De mon approche de la démarche maçonnique, refermée en avril 2001, (juste des lectures, donc, et des conversations, c'est tout), j'ai gardé un grand intérêt pour la pensée initiatique. A laquelle je n'avais pas compris grand-chose, hélas. Pour simplifier, passer par une initiation, c'est mourir à une vie ancienne, d'abord, et naître à une vie nouvelle, que l'on a entièrement à construire. Toutefois, cela m'a été d'une aide puissante dans ma lutte contre le cancer. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est le secret de ma guérison (on ne sait jamais si on est guéri ou en rémission), non, certainement pas. Sans doute ai-je surtout eu de la chance, c'est tout,.

Le cancer m'est apparu comme une épreuve initiatique.

Quand le médecin m'a annoncé que j'avais une tumeur, j'ai vu ma mort en face de moi. C'est exactement comme si elle avait été dessinée sur le mur, là, en face, au-dessus de la tête du médecin. Le choc a été terrible - je ne peux pas décrire ça - il y avait désormais un avant, sans le cancer, et un après, un après où je l'avais bel et bien. Durant tout le week-end, j'avais pu encore me bercer d'illusions, même s'il y avait peu de doutes, mais là, le résultat des analyses était tombé. Pendant que le médecin me décrivait le détail de l'opération et des traitements qui suivraient, je pensais à toute vitesse. J'ai même l'impression que je ne pensais pas. Quelque chose s'était mis en route, indépendamment de ma volonté, et allait me faire agir d'une certaine manière et non d'une autre, en toutes circonstances. Sans doute est-ce mon instinct de vie qui m'a guidée, plus d'une fois.

Tout d'abord, j'ai changé de cancérologue et de clinique. J'ai couru pour récupérer mon dossier, mes clichés. Rencontré la chirurgienne qui allait m'opérer - elle est géniale - Ensuite, j'ai appelé une thérapeute bénévole, pour m'aider, m'accompagner à l'hôpital avant l'opération, au réveil, et après. Ensuite, j'ai changé de thérapeute. C'est à ce moment-là que j'ai vraiment entamé une thérapie. Cette fois, il s'agissait de me soigner profondément, de ne rien laisser au hasard, et donc de me faire aider par tous les moyens possibles.

J'ai découvert un monde inconnu, celui des bénévoles de Vivre comme avant, de la Ligue contre le cancer, qui étaient passées par là aussi. Elles venaient me tenir compagnie, avant une échographie du foie, ou l'examen du ganglion sentinelle, et m'expliquer le pourquoi de ces pré-op, comme on dit. Elles me racontaient comment on se sent après l'opération. Mais ça ne faisait pas image. La dame qui me parlait était passée par là, elle me donnait des outils pour m'aider sur mon chemin (une brochure, la connaissance des termes, des lueurs sur l'après), mais j'avais à parcourir ce chemin, moi aussi, et seule. C'est cela, la véritable initiation. Et c'est en cela qu'un parcours initiatique est totalement individuel, intime, propre à celui qui le vit. Il faut vraiment en passer par là, et après, seulement après, on comprend -un peu- mieux.

J'ai parcouru ce chemin, comme tous ceux et celles qui le parcourent un jour. J'ai repensé à ceux que j'avais connus, qui en mouraient, à ceux qui avaient guéri, à ceux qui vivaient avec ça, j'ai lu quelques livres sur le cancer, pour mieux comprendre la maladie, mieux la connaître - il était important pour moi de savoir, par exemple, qu'elle commence par une division cellulaire... 8 ou 10 ans avant que la tumeur ne soit décelable et opérable. Le cancer n'est pas, comme on le croit trop souvent, la résultante d'une dépression, d'un deuil. Même si ma mère était morte un an avant, même si j'étais en procédure de divorce, ça n'avait aucun lien de cause à effet, le cancer, il était là, depuis bien plus longtemps.

La suite a été ce qu'elle devait être. J'ai eu de la chance. Je n'ai pas vraiment été atteinte dans ma féminité, j'ai bien un bras gauche un peu faiblard, mais je me suis fait une raison. J'ai subi une radiothérapie - là, j'ai senti la fatigue et les brûlures, après deux semaines de traitement à peu près. J'ai eu 25 séances en tout, je pense, en plein mois de juin, par grosse chaleur. Cela ne m'a pas empêchée, un mois après, de faire ma pas raisonnable et de partir avec une copine à Paris, pour quelques jours... Je l'ai senti passer, en termes d'épuisement et de douleurs diverses. Et puis, pendant deux ans, j'ai été mise en ménopause chimique, ce qui fait que je peux dire, non sans humour, que j'ai connu deux pubertés, à 13 ans et à la fin du traitement chimique.... Et j'arrive à la fin du traitement hormonothérapeutique. Je n'ai donc pas dû subir de chimio - la tumeur n'avait pas essaimé, les ganglions n'étaient pas atteints. Mais si j'avais dû en suivre une... Qu'aurais-je fait? Je n'aurais pas eu le choix.

Encore quelques mois de patience, un bilan général début juillet, et je serai délivrée... Pour un bon cinq ans. Si tout va bien. Il n'empêche. Je suis assez fière d'être arrivée au terme de ces cinq années. Non sans dommage, j'ai parfois vraiment joué avec le fil de la vie - mais je crois que c'est inévitable. On vit tellement avec l'idée de la mort (et quand on assiste, impuissante, à la mort d'autrui, cela n'arrange rien), que parfois, on aurait envie de dire: qu'elle vienne ! Que je ne doive plus attendre.

Je ne m'en suis pas rendue compte tout de suite, mais le cancer a changé complètement ma façon de voir la vie, les gens, les choses. Il m'a surtout appris à comprendre mieux ce dont j'avais besoin, ce que je veux faire, et à tout mettre en oeuvre pour y arriver. Ainsi, quand j'ai compris que je voulais peindre, dessiner, être artiste, j'ai appris à peindre, je me suis (re)mise à dessiner, j'ai appris un nouveau métier. En espérant que j'aie assez d'années devant moi pour le pratiquer - avec quel bonheur !

Souvent, je me demande ce que j'ai encore à faire, avec cette expérience. Je voudrais qu'elle serve. Qu'elle serve à ceux et celles qui y seront confrontés à leur tour. Mais pour trouver le moyen et la voie, (écriture ou bénévolat?) il me reste encore un chemin de réflexion à parcourir...