J'ai passé le réveillon 1999-2000 avec mon fils chez ma meilleure amie de l'époque. Il y avait un jeune gars sympa, un Autrichien, venu passer deux ans à Bruxelles pour être bénévole à la fondation Auschwitz. Je crois qu'elle lui plaisait bien. Il y avait aussi un couple d'amis que j'aimais beaucoup. J'ai cessé de les voir en 2001, hélas. Entretemps, j'allais souvent chez eux, nous formions une équipe de joueurs passionnés et on avançait dans un jeu de rôles qui se passait au XVIIème siècle. Cette amie était prof de français. Quant au couple, elle était psy, lui était sociologue. Mais outre cela, ils étaient bien.

Après le repas (la raclette-facile à faire-facile à manger), nous sommes partis en bus au centre ville, pour assister au feu d'artifice. Moi qui déteste les pétards pirates, j'étais servie, le bus était bondé et à chaque arrêt, des jeunes lançaient des pétards - jusque sur le toit du bus. Je me cramponnais au bras de mon fils - les détonations ont un effet épouvantable sur mes nerfs. Nous étions là, place des Palais, je n'étais pas trop rassurée, détestant et la foule et le bruit, et puis, le feu d'artifice a commencé. Et il y a eu les douze coups de minuit (avant, pendant ou à la fin?) Sans doute est-ce le bruit, l'émotion, les lumières, les couleurs, je me suis sentie bouleversée. Alors que les douze coups retentissaient, je me suis sentie littéralement passer d'un siècle à l'autre... (Et pourtant, nous n'étions pas vraiment dans le XXIème siècle). J'ai senti ce siècle si lourd s'éloigner de moi, avec son cortège de guerres, de massacres, la Shoah, le Rwanda, le Vietnam, le Chili, 14-18, avec tant de choses extraordinaires, aussi... Mon fils me surveillait du coin de l'oeil. Il avait treize ans et demi, il était toujours prêt à tancer sa mère. Alors, si elle pleurait !

J'ai beaucoup oublié de l'année 2000. J'allais souvent chez mon avocate. Chaque fois que je recevais un courrier ayant trait à la procédure de divorce, je tremblais. Il m'est souvent arrivé de téléphoner au n° XXX - "quelqu'un à qui parler dans l'anonymat". J'avais des crises de panique épouvantables. Et pourtant, petit à petit, je me reconstruisais, avec l'aide de mes parents (ils m'ont même "habillée", le jour de ma fuite hors de chez moi, je n'avais emporté que quelques vêtements d'hiver) et je me recréais un intérieur. Une table, des chaises, un téléphone, un divan, des meubles récupérés dans la maison, qui ne servaient plus. Ma mère m'aurait bien donné tout ce qui lui appartenait: vaisselle, couverts, verres, mais je lui avais dit que ce n'était pas la peine... Il est vrai que je n'avais plus rien ! Plus rien. Comme ça ! Tout ce que j'avais patiemment réuni, en quinze ans de mariage était resté dans mon ancien appartement. Le plus terrible, c'était les livres. J'avais emporté les plus importants, comme dans cette stupide question: "quel livre emporteriez-vous sur une île déserte?". J'avais pris mes livres de poèmes de Périer, mais tant de livres, de CD de choses que j'aimais étaient encore là-bas.

Combien de fois ne me suis-je pas dit - quand j'avais fini l'énumération de ce que j'avais perdu, "j'ai la vie sauve, c'est le principal.'' Je me rendais de plus en plus compte que j'avais vécu la violence, une violence dans bien des domaines (et la violence physique n'en était pas exclue, j'ai tout de même reçu des gifles...) Il m'arrive encore de me demander comment il est possible qu'un amour se soit transformé ainsi en haine, en volonté forcenée de détruire l'autre. Je ne voulais pas le détruire, moi! Je voulais simplement me sauver, me refaire, me reconstruire. Mais il n'admettait pas que je lui aie échappé...

En juin, notre dossier est enfin passé au tribunal de première instance, j'avais demandé un élargissement du "droit de visite" - je voyais mon fils tous les quinze jours et c'était des week-end -disons, difficiles. Nous nous parlions à peine, il regardait la télé, du vendredi soir au dimanche, 19h00. Chaque dimanche, à 19h00 tapantes, son père venait le chercher et sonnait (comme s'il criait). Il partait, je ne me montrais pas. Après le passage au tribunal, la tension est retombée, les crises de panique aussi, mais en un sens, c'était pire, j'ai sombré dans un premier accès de dépression. J'étais épuisée, comme vidée, mais comme toujours, j'ai remonté la pente. Etait-ce au début ou à la fin des vacances? Début juillet, je crois, mon encore-mari a téléphoné pour dire qu'à partir de septembre, je verrais mon fils du mercredi au jeudi, en plus du week-end. J'avais gagné ! J'avais gagné un jour de plus par quinzaine. En ce qui concernait les dettes, (toutes dettes qu'il avait contractées malgré mon opposition), il avait été débouté de ses "exigences" - il devait les rembourser, seul.

Je ne m'en rends compte aujourd'hui, j'ai eu une chance de... Pendue !

En septembre, mon fils est venu pour la première fois un mercredi après-midi. Le lendemain matin, je devais le conduire à l'école, en descendant l'escalier... J'ai raté une marche et me suis retrouvée par terre, pied droit replié sous la jambe, j'avais une de mes plus jolies entorses. J'étais tellement stressée et tellement nerveuse, agitée, que pendant des mois, si pas des années, je me suis tordu les pieds dans toutes sortes de situations.

Après le procès, la santé de ma mère a commencé à décliner. Elle se levait de moins en moins, elle maigrissait de plus en plus, c'était comme si ce petit bout de femme avait mis toute son énergie dans la lutte que je menais et dans le fond, c'est vrai, je lui dois ma liberté. Même si elle a été terrible dans mon enfance, même si j'ai souffert de sa dépression et de sa souffrance, elle m'a littéralement "portée" durant cette horrible année de ma séparation. Elle n'a pas vu ma "libération" et elle n'a pas vu, hélas, l'adoucissement de mes rapports avec mon fils. Mais elle m'a fait une recommandation, que j'ai toujours suivie, depuis, elle m'a dit: "ma petite fille, quoi qu'il arrive, quoi que tu vives, fais-toi aider de toutes les manières possibles. Ne recule jamais devant une demande d'aide."

Et j'ai suivi ce conseil qui était un viatique, oui, à chaque épreuve, j'ai cherché de l'aide, et si cette aide n'était pas la bonne, je cherchais, je cherchais encore et je trouvais mieux.