1999, suite et fin

Me voilà sortie de l'hôpital, avec une jolie cicatrice, de 4, 5 cm (aujourd'hui invisible), à la base du cou, sous un pansement à remplacer tous les jours, sous une minerve que je vais devoir porter nuit et jour, pendant un mois.

J'étais drôlement contente de rentrer à la maison, l'hôpital, je ne trouvais pas ça très drôle. Je garde un très mauvais souvenir du réveil, de la première nuit, du lendemain. Je ne supportais pas les produits anesthésiants. Il m'a chaque fois fallu vingt-quatre heures pour arriver à me nourrir. J'étais si heureuse quand mon fils et mon mari sont venus me chercher, en voiture.

La première nuit à la maison, je l'ai achevée assise dans un fauteuil, au salon, une bergère, les pieds sur un coussin, sur la table basse du salon, tellement j'avais eu mal au lit. Il y a plusieurs étapes après une opération... Quand on se met debout pour la première fois.
Quand on peut avaler un repas.
Quand on enlève les drains.
Et quand on enlève les fils.

Puis, quand la cicatrice peut rester à l'air libre, quand on peut reprendre un bain, etc. Je crois qu'il ma fallu à peu près deux à trois semaines avant de pouvoir tenir ma tête droite (sans appuie-tête), pendant plus d'une heure. Mes premières sorties ont été éprouvantes, même s'il s'agissait de déjeuner à l'extérieur, ou d'aller à une soirée du grenier littéraire dont j'étais membre. Circuler dans les transports en commun était une véritable épreuve. J'attendais la fin de ce mois d'octobre avec impatience, car il signifiait vivre et dormir sans la minerve. Enfin !

Un de nos copains venait souvent nous voir - parfois il téléphonait, mais il lui arrivait aussi de venir à l'improviste. Il m'amusait, me distrayait, même si je trouvais son humour parfois douteux et ses écrits un peu fous (et fort déjantés). Je relisais ses textes, et je lui donnais mon avis. Mais je n'ai jamais osé lui dire le fond de ma pensée: j'étais sûre que ce ne serait jamais publié - je me souviens d'ailleurs d'un seul récit, qui était un règlement de comptes positivement effrayant...

J'avais à peine retiré la minerve que mon compagnon commençait une crise de jalousie terrible - qui allait durer un mois. Tout a débuté un vendredi matin. Il est allé conduire notre fils à l'école, je me reposais, il est rentré, il a fait dévider tous les messages du répondeur téléphonique, il est venu s'asseoir sur le lit, et, de but en blanc, il m'a asséné: "R*** est ton amant." Je suis restée saisie, j'ai protesté, "mais non! Enfin! Quelle idée!", et alors a commencé une période d'enfer. Il me réveillait la nuit. Exigeait que je lui écrive une lettre (mais avec quoi dedans, je n'ai jamais compris), exigeait que je lui dise que je l'aimais (comme au début de notre mariage), il fouillait les tiroirs, mes affaires, - les poubelles - tout. Il s'est mis à contrôler mes allées et venues, mes appels téléphoniques... Quand j'allais chez mes parents, il venait me chercher, en quelques semaines, je n'ai pratiquement plus eu une minute de répit ni de liberté. Les scènes étaient constantes, consternantes, de plus en plus violentes. Mes larmes ne l'atteignaient absolument pas. Et je pleurais facilement, car j'étais diminuée physiquement.

Dans son regard, il y avait des éclats de haine pure. De folie.

Un jour, je suis allée chez une amie, qui m'avait demandé de rester chez elle - car elle attendait la livraison d'un meuble - pendant une heure de rendez-vous chez son médecin. J'ai appelé mes parents, je leur ai demandé de me téléphoner chez elle. Je leur ai expliqué ce qui se passait, ils ont commencé à avoir très peur. Après cela, tout s'est précipité. En un éclair, j'avais compris qu'il ne changerait jamais, que notre mariage était condamné, et que si je restais avec lui, j'en mourrais - ou peut-être que cela, je l'ai surtout compris après mon évasion.

Mes parents et mon frère ont tout de suite compris ce qui se passait. Ils voyaient beaucoup plus clair que moi. J'ai cherché un avocat, mes parents sont allés le consulter pour moi (impossible de me libérer, j'étais trop surveillée) - et pour cause ! Il travaillait douze heures par semaine... Mon départ dans l'urgence a été fixé au 25 du mois de novembre. Il fallait qu'il ne se doute de rien.

Je me souviens être allée chercher des papiers nécessaires à la demande de séparation, à la Maison communale, puis les avoir déposés chez l'avocat, en crevant de trouille d'être suivie. J'ai vécu avec cette peur pendant longtemps. Et de fait, il opérait des retours surprise à la maison - ce jour-là, ce fut le cas, il m'a coincée sur une question de demi-heure. Mais j'avals la conscience absolument tranquille. Mon fils prenait parfois ma défense "mais si, maman était là quand je suis rentré".

La veille du 25 a été une longue épreuve. Pourtant, j'étais déterminée. Je devais faire bonne figure, désamorcer les disputes. Eviter la violence. C'était mon dernier soir dans cet appartement, je voulais que cela se passe sans nuages. J'avais besoin de toute mon énergie pour le lendemain matin. Nous avions choisi ce matin du jeudi pour ma fuite. Mon fils était à la maison (l'école était fermée) et mon mari avait cours toute la journée. On était sûr qu'il ne ferait pas de contrôle ce matin-là. Ma seule erreur, mon regret déchirant, est de n'avoir pas su, pas pu parler à mon fils, entre le départ de son père à son boulot et l'arrivée de mon frère. Je ne m'en suis pas senti le courage.

Quand mon frère est arrivé, il lui a parlé. Je me sentais défaillir (c'est vraiment un des plus mauvais souvenirs de ma vie). Le petit pleurait. Le choc a été terrible, et pourtant, il avait été témoin de disputes graves. Mais il n'avait que treize ans... Et tant d'illusions! Il est parti avec moi, j'ai entassé quelques vêtements dans des sacs de 60 L... (je croyais naïvement que je pourrais récupérer le reste peu après), l'ensemble de mes papiers personnels, j'avais nettoyé mes dossiers dans l'ordinateur - mais j'avais omis de supprimer une série de mails... Hélas. Actes manqués, quand vous nous tenez ! Un ou deux objets personnels, un livre... Il fallait faire vite, et voilà, j'ai tourné la clef pour la dernière fois dans la serrure de la porte d'entrée.

J'y avais habité de 1985 à 1999.

J'y suis retournée longtemps après (il y a un an ou deux, je ne sais plus). En entrant dans la salle de séjour, j'ai éprouvé un choc: quel intérieur sombre ! Le manque de clarté, les tableaux, très noirs, tout me mettait mal à l'aise. Alors que chez moi, il fait si lumineux ! Je me suis demandé comment j'avais pu vivre là pendant tant d'années.

Naturellement, sa réaction a été terrible. Il y a eu un drame, le soir, tard, je n'avais plus tellement peur pour moi, mais pour mon fils, oui. Et j'avais raison d'avoir peur, il a été horriblement manipulé... Informé heure par heure, de tous les détails de procédure, des faux témoignages (et il savait quand il y avait faux témoignage...); il a servi de facteur - un jour, il a déposé sur mon oreiller une lettre que son père m'adressait et qu'un de mes beaux-fils avait apportée chez moi. Des faits comme celui-là, il y en a eu beaucoup - pendant un an. Puis, tout s'est arrêté quand le tribunal de première instance m'a donné raison.

Mais je n'en étais pas encore là. La procédure avait mal commencé, j'ai obtenu la permission de séparation de corps, oui, (et cela n'a jamais été remis en question), mais mon fils a choisi de retourner chez son père (donc, dans l'appartement où il avait toujours vécu). Au début, ils ont sans doute pensé que tout cela me ferait revenir. Mais je n'ai pas cédé. J'ai souffert - horriblement - de son choix, mais je n'ai pas cédé.

L'énergie dont ma mère a fait montre fut extraordinaire. Un jour, alors qu'elle reconduisait mon fils à la porte (où l'attendait son père), il a explosé et hurlé des insultes. Avec une détermination, une force hallucinante, chez une dame de soixante-dix ans passés, si frêle et si maigre, ma mère a refermé la porte - sans même la claquer.

Et il criait toujours...

Au fond de moi, au-delà de l'épouse et de la mère terrorisées, il y avait aussi celle que je suis parfois, une femme à la volonté inébranlable, qui plie peut-être, oui... Mais ne rompt... Jamais.

Et puis, aujourd'hui... Je le reconnais, je suis plutôt satisfaite d'avoir joué un si vilain tour à un homme qui a tout fait pour m'abattre !

Na !