Je me rends compte à quel point cet exercice autobiographique est difficile. Si je veux être vraie, je ne peux faire l'impasse sur certaines réalités de ma vie.

En 2004, j'habite encore dans la maison de mes parents. C'est une situation provisoire, dont j'ai toujours su qu'elle ne pourrait durer. Je ne le voulais pas non plus, d'ailleurs. J'ai un petit appartement, plein de charme mais peu pratique et très inconfortable; la maison, une vieille maison, se dégrade; au rez-de-chaussée, habite mon père, un peu perdu depuis son veuvage...

En 2004, je perds mon boulot. Cela fera sept ans en mars que je travaille dans une association, comme responsable des publications (j'ai porté tous les titres, animatrice culturelle, responsable de la communication, responsable des publications, puis, signe des temps, simple déléguée aux publications...) Depuis que j'ai repris le travail à temps-plein, au mois de septembre 2003, ça se passe mal. J'ai de moins en moins de tâches, finalement, il me reste un agenda trimestriel à remplir (et on me demande de supprimer tout ce qui est culturel, pour ne garder que ce qui est propre au "mouvement" dans lequel je travaille) - trois mois pour remplir deux pages d'agenda, c'est beaucoup. Comment meubler mon temps libre? En écrivant, bien sûr. Seulement, c'est interdit! A la fin du trimestre, on me laisse tout de même réaliser le "chemin de fer" (c'est-à-dire, dans le langage de la presse, enchaîner les articles et monter la revue), je réceptionne les articles, je les relis, j'envoie le tout au comité de relecture pour approbation. Enfin, je donne le texte brut au graphiste qui met en page, puis, deux relectures à nouveau jusqu'à ce que la revue sorte de chez l'imprimeur.

Fin 2003, j'ai appris que mon ancien coordinateur (c'est-à-dire, mon ancien sous-chef) devenait directeur-adjoint et une collègue... Responsable de la communication externe et politique. C'est dire qu'elle "reprend" mon poste, les chefs ne le reconnaîtront jamais, bien sûr. Ils nieront même que ce soit le cas. Mais dans les faits, ce n'est que cela.

Début janvier, je rentre au bureau en me disant "mon Dieu, si on doit me donner mon préavis, qu'on me le donne le plus vite possible, que cette attente atroce ne s'éternise pas..." Je ne pense pas si bien dire, le jour de l'Epiphanie, alors qu'avec les collègues, je me prépare tranquillement à manger un peu de galette avec un café, le directeur arrive, demande à me parler, je lui demande si je dois le suivre dans son bureau, il fait non-non, il vient chez moi, s'installe en face de moi et les mots tombent un à un... "voilà, eh bien, je pense que tu ne seras pas très surprise si je te dis qu'on ne peut plus te garder... Il semble que tu ne sois plus aussi heureuse dans ton travail que tu pourrais l'être... Il semble que, je trouve que..." Bref, les non-arguments à mon licenciement tombent un à un. Je m'y attendais. On a beau s'y attendre, cela fait drôle d'avoir en une seconde une vie en miettes à ses pieds. A quarante et dès ans, que vais-je devenir ? Seule? Avec un enfant aux études? Et deux opérations dans mon dos? J'aurai donc un an de préavis, mais je ne devrai pas venir au bureau - je resterai chez moi et je serai payée au mois le mois, il me dit que c'est "pour que j'aie le temps matériel de me remettre et de me soigner". Sympa le gars !

Je dois dire que la solidarité de mes collègues a été extraordinaire. Je les ai vraiment sentis à mes côtés. Ils étaient même prêts à partir en grève. Je leur ai répondu que cela ne servirait à rien. Somme toute, ils étaient assez impuissants, et tôt ou tard, ce qui m'était arrivé leur arriverait aussi. Deux ou trois jours après, j'ai été vertigineusement tentée par l'envie de me jeter du haut du sixième étage, dans le vide. Je n'arrivais pas à faire l'économie du désespoir. Et puis, j'aurais voulu qu'ils aient ma mort sur la conscience. Mais la vie, l'appel de la vie est toujours le plus fort, chez moi. Il était temps de me faire soigner, coûte que coûte, il fallait que j'arrive à me débarrasser de ces idées suicidaires, c'est pour cela que j'ai demandé à mon médecin psychiatre d'aller en clinique..."Vous en clinique! Mais vous ne le supporterez jamais!" m'a-t-il répondu. Et pourtant, si, je l'ai supporté. Difficilement, car ce ne sont vraiment pas des vacances de rêve, mais j'ai fini par me rendre à l'avis des psychologues et infirmiers qui me disaient calmement, gentiment: "prenez le temps de vous arrêter, de déposer vos fardeaux, de vous remettre.
Prenez le temps."

A l'hôpital, le temps s'arrête. Il n'y a plus rien à faire. Que ferais-je d'autre que prendre le temps, me préoccuper de la prise des médicaments, du repas qui arrive, de faire un scrabble avec une autre résidente, de regarder un film, de faire un peu d'ergothérapie (du dessin, de la mosaïque, des bougies...) de la peinture, de la relaxation. Et puis, je participe à tout ce qui se fait (il y a une rencontre hebdomadaire entre patients hospitalisés qui sont parents et le personnel soignant...) En définitive, oui, j'ai mis ce séjour à profit pour m'arrêter, me calmer, me soigner, me dorloter, afin d'être vite sur pied. Les progrès ont été rapides, après mon entrée, quand on venait me voir, je tremblais, je devais demander à parler à un infirmier, demander un calmant supplémentaire.
A la fin de mon séjour, je pouvais me concentrer à nouveau sur mes lectures,
J'ai quitté l'hosto fin février, j'y étais restée un mois.
Je n'ai jamais dû y retourner.

En avril 2004, nous avons mis la maison familiale en vente.
En juillet, elle était vendue.
Le 14 ou le 15 juillet, j'ai signé le compromis d'achat de mon appartement.
Le 10 septembre, j'ai quitté ma maison d'enfance pour mon nouveau chez-moi.

Une nouvelle vie commençait.