On a déménagé. Les parents ont trouvé l'appartement de rêve, racheté à l'Abbé Marcel, on se demande bien ce qu'il faisait dans un si grand appartement parisien, il avait dû en hériter, c'est sûr, et le remplir jusqu'à la gueule de livres. On m'a dit que l'appartement était tout noir, mais comment est-ce possible, il est si lumineux !

Il est original par rapport aux autres appartements bourgeois avoisinants que j'aurai largement l'occasion de visiter grâce à toutes mes copines de classe plus tard : lui, il est circulaire, on revient toujours à son point de départ même si on ne revient pas sur ses pas. Il y a bien un couloir, mais celui-ci semble petit comparé aux immenses corridors de ces appartements nécessitant nombreux personnels domestiques, relégués au bout d'un impossible office impraticable. Et là, pas question d'y faire du vélo, comme j'ai eu l'occasion de le voir faire chez mes petites copines, filles de médecin et autres.

Là, non, la cuisine est immédiatement accessible, et une table en demie lune suffisamment large pour qu'on y prenne tous nos petits déjeuners, elle deviendra de plus en plus petite au fur et à mesure que non seulement nous grandirons, mais que ma mère l'investira comme son sanctuaire, son temple aux pains de propositions, son antre d'alchimiste géniale. Mais à cette époque, ce n'est pas encore cela et elle suffirait à nous tous pour de nombreuses années tandis que le reste de l'appartement, avec ses trois grandes chambres, ses deux cabinets de toilette et sa jolie salle de bain avec fenêtre au verre dépoli va devenir la maison pour de très nombreuses années. Les parents y vivent toujours, l'appartement a bien rétréci, mais il n'a pas trop changé, la voisine du dessous n'est pas devenue sourde malgré nos trépidations sur sa tête, et quarante quatre ans plus tard elle vient de fêter ses cent ans.

L'autre lieu de vie c'est bien entendu l'école, l'école maternelle où je vais avec grand plaisir, je suis chez les moyens, mais ce n'est pas comme ça qu'on dit, nos classes ont des couleurs, et la mienne, c'est la classe verte, l'an prochain je serai en classe jaune avec les grands. En attendant, j'ai mes premiers émois, et pour bien commencer ma vie amoureuse, je fais les choses en grand, et mon coeur bat pour les jumeaux. Je me souviens surtout de Daniel, peut-être bien que son frère Yves lui ressemblait parfaitement, puisque je crois bien me souvenir que c'était des vrais jumeaux, et c'est aussi pour Yves, plus tard, que je me ferai punir (je ne sais pas ce qu'il avait fait que j'avais couvert, mais ce ne sera pas la dernière fois que je me lancerai dans cette carrière d'avocate des sans voix timides et assumerai les conséquences parfois bien injustes de ce combat perdu d'avance).

Je me souviens si bien de cette classe, de sa porte donnant sur la cour de récréation, je serais curieuse de la revoir aujourd'hui avec mes yeux de vieille, et de m'apercevoir qu'elle devait être assez minuscule, mais quand on mesure trois pommes, un mur sert de citadelle et protège de bien des angoisses du grand monde. Aucun des bruits de celui-ci ne m'est véritablement parvenu.