la mise en vente et la promotion de ce guide, "la Cité humaine" (j'ai juste un peu changé le titre...). Une expérience liée au livre. Le livre en tant qu'objet, un objet que j'aime tellement, omniprésent dans ma vie !

Quand j'étais petite, je rêvais que, plus tard, "j'écrirais des livres avec des images". Je pensais à des livres d'enfant. Je dessinais sans relâche et j'écrivais. Je regrette parfois d'avoir été à peu près incapable d'écrire un roman - je suis arrivée à écrire deux ou trois nouvelles (et elles ne tiennent pas tellement la route). Le livre illustré de mes rêves de petite fille, cela a finalement été deux dossiers pédagogiques, une série de numéros d'une revue trimestrielle, quelques programmes de projections cinématographiques, ou ce guide illustré.

Evidemment, j'ai fait l'essentiel du travail en 1997 - concevoir le sommaire, contacter les auteurs, trouver un photographe, des photographes, passer de longues heures au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale, ou dans des services d'archives, à sélectionner des gravures et des photographies anciennes. Des heures ô combien heureuses ! Des heures de pur bonheur, dans le calme de la salle de lecture. Rien que le passé de ma ville. Le dessin. Et moi.

D'ailleurs, la Bibliothèque Royale est un lieu que j'adore. Je n'y vais plus très souvent (je n'en éprouve pas le besoin). J'aime bien les bibliothèques, il y a des livres, une qualité de silence que j'apprécie, une atmosphère de recueillement, le parfum du papier, des couvertures cartonnées; des gens. Des gens, étudiants, lecteurs, qui, comme moi, aiment lire.

J'ai été, à la fois auteure d'articles, coordinatrice du guide, et ??? Quel mot pourrais-je trouver pour tout le travail lié à la production du livre (suivre le travail de mise en page par le graphiste - porter les épreuves à "flasher", corriger les différentes épreuves (jusque tard le soir...), réceptionner "l'ozalit" des mains de l'imprimeur). Puis, il a fallu organiser la promotion, auprès des membres du mouvement, des groupes locaux, de la presse, des associations et du public.

Quand le livre est sorti, (c'est-à-dire, quand l'imprimeur a livré les 2000 exemplaires - c'était un petit tirage, le livre précédent avait été tiré à 5000 exemplaires et les caisses traînaient dans la cave). Je me souviens avoir dit à quelques collègues (nous étions en heure de table, je revois assez bien la scène...) "Maintenant, je peux me saoûler". Et j'ai bu mon verre de vin d'un trait!

Le plus intéressant à raconter, c'est peut-être moins ce que j'ai fait que ce que j'ai ressenti. A la sortie de ce livre.

Préparer, éditer un livre, c'est passionnant. C'est une gageure énorme. C'est aussi extrêmement stressant. C'est un bonheur, mais c'est un bonheur qui passe. Il faut d'excellents collaborateurs. Et surtout, des amis. J'adorais faire un "tour" à la FeNAC pour "le" voir dans les rayons. Les cartons de 50 exemplaires sont lourds à porter et à stocker. Je passe des heures à l'admirer (encore aujourd'hui). Il faut lutter contre la tentation de "se la péter" . Il y a des articles de journaux et des courriers qui sont super gratifiants.

Je ne parviens toujours pas à me défaire d'une certaine émotion, quand je vais donner un exemplaire à un ami ou une amie, à quelqu'un que j'aime bien. Je suis même tellement émue, parfois, que je n'ose pas le donner. J'hésite (est-ce que je vais le lui offrir, ou pas ?) Mais je finis par faire le geste.

Il y a aussi la jalousie d'une collègue. Et le silence goguenard d'autres. Et ça, ça fait très mal. En général, ils sont assez contents, ils se réjouissent de voir un beau projet reprendre un peu de vigueur. Seulement, il y en a au moins une que cela a dérangée et elle me l'a fait payer. Je n'ai pas du tout envie d'être jalousée. Là, le prix humain est fort lourd!

J'ai dû répondre à des interviews. Radio et télé. J'éprouvais une peur panique. En général, l'intervieweur ou le présentateur de l'émission était sympa et nous mettait à l'aise (nous présentions le livre et le projet à deux - le président de l'association avait disparu entretemps dans un "trou discret" après une faillite personnelle et de sombres affaires familiales...) Mon co-équipier devait être aussi intimidé que moi. Il le cachait bien. Mais j'ai bien vu, à son agitation, au moment de passer en télé (heureusement, en différé), qu'il avait tout autant la trouille.

Ainsi, une présentatrice radio chevronnée m'a interviewée et je ne suis pas arrivée à sortir une phrase, une idée cohérente. Quoi que je dise, quoi que je fasse, elle n'était pas contente. Mes idées s'embrouillaient de plus en plus - et pourtant, j'ai l'habitude de prendre la parole. Mais j'ai le trac, toujours, (toujours, oui... C'est même épouvantable à vivre!) et il suffit d'un mauvais départ pour que ce soit un fiasco.

Et dans ma famille, parmi mes amis, comment a-t-on pris la chose ? Je ne me souviens plus très bien. Finalement, mon mari et mon fils ne sautaient peut-être pas de joie. Normal, mon fils vivait dans son petit univers. Son père, je ne m'en souviens plus.

Et mon frère, lui, était enthousiaste, il m'a dit que c'était la plus belle carte de visite professionnelle que je puisse imaginer.

Quel bonheur ce fut !