Verbehaud qui avait passé sa jeunesse à galoper à travers l’Atlas, galoper cheval compris, ne se ‎formalisait pas de ce goût paternel et s’y prêtait volontiers. Les voici donc sur le chemin de la vallée ‎d’Ossau pour prendre leurs quartiers d’été avec les deux garçons. Mais il n’était plus question de ‎parcourir la France depuis la capitale, ni à pied ni à cheval ni à vélo. Nous prenions le train, pour ‎gagner ces contrées d’enfance, de Castelnau à Lacanau, et de Bordeaux à Ossau.‎

Je me souviens. Voilà. Le bruit lancinant des roues du train vient en premier. Ce n’est pas le bruit ‎habituel des autres lignes, attention, on n’est en 1949, il n’y pas de TGV ni même de train corail, ce ‎sont des wagons couleur vert wagon, tirés par une 2D2 des familles, et qui fonce sur la ligne droite du ‎record de vitesse à venir entre Facture et Morcenx. J’ai toujours su depuis, en entendant ce bruit, que ‎nous étions entre Facture et Morcenx. Un chant de uma nota so, coupé des passages de rails, dont je ne ‎prétendrai jamais qu’il était agréable mais bon, c’est un souvenir, et la sensation qu’il allait vraiment ‎très vite ce train. Un enfant les ressent, ces choses là, le bruit trop fort et la vitesse trop élevée, sans ‎rien voir.‎

Puis vient l’heure : encore une petite heure avant Pau. La fatigue tombe sur les paupières fripées ‎d’avoir trop regardé par la fenêtre les nuages courir après le paysage, depuis ce matin. Le jour s’éteint ‎il n’y a plus longtemps à tenir.‎

Et pourtant, le troisième moment du souvenir m’empêche de m’endormir : de grandes flammes ‎entourent le train, côté compartiment et côté couloir. Flammes géantes dont j’ai longtemps cru que je ‎les devais à ma petitesse d’enfant même pas effrayé, et que je vois encore trembler à travers la vitre du ‎train emballé. Elles étaient vraiment géantes, et ce que j’ai lu par la suite m’a confirmé que ce n’était ‎pas une question d’échelle. Un voyage flamboyant qu’aucun film de science fiction ne saura jamais ‎égaler m’entraîne dans la vie, et je n’en descendrai pas souvent, de ce train.‎

Comment avait-on pu le laisser partir, ce train, comment a-t-il réussi à passer avant que les caténaires ‎ne fondent, ce n’est pas moi qui vous le raconterai, et je n’ose imaginer le barbecue s’il avait dû ‎s’arrêter.‎ C’était le dernier train qui réussit à traverser les landes lors du grand incendie de l’été 49. Plus de ‎quatre-vingt-dix morts, et 200 000 hectares ravagés.‎