Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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sicaliptic, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1989 : 23 ans la vie en colloc

Depuis l'an passé je vis en collocation à trois.
Les premiers temps nous n'étions effectivement que 2 (filles), lui passait son temps à découcher ce qui ne nous dérangeait pas vraiment. Il fallut tout de même le libérer de ses obligations envers nous, vint à sa place une étudiante inconnue qui fit basculer notre équilibre budgétaire dans un partage suspicieux du frigo, organisation assez classique mais qui est difficile à appliquer sans une réelle bonne volonté. Avant cela nous partagions tout malgré nos différences de gouts, je me rappelle qu'elle aimait les yaourts aromatisés que je ne peux avaler et moi ceux avec des morceaux, on achetait donc les deux et on divisait. Ce n'était pas prise de tête, il n'y avait que pour le téléphone que les calculs étaient un peu compliqués, on était sensé tout marquer et je vérifiais avec la facture détaillée. J'étais la seule à faire ça avec plaisir, c'était donc mon rôle, j'ai toujours été plus que réglo avec l'argent elles me faisaient donc confiance.
Puis une copine, une vraie est venue compléter notre duo. Les problème n'étaient pas vraiment les même et c'était plus facile d'en parler.
Il fallut apprendre à respecter les maniaqueries de l'une, les nombreux amis de l'autre et le rangement des parties communes où mon bordel finissait toujours par déborder.
Tant bien que mal la communauté a subsisté un an, elles ont même continué à vivre ensemble après mon départ pour Paris.

J'ai appris que je n'étais pas quelqu'un de facile à vivre, à cette époque je faisais souvent la tête sans raison, mais au grand dam de l'une d'entre elles j'avais le chic pour désamorcer les tensions au moment où elle se décidait à se laisser aller à son ressenti. Elle m'avoua plus tard que Je lui coupais systématiquement l'herbe sous le pied et nous n'eûmes jamais de réels affrontements. C'est une chouette époque, j'avais de l'espace, du temps pour travailler, ma licence s'est passée comme sur des roulettes, et je faisais souvent la fête.
Ce dernier été je rencontre plein de gens underground et je m'amuse beaucoup.

sicaliptic

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1998 : ultime naissance

Drôle le désir d'enfant pour une femme. Pour un homme peut-être aussi, mais à dire vrai, je ne sais pas plus que je ne saurai jamais. Ainsi soit-il, je suis une mère ! Toujours est-il que ce désir là, aussi évident eut-il été pour moi une semaine après la naissance de Deuxio, il fut plus difficile que les précédents à négocier deux années plus tard. Mais aucun regret à la négociation : un enfant se fait à deux : sinon, ce n'est qu'un désir enfant, et les désirs, il faut savoir y renoncer, parfois. Je me suis vraiment questionnée ce désir : Etait-ce un désir de moi-même enceinte ? Etait-ce un désir de dépasser ma mère qui n'en avait-eu que deux ? ... Non, j'avais envie d'un autre bébé, et bien plus d'un autre enfant à élever, un autre être issu de nous deux. Une autre personne en devenir. Oui, je me suis vraiment posé la question. Oui, j'en avais vraiment envie. Avec l'accord du papa : Hé : ça ne se fait pas seule un petit stroumpf, même avec un désir de mère immense ! Un jour de mai, le papa dit oui, un jour de juillet, je fus enceinte.

Je me souviens de l'échographe à 4 mois de grossesse :"Bah, vous allez pouvoir faire une équipe !" Et si les échographes se décidaient un jour à ne pas être sibyllins !

Je me souviens de ma copine-voisine, elle-même mère de deux filles : "Quand ils auront dix-huit, quinze et douze ans, je te souhaite du courage avec tes trois gars !"

Je me souviens avoir été heureuse de m'imaginer mère de ceux-là... Aurais-je seulement été capable de faire une fille ?... Pas bien sûre ! Et quand bien même, peu importe : aujourd'hui, je suis ravie de cette fratrie de petits garçons... Petits ? Non ! Certainement plus ! Et c'est très bien comme ça !

Le 5 avril au soir, il sonnait l'alerte le petit gars. La césarienne était prévue pour le 7. A croire que ni lui ni moi n'aimions le dictat des médecins. J'allais seule à la maternité : le papa attendait à la maison le verdict de l'hôpital avant de remuer la terre entière : deux petits gars dormaient tranquillement chez nous. Il avait eu raison : après avoir dansé quelques heures et témoigné de sa java sur quelques bandes électroniques, futur Tertio décida à se rendormir... Et moi aussi ! Mais la maternité me gardait au chaud.

Le 6 au matin, j'avais rendez-vous avec l'échographe de la maternité pour observer la cicatrice des précédentes naissances, afin de... A vrai dire, je ne sais pas... des histoires de médecins, sûrement... Avant de me rendre à l'échographie, je me souviens avoir questionné : "Dois-je appeler le papa avant qu'il ne conduise les grands à l'école pour qu'il ne se tape pas les quarante-cinq minutes jusqu'à son boulot et les quarante-cinq minutes retour jusqu'à la maternité ?" "Non, vous êtes prévue pour demain.", m'avait-on répondu. Mais le temps que je me déplace de ma chambre au service d'imagerie, l'échographe avait reçu un appel du staff : la césarienne serait peut-être programmée ce jour-même. Je m'installais sur la table. L'examen commença, il durerait jusqu'à ce que ce fameux staff décide si c'était pour aujourd'hui ou pour demain... L'échographe était ravi : un bébé in vivo avec du temps pour observer son cristallin : son sujet de thèse peut-être. Moi j'étais ravie : mon futur doudou in vivo, c'était beau et pour une fois j'avais le temps d'en profiter. "Regardez, ! Il tête la paroi utérine !" A l'écran, j'observais ce qui remuait en moi. C'était vivant, c'était émouvant, c'était dedans. Dedans moi. Invisible et pourtant... Le téléphone sonna : "Allez fini le cinéma, c'est pour aujourd'hui, c'est ainsi qu'ils en ont décidé finalement."

Je changeais de service, retournais à la maternité, avertissais le boulot du papa : "Quand il arrive dites lui qu'il reparte !" Celle qui m'opèrerait était une interne-femme. Elle me fit entrer dans le bloc sur mes deux jambes. "Inconcevable !", s'insurgeât l'infirmière chef... C'est donc l'interne qui me prépara maugréant à peine contre les principes qui auraient voulu que j'entre au bloc allongée sur un brancard même si j'étais valide. Je l'aimais bien celle-là qui gérait les évènements avec simplicité. Je lui demandais si je pourrais voir le papa avant le début de l'opération. "Non, le voir sera impossible : il ne peut entrer au bloc, mais on vous dira dès qu'il est arrivé, promis." L'équipe était toute fraiche : pour avoir fait les deux expériences, elles ont plus drôles en début qu'en fin de garde les équipes médicales. !

Au milieu de leurs blagues et récits de leurs week-ends respectifs, j'entrais au bloc. L'anesthésiste arriva. Inquiète, je lui demandais si le papa était était arrivé. Il quitta la salle pour revenir quelques instants plus tard : "On voit que c'est le troisième : il bouquine tranquillement dans la salle d'attente... Mais vous avez raison d'avoir envie qu'il soit là : une césarienne c'est une vraie opération." J'ai toujours aimé les anesthésistes, ils sont plus en contact avec leur patient que les autres médecins qui se focalisent sur le corps qu'ils opèrent. Je le remerciais, j'étais rassurée : la papa était là pour réceptionner le petit gars à venir.

Une demie-heure plus tard, l'interne me demanda de pousser. J'étais surprise : jamais on ne m'avait demandé de participer physiquement aux précédentes naissances, elles aussi par césarienne. J'étais ravie, j'obtempérais avec joie. Quelques minutes plus tard, elle me posait sur le ventre une petite boule toute chaude, toute ronde, toute douce. Je savais qu'il fallait que j'en profite le plus possible : les premiers soins de Tertio se feraient sans moi, ailleurs, avec le papa... Ainsi en est-il des naissances par césarienne... Moi, il fallait qu'on me recouse. L'interne prit son temps pour me faire une jolie cicatrice. Jolie ? C'est une qu'on ne voit pas. Pas comme celle que m'avait fait l'autre gars trois ans plus tôt qui zigzaguait sur mon bas-ventre. Cette interne : elle était vraiment respectable. Elle m'avait respectée. Moi, mon corps, et mon statut de mère. Peut-être parce qu'elle même femme ?

Trois quart d'heures plus tard, Tertio tétait mon sein. Je regardais sa bouche appliquée, en mouvement... Sa bouche que j'avais vue quelques heures plus tôt téter la paroi de mon utérus... Tellement heureuse de l'avoir dans mes bras, de pouvoir le présenter au monde entier... à ses frangins, entre autres. Ses frangins qui débarqueraient en fin de journée, ses frangins qui me sembleraient soudainement si grands...

Le 6 avril 1998, Tertio venait au monde. Il faisait beau, comme il a toujours fait beau le jour de la naissance de mes fistons.

marine

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2002 : 22 - l'angoisse

Avant d'écrire et de lancer ce caillou-là, j'ai lu les vôtres sur la même année. Tel était le principe du ricochet, non ? Je m'attendais à plus de réactions au 21 avril. J'ai été submergée par des histoires personnelles, douloureuses, qui ont mis entre ce jour-ci et celui-là un peu plus de distance.

J'écris entre le 21, le triste anniversaire sinistre, et le 22, dont seul demain va dire finalement de quoi il sera fait. Mais la symétrie est là, et si je ne suis pas vraiment inquiète tant que je n'imagine pas, je ne suis pas enthousiaste non plus car je ne vois pas ce qui, quoi qu'il arrive, pourra sortir de bon de cette campagne électorale toute pourrite et déprimante.

Tout a changé, les dangers sont conscients, cinq ans de droite dure auraient remettre en lumière les enjeux et les choix politiques, le fertile débat sur le TCE a prouvé l'existence de et aurait fédérer une gauche qui ne se reconnaît pas dans la mouvance majoritaire au PS...

Rien n'a changé : la gauche de gauche s'est émiettée comme un Sprits oublié - et pourtant, c'est bon, les Sprits... même en miettes... mais c'est beaucoup plus difficile à manger -, le PS ne s'est toujours pas clairement repositionné, et l'ex-sinistre d'Etat ne souffre pas le moins du monde de son bilan désastreux, et l'ogre qui sussurait il y a cinq ans n'ayez pas peur... a d'ores et déjà gagné la bataille culturelle : ses idées nauséabondes ont contaminé toute la campagne, à la limite, peu importe qu'il en récolte ou non le fruit.

Moi, j'ai changé (comme disait l'autre). Vous le savez maintenant, j'ai - un peu - grandi. Mais à me remémorer cette date qui nous sert aujourd'hui d'épouvantail, je me rends compte que je n'ai pas grand-chose à reprocher à l'Aglaï de mes 22 ans, moi qui en ai 27 et qui ne sais toujours pas pour qui voter !

Vous l'aurez compris, je suis de gauche. On pourrait même dire gauche de gauche, c'est à dire non pas à gauche de la gauche, mais de gauche vraiment à gauche. Et j'en veux à ce gouvernement de gauche qui certes nous a fait la CMU, mais qui a aussi signé, à Barcelone, à Lisbonne, des textes que je n'estime pas de gauche. Bref, il est temps d'envoyer un message fort à ce PS qui doit nous représenter et qui ne le fait pas.

Je vais voter, avec une parfaite conscience tranquille, pour le seul candidat qui ose prononcer le mot d'altermondialisme. Parce que cela me semble une urgence, reprendre en main cette gouvernance mondiale qui échappe complètement au contrôle des peuples, et je veux que monsieur Jospin ne puisse pas ignorer cette préoccupation, en tout cas ne puisse pas s'imaginer que l'on accepte toutes les orientations de son action de premier ministre. Il est hors de question que je vote d'emblée pour le candidat d'un parti et d'un gouvernement qui ont oublié quelque peu le sens du mot socialisme. Voilà, c'est décidé, c'est dit, c'est fait.

Je votais encore au village de mon enfance, je rentrais le week-end chez maman, avant de reprendre le train pour la petite ville où je débutais dans l'enseignement.

J'avais préparé, avant ce premier tour, une belle petite séquence (comme on dit dans le jargon de l'IUFM dont je faisais perplexe la découverte) sur Victor Hugo, dont on célébrait le bicentenaire, axée sur l'engagement du poète (manière d'étudier à la fois la poésie, le romantisme, et l'argumentation : j'étais très fière de moi !!!). J'avais sélectionné, entre autres, des textes contre la peine de mort - que Le Pen se proposait de rétablir - pour les Etats-Unis d'Europe - que Le Pen vouait aux gémonies - etc.

Je soutenais le lendemain mon mémoire IUFM (désolée pour les non-initiés, mais cette première année dans l'enseignement, l'année de stage, est tout particulièrement jargonnante !), dernière formalité avant titularisation. Tout était prêt, il n'y avait plus rien à faire qu'à attendre, et en attendant, je lisais Malevil de Robert Merle. Roman que je recommande chaudement à ceux qui ne le connaissent pas, c'est une drôle d'histoire dont on sort un peu autre...

Donc, le 21 avril au soir, je lisais tranquillement, dans le train qui me ramenait, et j'ai refermé mon livre avec un soupir, vivement impressionnée par l'histoire que je venais de terminer. Bienheureuse d'être dans ce monde-ci, de ne pas vivre avec au ventre l'angoisse de la survie le lendemain, et l'à peu près solitude, et de trouver l'humanité autour de moi en la personne de mes compagnons de hasard de voyage.

Je respirais autrement, comme on sort d'un livre qui vous marque, et il s'est tout de même écoulé quelques minutes avant que je ne regarde l'heure pour constater que maintenant, on devait savoir... J'ai observé les autres voyageurs, je n'ai rien vu qui me semble un indice de quoi que ce soit. J'étais assez détachée somme toute.

Descendue du train, j'ai fait, comme d'habitude, le trajet à pied jusqu'à mon appartement, dix petites minutes de promenade - une fois le sac bien arrimé sur ses roulettes ! - bien agréable. J'y étais depuis un peu plus de six mois, dans cette ville, et je m'y sentais chez moi.

J'ai monté mes trois étages, j'ai ouvert, et j'ai allumé la radio (je n'avais pas de télé), branchée en permanence sur France Info. Et en attendant l'information - car France Info fait passer plein de choses entre ses flashs info - j'ai commencé, comme d'habitude, à défaire mon sac. Il était aux alentours de 22 heures, et je devais être la dernière Française de gauche encore sereine !!!

Et puis j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond. J'ai tout laissé en plan, et je me suis mise à écouter vraiment, sans croire. J'ai attendu que l'info repasse, qu'elle soit formulée clairement, qu'il n'y ait aucun doute...

Je me souviens de ce sentiment de catastrophe, qui ne m'a pas quittée quinze jours durant. Je me souviens des longues heures au téléphone avec mes plus proches amis, je me souviens d'avoir voulu faire mes valises et de n'avoir pu choisir ni l'Italie Berlusconi ni l'Espagne Aznar ni la Russie Poutine ni les Etats-Unis Bush... et m'être dit que le monde était vraiment, vraiment, mal en point... Je me souviens de n'avoir pas beaucoup dormi, tétanisée à l'idée de devoir voter pour l'autre alors que je l'avais tant détesté, dès 1995 ! (avant je ne me souviens pas)

Je me souviens de l'ambiance spéciale au lycée, les discussions à tout rompre avec les collègues, la consternation, et puis l'attitude étrange d'une au moins qui ne devait pas se sentir très à l'aise devant nos propos parfois bien remontés ! Je me souviens des élèves en grève, qui partaient manifester dans les rues leur refus, de leur extrême attention - je n'ai pas eu souvent une attention de cette qualité - lorsque nous étudiions tout de même ce bon vieux Victor Hugo, qui devenait tout d'un coup un peu trop actuel... je me souviens de mes hésitations, de ma prudence, tellement j'avais peur de ne pas être assez neutre, en me disant que forcément, les parents de certains d'entre eux avaient voté Le Pen, mais comment rester neutre quand les élèves vous pressent de questions sur la droite et la gauche, avec dans leurs yeux l'inquiétude et l'incompréhension que suscite le désarroi des adultes ?

Je me souviens du texte courageux de l'un d'entre eux, qui avait sciemment détourné la consigne (une lettre à un artiste) pour s'adresser solennellement à l'indésirable et lui demander de se retirer. Un texte magnifique. Hors sujet, bien sûr, mais les compétences que j'attendais, il les avait, c'était évident et même émouvant. Comment fallait-il réagir ? Valoriser ses qualités ? sanctionner le hors sujet ?

Je me souviens de la manif du 1er mai, grande, belle, grave et chaleureuse, dans la grande ville. J'y étais avec ma mère, j'y avais revu plusieurs personnes chères, et surtout, je m'étais sentie enfin réconfortée par l'ampleur de cette mobilisation. Nous étions tous là pour écarter l'un et ridiculiser l'autre.

Nous en avons pris pour cinq ans, que nous avons supporté parfois difficilement, souvent avec colère, mais nous n'avons rien su faire. Et je ne suis pas sûre que la situation ait vraiment évolué.

Aglaï

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2003 : 23 - les sommets

Année concours. Volonté, lucidité, espoir. Et puis, à peine atteint le sommet, une certaine dégringolade... dont j'ai évoqué la première conséquence il y a un certain temps... pour ne pas dire un temps certain. Et les suivantes, il y a encore plus longtemps. Etrange cette démarche antéchronologique qui fait dire l'effet avant les causes...

La cour de la Sorbonne, le 10 juillet 2003. Mon père au téléphone, visiblement ému, avec mon frère, son frère, sa soeur, dans la vieille maison des grands-parents défunts, et qui m'y auraient vue, si fiers.

Mon grand-père, professeur à l'Université, et ma grand-mère, institutrice retraitée à ma naissance : Tu seras agrégée ma petite fille. Elle ne l'a pas dit mais tout son discours le disait pour elle, et je ne savais pas même ce qu'était l'agrégation, que j'avais déjà bien compris qu'il me fallait être reçue pour la combler !

Ma mère, qui depuis un an, depuis que j'ai ramenée de cette même capitale, de la grande librairie un peu plus bas dans la rue, à quelques mètres de cette cour, un an plus tôt jour pour jour, les oeuvres du programme ; ma mère qui m'a entendue les lire, déjà l'été dernier, elle sur son échelle et moi dans mon roman de Thèbes, qui m'a vue les traduire, les expliquer, saturer et détester au moins l'une d'entre elles... et qui n'est pas si surprise ! Elle savait que rien n'était sûr, mais que tout était possible...

Je me suis débattue, des mois durant, avec des pages et des pages à traduire, Tacite, Prudence, Pline et Lucrèce, Longus, Hésiode, Euripide et Démosthène ; j'ai assisté assidûment à des cours parfois peu brillants - mais parfois oui : mes respects à l'auteur d'une analyse éblouissante du récit de Pline de l'éruption du Vésuve... - et j'ai lu et relu mes Fleurs du Mal, mon Giraudoux, et les sermons de Bossuet que je ne comprends pas, qui me met dans tous mes états chaque fois que j'essaie de me faufiler dans sa logique : rien à faire, cela ne passe pas. Il n'y a plus qu'à espérer qu'il ne tombe pas. J'ai lu Montaigne, le livre III, je le repasse par extraits, mais je ne me replonge pas dans le livre II lu en licence, pas plus que je n'ouvre, ne serait-ce qu'une fois, le livre I. Je ne suis pas un bourreau de travail, nanmého ! Ne parlons même pas des autres, sur lesquels je ne reviendrais que très peu...

J'ai décidé que cela rentrerait par infusion, imprégnation. Je lis peu de critique, je décrète une fois pour toutes que le cours est censé m'amener cet éclairage. Je lis les cours par correspondance que nous nous sommes cotisés pour payer, en complément, et puis basta ! Il y a suffisamment à faire avec les versions et les thèmes à rendre tous les quinze jours ! Je n'ai jamais autant travaillé et pourtant je ne fais pas la moitié de ce que je devrais faire...

Au concours blanc je suis première, dans ma discipline : les profs commencent à s'intéresser à moi (il va sans dire que je les méprise pour cet intérêt aussi soudain !). Il faut dire aussi que la dissert est tombée sur Giraudoux, ma découverte de l'année ! La dernière que je ferais, celle sur Baudelaire, me sera rendue à dix jours de la première épreuve écrite du "vrai" concours, avec ce commentaire divinement encourageant : On est loin des exigences requises pour l'agrégation. Infamante copie, objectivement ratée, mais quel bonheur ce fut de vous donner tort par la suite, cher monsieur G...

Ce sont des mois rythmés par les dimanches à traduire, les lundis, à traduire, les vendredis à traduire, dans un sens ou dans l'autre. Mardi, mercredi et jeudi sont consacrés aux cours. Quand je sors de la douche le matin, le thé est prêt, parfois même le casse-croute pour midi ! Lui m'a soignée, et nous nous accordons à dire que ce fut notre meilleure année. La dernière pourtant...

Je vais à la fac avec mon thermos de thé, je profite des conseils d'une certaine D. qui m'a prise sous son aile et me confie même des secrets !

Je fulmine de ne pouvoir agir alors que la France bouge autour de moi ! Grèves et manifs se multiplient et je reste rivée à mon bureau ! Je me vengerai je me vengerai je me vengerai marmonne ma conscience révolutionnaire.

En attendant, c'est l'amitié qui bouillonne. Nous sommes cinq, nous avons trois amoureux, des garçons adorables, et nous voilà huit pour des soirées pleines de fous rires et de gaieté. Parfois rien que les filles, pour un salon de thé par exemple... Et d'autres liens se nouent, la délicieuse acide A. par exemple, et sa vivacité si extraordinaire...

Ma vie sociale est en effervescence ; avril après l'écrit voit un merveilleux week-end de fête à la maison et nous sommes dix-sept le dimanche à midi : on a aligné toutes les tables dans la cuisine, et je ne me souviens pas d'une chose pareille depuis mes quatre ans ! C'est inespéré et c'est fabuleux.

J'irai aux oraux non pas comme en vacances, mais déterminée à profiter au maximum de ces trois semaines de résidence imposée à la capitale. Des retrouvailles, des visites, les cousins de Normandie avec tarte à la framboise et somptueux orage... je mets à profit le moindre instant de liberté entre mes cinq épreuves. Je tombe sur les sujets que je rêve (pour de bon, la nuit précédant l'épreuve) ou que j'espère, ou que je redoute le moins. Je ne sais pas si je m'en sors mais peu importe : je fais ce que je peu et c'est déjà beau d'être arrivée là ! Et si je dois échouer, que de ces trois semaines j'emporte quand même un très bon souvenir...

Et pour finir, cette épreuve le dernier jour : où l'on sent que je n'ai pas assez travaillé, pire : que je m'en f...

Et le lendemain... ah, si j'aurais su, j'aurais pas viendu. Voir tout autour, tous ceux qui ont concouru, amis ou pas, entendre les discours, s'imaginer, se préparer à repartir en retenant ses larmes... Heureusement mon amie S. est avec moi.

Dans cet amphithéâtre, pendant que s'égrène la liste des reçus, je regrette amèrement d'être venue. Je croise le regard d'une de mes profs, membre du jury. Un regard désolé. Alors je cesse d'attendre et d'espérer et je regarde les autres.

Et puis mon nom, à l'instant où j'avais cessé d'y croire. Difficile de décrire mes sentiments, surprise, et joie, inexprimables.

2003, le sommet de la gloire.

Aglaï

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 21 avril 2007

1999- Guerre civile

Arrête, mais arrête, t’es ridicule ! Ce n’est pas le moment de pleurer !

Février 1999, Abdullah Öcalan, le fou sanguinaire, le terroriste chef du gang du PKK est enfin capturé au Kenya. Comme le disent les médias turcs.



Février 1999, Abdullah Öcalan, leader du PKK, parti des travailleurs du Kurdistan est enlevé au Kenya et livré aux Turcs. Comme le disent les Kurdes qui le soutiennent.

Février 1999, je suis enceinte jusqu’aux yeux. Et je me mords les lèvres pour ne pas éclater en sanglots devant les images de la TRT, radio et télévision de Turquie.

- Mais qu’est-ce qu’ils disent ? Mais qu’est-ce qu’ils disent ?

Je suis sommée de traduire. Je suis payée pour ça. Nous sommes dans un congrès de chercheurs ou de chefs d’entreprise, peu importe. Des gens sérieux ayant des gros intérêts en Turquie et qui me somment de traduire en direct les informations confirmant l’arrestation d’Öcalan au Kenya. Ils se réjouissent. C'est un terroriste, c'est vrai.

Moi aussi je me serais réjouie si j’avais pu penser que cela allait sonner la fin de cette sale guerre. 30000 morts.

Mais je n’y arrive pas. Je vois un homme défait les yeux bandés de noir. Soumis, ridiculisé. Un fou, certes. Mais dont la démence et la démesure sont à la mesure d’un état resté trop longtemps sourd à la souffrance d’un peuple nié.



Deux hommes exultent près de lui. Ils portent une cagoule noire pour qu’on ne puisse les reconnaître. Ils rient. Je ne me souviens plus de ce qu’ils disent. Ce sont probablement les hommes d’élite des services secrets turcs.

Je vois un homme qui est devenu malgré sa bêtise, sa brutalité, sa violence à devenir un symbole pour un tas de gens. Et je ne comprends pas que la TRT puisse diffuser ces images d’humiliation qui ne peuvent qu’envenimer la haine. Je ne comprends pas ou suis-je trop naïve, trop idéaliste, trop peureuse ? Est-ce ainsi qu’il faut agir ? Montrer qui est le plus fort ?



A cet instant précis, alors que je n’ai toujours pas réussi à traduire quoi que ce soit et qu’une paire d’yeux sérieux et encravattés me scrutent, surpris, j’ai peur. J’ai conscience aussi qu’on ne va pas s’en sortir comme ça, avec un coup d’éclat des services secrets aidés par les Américains.

J'ai vu des guerres en germes dans ces images. J'ai vu la haine, le sang, la mort. Pourvu qu'ils ne le pendent pas. Ma petite fille, dans quel monde terrible tu te prépares à venir.

ada

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