Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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tompous, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 24 avril 2007

2000 - à 19 ans - sauvé du trou noir par le journalisme

2000 est une année de transition, de dépressif inactif et solitaire à apprenti journaliste heureux de vivre. C’est le journalisme qui m’a sauvé. Au début je devais juste faire un stage d’observation dans le canard local, et puis très vite j’ai été accro. J’ai eu la chance de tomber sur une petite équipe qui était presque comme une famille. Ce sont eux, devenus amis, qui m’ont sorti de mon trou, sans même que je m’en rende compte.

Car si, avec le recul, je peux dire objectivement que j’ai fait une dépression, à l’époque, je ne m’en rendais absolument pas compte. On glisse petit à petit, et on finit par réaliser que l’on est tombé bien bas le jour où l’on touche le fond, pas avant. Et pourtant, ça crevait les yeux: pendant des mois, j’ai glandé tout seul dans mon petit appartement à Bordeaux, alors que j’étais censé aller en fac d’histoire (en réalité j’ai suivi les cours pendant deux-trois mois, pas plus). Je ne sortais que pour aller à la Fnac ou au ciné,dont j’étais devenu un boulimique (jusqu’à 20 séances en un mois!). D’ailleurs je rêvais de faire du cinéma. Quelquefois je retrouvais les autres membres d’un journal étudiant dont je faisais partie: c’était ma seule vie sociale. Je vivais par procuration, à travers ce que je voyais dans les salles obscures.

Parfois, même quand le frigo était vide, je préférais dépenser mes derniers francs dans une place de cinéma plutôt qu’aller faire le plein au supermarché. Certains jours, je ne m’alimentais que de céréales et d’eau sucrée. Pourtant je ne perdais pas de poids: je n’avais aucune activité physique. Mais j’avais une mine de déterré.

La radio était ma meilleure amie, ainsi que mon jeu de carte: je faisais des patientes pendant des heures en écoutant Rires et Chansons. J’alignais des statistiques imaginaires sur des joueurs de tennis ou des équipes de basket tout autant imaginaires. Je compensais ma misère sentimentale et sexuelle en triste séances de masturbation, après lesquelles je me sentais toujours mal. Pas coupable (je n’ai jamais considéré que se tripoter, c’est pas bien), mais seul. Pathétique. Avec une existence aussi misérable, pas étonnant que j’avais envie de m’évader vers le monde merveilleux du grand écran.

Et pourtant j’avais une (je ne trouve pas d’adjectif pour la qualifier) envie de vivre! Une envie qui étouffait, et ressortait par bouffées dès qu’elle en avait l’occasion, comme lors de ce fou week-end à Rennes avec le journal étudiant. Envie de faire entendre ma voix, aussi (c’est pour cela que je rêvais de faire du ciné, ou alors de la politique), même si c’est pour raconter des bêtises. C’est cette année-là que j’ai vraiment commencé à éprouver le besoin d’écrire. D’où le journalisme, que je n’ai jamais délaissé depuis.

C’est aussi cette année-là que je suis allé pour la première fois rendre visite à mon artiste de père, échoué depuis plusieurs mois dans un village perdu dans les monts du Beaujolais. Pour moi, ce fut, comme ce le sera désormais à chaque fois, une cure de nature et de méditation. Pour les autochtones, il restera un incompréhensible farfelu, dont les idées bizarres font peur. Mon père n’est pas dangereux, mais il remet en question beaucoup de choses sur le plan mystique notamment, et il est aussi difficile à suivre que Nietzsche pour un enfant de 10 ans. Il n’est pas comme tout le monde, et ça dérange. Moi-même j’ai souvent du mal à le comprendre, ou à accepter ses idées. Il en a toujours été ainsi. Mais je me dis que d’une certaine manière, j’ai de la chance d’avoir un papa pas comme les autres.

tompous

alain, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 23 avril 2007

1971-1951 où on grandit rapidement

1971:

1er enfant une petite fille premier sourire premier souci et émerveillement devant une pitchounette qui ébahit ses parents tous les jours

1951:

Changement important là-haut 3 cousins à peu près nos ages perdent leurs parents à quelques mois d'intervalle et nous nous retrouvons 7 garçons de 2 à 7ans ,il faut se serrer, et que dire quand un petit le soir pleure en réclamant sa maman?

Mais cette nouvelle fratrie va s'organiser rapidement : je suis le plus grand et je prends naturellement sur la tribu une certaine prééminence qui m'est souvent contestée...Mais quelles parties de rigolades dans les prés, la grange, avec les bêtes,et quelles découvertes nous faisons(serpents ramenés vivants ,nids dévastés ,pièges sommaires qui nous permettent de ramener un jour un lapin!!,parties de pêche à la main...).Nous gardons tous les 7 un souvenir ému de ctte époque surtout nos cousins devenus nos frères.

Par contre les parents sont parfois débordés et les corrections vont bon train surtout pour moi le plus grand supposé être l'instigateur de toutes les bêtises de la troupe.Ma mère a sa formule préférée :

-lo plus bel lo plus bestio ( le plus grand le plus bête)

tout pouvoir a sa contrepartie hélas

alain

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 23 avril 2007

1966: j'ai 6 ans.

Je vis toujours à Beauregard. Je dois choisir parmi tous les beaux souvenirs de cette année là. Je pourrais parler de nos parties de cache-cache dans la vielle demeure, de nos escapades dans la campagne. je pourrais vous décrire nos dimanche d'automne, lorsque nous nous levions à l'aube pour aller aux champignons.

Je pourrais vous raconter l'odeur de la confiture fait maison, de nos courses poursuites dans les prés. J'aurais tant de choses à dire qu'un seul ricochet pour cette année là n'y suffirait pas. Mais comme il faut faire un choix, je vais prendre mes plus beau pinceaux et mettre de jolies couleurs sur une journée ordinaire, un journée d'école.

Chaque jour, maman se lève sans bruit et se dirige vers la cuisine. Elle s’empresse de rallumer la cuisinière.

La veille, elle a pris la peine de bourrer le foyer de charbon, afin que la chaleur se diffuse une bonne partie de la nuit. Au matin, il ne reste que des braises. Elle souffle dessus pour raviver le foyer et rajoute du charbon.

Elle approche ensuite deux chaises près de la cuisinière. Elle étale dessus nos vêtements, afin qu’ils soient réchauffés par le feu, puis elle vient nous réveiller doucement :

-“Levez vous, c’est l’heure. Venez vite près du feu, il fait un froid glacial dans cette chambre!”

Après s’être étirées longuement, ma soeur et moi nous précipitons, pieds nus, sur le sol dallé, courant vers la cuisine, voulant chacune être la première à se pelotonner sur les chaises, près du feu.

Pendant que notre mère prépare les chocolats fumants et les tartines de pain de campagne, débordant de confiture, nous enlevons nos chemises de nuit et enfilons les vêtements à la hâte, avec un sourire de bien-être à mesure que la chaleur réchauffe nos corps engourdis de sommeil.

Puis nous nous installons à table, et là, le rituel du petit -déjeuner commence. Maman a fait bouillir le lait frais afin qu’une fine pellicule de crème se forme à la surface. A l'aide d'une grande cuillère, elle a raclé avec application la surface du liquide. Elle a ensuite disposé la crème appétissante dans deux petits ramequins qu’elle a posés à coté de nos bols, prenant soin de mettre la même quantité de crème à chacune de ses filles. Maman verse le lait bouillant dans les bols. Une agréable odeur de chocolat chaud envahit alors la cuisine.

Ma soeur prend son ramequin et se délecte de la crème, qu’elle mange goulûment, laissant des traces blanches aux coins des lèvres, les yeux pétillants de plaisir, puis elle s’attaque à ses tartines, tout en discutant de ce que nous allons faire après l’école.

Moi, je prends mon temps pour déguster mes tartines trempées dans le lait chaud. De temps en temps, je plonge ma petite cuillère dans le ramequin et déguste la crème entre deux bouchées de tartines. Quelquefois, je mets une épaisse couche de crème par-dessus la confiture, et si je ne vais pas assez vite à son goût, ma soeur me propose immanquablement de finir le contenu du petit ramequin.

Après le déjeuner copieux, et un débarbouillage très approximatif au dessus de l’évier de la cuisine, nous sortons dans la cour, courant après les poules et les canards, attendant que maman nous rejoigne. Flika, le chien, qui a bien grandi durant l’hiver, jappe d’impatience, comprenant que le moment est venu pour lui de gambader à nos côtés.

Maman détache le chien, et nous partons toutes les trois sur le chemin de terre, remontant la colline, vers le village.

Nous courons devant, lançant des bâtons au chien qui se précipe et les rapporte fièrement. Maman nous suit de loin, chargée des cartables. Le soleil pointe le bout de son nez. Il va faire une journée splendide.....

Au bout du chemin de terre, nous attendons sagement que maman nous rejoigne. Flika fait d’incessants allées retours, comme pour encourager ma mère à finir de gravir la dernière côte.

Ma soeur va avoir 7 ans et elle a convaincu maman que nous étions assez grandes pour finir le trajet seules. Maman a fini par céder , après moult réticences, mais elle fait confiance à sa fille aînée, déjà bien raisonnable pour son âge, et après tout, elle , faisait depuis longtemps, à six ans , les quatre kilomètres qui la séparaient de l’école , seule avec ses frères, plus petits qu’elle.

Maman attache alors le chien avec une vieille corde trouvée dans la cour de la ferme, précaution indispensable pour l’empêcher de nous suivre. Puis, après nous avoir embrassées, elle nous autorise à traverser la route, après avoir vérifier qu’il n’y a pas de voitures ou de vélo en vue. Elle reste là, sur le bord du chemin, nous regardant marcher main dans la main, rassurée de voir comme ma soeur prend son rôle de protectrice à cœur.

Une fois la départementale traversée, nous longeons la route quelques centaines de mètres, puis nous bifurquons à droite sur un nouveau chemin de terre. Là, nous nous retournons une dernière fois pour aenvoyer un baiser à maman, avant de disparaître dans le petit bois.

Ma mère s’en retourne alors vers la ferme, tenant Flika fermement par la laisse improvisée, lui tout triste d’avoir perdu ses compagnes de jeux pour une grande partie de la journée. Arrivée à Beauregard, elle le rattache à sa niche, pour ne pas qu’il s’empresse de nous rejoindre.

Après un dernier signe de main à maman, ma soeur m'entraîne dans le sous bois. Nous longeons le bois une centaine de mètres jusqu'à une clairière, inondée de pâquerettes et autre fleurs multicolores. De là, nous pouvons apercevoir au loin les premières maisons du village.

Cette clairière est un terrain de jeu idéal. Il y a au milieu un vieux chêne centenaire, aux branches impressionnantes qui retombent vers le sol. Non seulement elles permettent de grimper à l’arbre, mais elles délimitent l’endroit où nous avons décidé de faire une cabane.

Le matin, nous ne pouvons nous attarder mais ce n’est que partie remise. Si le temps reste au beau, on pourra, au retour de l’école, s’arrêter jouer, une bonne demi-heure avant de rentrer à la ferme. Ma soeur n’aura qu’à dire à maman que nous avons flemmardé en route.

Après avoir traversé la clairière, nous nous s’engageons dans un champ, en passant sous les barbelés et on le longe jusqu’à une barrière en bois que nous escaladons On se retrouve alors dans une ruelle, entre deux maisons. Encore quelques mètres à parcourir et c'est l’école. Généralement, la cloche de l’église toute proche retentit au moment ou nous entrons dans la cour. Il est neuf heures et nous avons juste le temps de nous mettre en rang au pied de l’escalier menant aux salles de classe.

Le soir, un quart d’heure avant la sortie des classes, maman détache à nouveau Flika. Il part immédiatement, ventre à terre, vers le village. Il emprunte le chemin que nous avons pris le matin même.

Quand la cloche sonne, annonçant la fin des cours, Flika nous attend, assis au pied de l’escalier, devant l’école.

Ma soeur et moi repartons alors vers la maison, main dans la main, bien escortées par notre compagnon de jeu.

Le sentier des petites écolières que nous étions, se remplit à nouveau de nos rires et des aboiements de Flika. Nous nous arrêtons tous trois dans la clairière, jouant un bon moment avant de reprendre notre route.

Maman vient à notre rencontre là-haut, à l’embranchement. Et quand nous arrivons à la maison, c’est l’odeur du chocolat chaud qui nous accueille. Le vrai, celui que maman fait réchauffer sur la cuisinière, touillant jusqu'à ce que le mélange devienne mousseux à souhait.

Une vieille demeure aux milles souvenirs ont fait de ma vie d'enfant une vie de rêve.

Je ne savais pas qu'après, juste après, plus rien ne serait comme avant. Ai-je laissé mon regard d'enfant insouciant à Beauregard?

cassymary

traou, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

1995, l’année qui n’en finit pas

Qu’elles sont longues, les heures d’attente, les heures d’angoisse, les journées vides, interminables.

J’essaie de me lever le matin à la même heure que quand je travaillais. Je me mets à mon bureau. Téléphone à portée de main, et aussi mon grand cahier de « contacts » où je note scrupuleusement à qui j’ai adressé mon CV, les relances téléphoniques, les espoirs de rendez-vous, l’accueil qu’on m’a fait, ceux qu’il convient de rappeler et quand, les fins de non recevoir… Ce cahier-là, je l’ai retrouvé quelques années après. Je l’ai déchiqueté consciencieusement. Souvenir d’heures sombres.

Il m’arrive de pleurer de découragement quand on m’a envoyé balader trop sévèrement, quand je n’ai plus la moindre idée de qui appeler, quand la liste des CV envoyés m’apparaît cent fois supérieure en nombre aux rendez-vous décrochés.

Je ne fais pas grand-chose d’autre. De toute façon, l’argent s’amenuise. Et toute autre activité me fait culpabiliser : que fais-tu là, dans cette salle de cinéma, dans ce parc, dans cette rue, alors que tu devrais chercher du travail ?! Vers 18 heures, les jours de semaine, la tension se relâche. J’ai le droit de revenir dans la vie, au même rythme que les autres, ceux qui sortent des bureaux.

Je vends ma voiture. Plus les moyens de l’entretenir. Et un petit pécule pour quelques temps, pour éviter de demander à mes parents de m’aider trop souvent.

J’essaie les agences d’intérim. On m’envoie promener. Je n’ai aucun diplôme « qualifiant ». J’ignore combien de mots je tape à la minute. Mon expérience de gestion d’équipes, d’organisation de lourdes émissions de télévision, ne sert à rien, n’existe pas. J’envisage de changer de ville, de vie, rien ne marche.

Dans le brouillard de cette année-là, une seule lueur : j’ai découvert Arnaud Desjardins. Il m’ouvrira des portes de conscience que je ne soupçonnais pas. Grâce à lui et d’autres qu’il me fera connaitre, je ne sombrerai pas tout à fait.

Les mois passent et je ne sais plus à quel saint ou à quel démon me vouer. Un jour, mon opticien qui est devenu un copain (je fais des allergies oculaires à répétition et j’ai changé plusieurs fois de lentilles au cours des dernières années) m’indique un de ses clients réguliers, un producteur. Il m’incite à l’appeler de sa part. Même si la recommandation est pour le moins étrange, je n’ai rien à perdre. J’envoie mon CV, appelle ; il est passablement désagréable au téléphone. Me rappelle 15 jours après : il vire son assistante. Me propose le poste. J’ai l’impression de sortir la tête de l’eau après avoir failli me noyer. Je ne sais pas encore que ce ne sera pas la solution de tous mes problèmes. Quinze jours avant de commencer ce nouveau boulot, en novembre, j’arrête de fumer mes deux paquets quotidiens.

Le 31 décembre de cette année-là, j’achète un pot de peinture rose, repeins ma salle de bains un peu n’importe comment, sans même y avoir pensé avant. Changer de décor. De vie ? Au réveillon, j’arriverai avec du rose dans les cheveux sinon dans le cœur.

traou

Thomas, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 22 avril 2007

1977, année 0 -- Le Boléro

Je ne me souviens pas.

Elle m'a raconté, plus tard. Pendant tout le temps, elle avait eu dans la tête le Boléro de Ravel. Ça avait commencé tout doux, tout doux. Une petite mélodie discrète tout au fond d'elle. Et puis c'était monté, d'heure en heure. Ça avait pris corps, pris de l'ampleur. Plus dense, plus fort, alors que la nuit et le matin passaient. Et puis ça avait fini en explosion triomphale. Au moment des cuivres, j'avais poussé mon premier cri. J'étais né.

Thomas

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