Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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de 2006 à 19xx

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 27 mars 2008

1995-18 ans. Toute première fois toutoute première fois…

Deux mois qu’on se prélasse au bord de la piscine, qu’on couvre plusieurs fois par jour d’huiles et de crèmes nos deux corps…

Je connais son dos par cœur, la naissance de ses seins, la courbe de sa nuque, celle de ses fesses… Je dépasse tous les jours un peu plus les limites de la bienséance, et elle me laisse faire, invariablement.

Le soir elle va coucher avec mon cousin, et reviens dormir avec moi, me câlinant. Comme si elle devait se faire pardonner… Mais de quoi donc, Em’, de quoi donc ?

21 aout. On a tous dormi chez Flo, et nous sommes seules dans ce bureau où on a déplié un canapé lit. Ce matin, elle a 18 ans, et je brûle. Je commence à la caresser, sans l’excuse du soleil, de la crème.

Elle dort. Ou fait comme si. Je vais exploser. Ma main dévie, légèrement, tout doucement, et le bout de mes doigts effleure le bord de son sein. Je remonte, redescend, passe sur sa fesse, glisse un de mes doigts sous l’élastique de sa petite culote. Je vais exploser. Lui sauter dessus, fondre en larmes, je ne sais pas, c’est trop, trop fort…

Sa chair dorée se laisse faire sous mes doigts… Dort-elle ? Mon visage se rapproche, au dessus de son épaule, regarder dormir la belle à mes côtés… sentir ma chair contre sa chair, la chaleur de ce corps qui m’enivre autant qu’il me terrifie.

Elle ouvre un œil en coin, me regarde, et le referme. Se laisse faire, mais ne fait rien. Je continue, je m’enhardis toujours plus loin sur sa fesse, repoussant le bout de tissu qui fait mine de la couvrir. Je m’enhardis jusqu’à ce que la peur me gagne, et je m’arrête net.

Sommeil, sans doute agité, et réveil officiel, comme si de rien n’était. Oubli. _ Deux ans plus tard, j’apprendrais qu’elle avait envie de coucher avec moi. Mais qu’elle a vu dans mes yeux ce matin là que quelque chose avait changé. Que j’étais amoureuse.

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 12 avril 2008

1995: La Langue de l'Autre

- Pourquoi est-ce que tu ne veux pas me parler en turc ?

me demande une nouvelle fois en français mon fiancé arméno-franco-turc.

- Pourquoi ? Je ne sais pas moi pourquoi ! Parce que le turc c’est la langue de ma mère, parce que je ne veux pas lui ressembler moi qui lutte pour prouver ma capacité d’indépendance. Parce que le turc que tu parles me parait dur ?

- Comment ça « dur » ?

- Oui, tu as raison, « dur » n’est pas le bon terme. En fait le mot en français qui me vient à l’esprit c’est « plouc » mais bon je ne peux quand même pas te dire ça ? Alors que je sais consciemment que tu as eu du mérite à apprendre le turc. Mais tu l’as appris à l’armée, alors forcément tu le parles avec le même accent rugueux que les ouvriers qui me sifflent quand je me balade seule dans les rues d’Istanbul. C’est insupportable ça pour moi ! Quelle idée aussi de faire l’armée en Turquie quand on n’y est pas du tout obligé, quand on est de nationalité française, qu’on a une mère arménienne et qu’en plus on est antimilitariste ! Tu es complètement fêlé mon amour et puis moi j’aime le français.

- Tu exagères, c’est faux je n’ai pas d’accent quand je parle turc.

Ah ! Mon fiancé arméno-franco-turc et les heures de conversations délirantes que nous eûmes tous les deux dans une totale incompréhension l’un de l’autre, enferrés que nous étions tous deux dans les représentations qui nous dépassaient (moi plus que lui d’ailleurs). Nous essayâmes un temps de soigner notre incapacité à communiquer dans la langue de nos pères en ayant recours à la langue supposée de nos aïeux, et c’est ainsi que nous allâmes nous perdre trois mois durant sur les routes du Turkestan : sans succès, j’étais hermétique au Kazakh, et encore plus à l’Ouïghour parlé en Chine. Eventuellement je voulais bien apprendre un peu de russe : ce qui ne nous avança pas beaucoup. En plus, durant ce voyage, entre deux disputes, je passais mon temps à l’énerver en reluquant les enfants, et refusant de faire l’amour avec lui, pressentant sûrement que des enfants, nous n’en aurions jamais ensemble.

13 ans plus tard, je continue à nous trouver pathétiques. 13 ans plus tard, malgré la difficulté que j’eus à me séparer de lui et de mon idéal d’un couple transcendant les inimitiés de nos peuples, et nos propres difficulté d’être, je ne peux m’empêcher de penser que je ne pouvais que l’aimer follement, lui et ses contradictions, lui et ses douleurs, lui et sa curiosité sans limite, sa soif absolue d’apprendre de nouvelles langues, lui, ses mensonges, sa sincérité, son intelligence si tranchante et si pleine de circonvolutions. Lui, mon alter-ego, avec lequel bien entendu je ne pouvais pas vivre.

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 17 avril 2008

1997 : 17 – On n'est pas sérieux...

Et pourtant je le suis drôlement...

D'abord, j'ai mon bac, et puis presque toute la classe l'a, et notamment tous ces musicos à qui le conseil de classe avait délivré du bout des lèvres un doit faire ses preuves... solidaire je suis, et fière des copains !

En 1997, la nostalgie me prend déjà parce que j'ai beau me dire que, je redoute infiniment de quitter ma famille de substitution, mon lycée où je me suis fait une place. Je suis désormais déléguée – au bout de sept ans de vaines candidatures ! - d'une classe où l'on se serre les coudes, débarrassés des snobinards de l'autre Terminale littéraire. Nous on est les matheux d'une part, les musiciens de l'autre. Et moi qui me sens des deux bords, je fais la liaison. Nos professeurs nous trouvent vivants, voire un peu trop vivants. A la fin de l'année, seuls deux d'entre eux nous défendront.

On a un extraordinaire prof de musique (enfin, moi j'ai arrêté l'option pour cause de je peux pas tout faire, mais je ne lâche jamais complètement) et une prof de philo fabuleuse. Avec elle, chaque matin deux heures, on réfléchit, et on avance. On revoit ses préjugés. On débat passionnément. On rencontre Albert Jacquard, rien qu'à nous, pour deux heures, un après-midi de février. Il y a aussi les lettres, anciennes et modernes. Je découvre Aragon, Lancelot, Calderon, Maupassant, et Aristophane et Xénophon, et Tacite et Virgile. Monsieur K. est notre passeur, telle la Sybille conduisant Enée aux Enfers... et mon rameau d'or, c'est la littérature. Je dois à Monsieur K. un peu de mes concours. En espagnol aussi, je nage dans le bonheur d'apprendre. Mon cher professeur – que nous adorons toutes, pourtant il est vieux et moustachu, mais sa voix est tellement... - bref, il est venu me chercher, m'a dispensée d'une heure hebdomadaire pour que je puisse suivre le cours de LV1 (avec mes vingt-huit options, je suis le cauchemar des concepteurs d'emploi du temps ; Monsieur K. a fait la même chose pour le grec, et je suis ainsi allégée de deux heures de cours pour pouvoir faire ce qui me plaît vraiment. Si c'est pas la belle vie...) et c'est peu de dire qu'on se régale. La littérature et la poésie, là encore, sont à l'honneur. Avec la chorale, nous préparons le Requiem de Mozart, œuvre grandiose évidemment, que nous chantons à la cathédrale, à guichets fermés, et que nous sommes tenus de chanter derechef, le même soir, pour satisfaire les nombreux spectateurs restés dehors. Aventure inoubliable.

Et puis comme je suis devenue une grande, à l'internat aussi, le statut change. Ma compagne de chambre, T., est aussi camarade de classe, de maths et de grec, elle est nettement plus délurée que moi et grâce à elle, j'apprends plein de choses. Dans une autre aile, les garçons organisent des soirées plus ou moins autorisées et étonnamment, j'y suis conviée, moi la fille sage. Il faut dire que T. n'a pas besoin de trop insister, car mon amoureux m'y attend, et lui aussi profite de cette promotion inattendue.

Mon amoureux, lui dont j'ai déjà parlé, c'est une belle et grande affaire. Nous comptons chaque mois avec fierté. Nous sommes sans doute le couple le plus stable de l'internat, nous deux en qui personne n'aurait cru, moi la gamine pot de colle, lui le bouffon à l'humour vaseux. Respectabilité donc, même auprès des adultes semble-t-il. Nous existons en tant que couple, c'est énorme.

Et cela compense la déconfiture d'un autre couple, le seul autre qui compte, celui de mes parents. Mon père, un jour de février, emporte ses affaires. La salle à manger sans la table en ormeau, c'est bizarre.

Je brandis mon amoureux comme un étendard. En réalité je suis dans un état tel (nerfs et ventre en feu) que souvent je ne supporte pas qu'il me touche, mais un week-end sur trois il m'accompagne dans un des deux lambeaux de famille qui me restent ou bien je vais chez lui, et tant pis pour le lambeau dont c'était le tour. Je hais mes parents de m'infliger cette rupture, et je ne souhaite qu'une chose, être émancipée et ne plus dépendre en rien d'eux, d'aucun d'eux, puisqu'ils sont incapables de me protéger du malheur.

De toute façon, plus que jamais, ma vie est au lycée. Le quitter va tout bouleverser. Et cette période reste dans mon esprit comme un âge d'or jusqu'au jour où, huit ans plus tard, je raterai le rendez-vous des lycéens.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 26 avril 2008

1994- 17 ans: Dénouement du transfert

Deux ans et demi que toutes les semaines, deux fois par semaine au début, je vais la voir, que je m'installe dans le grand fauteuil.

Deux ans et demi que je refuse de payer et que mes parents font le chèque, 120 francs, sans sourciller sans rien demander. Comme ça les choses sont claires. Je fais le boulot qu'ils ont merdé, mais c'est eux qui payent, puisqu'ils refusent de venir.

Deux ans et demi, qu'invariablement elle ouvre la séance d'un "Alors?'

Deux ans qu'elle a éclaté de rire devant mon coming-out, un bon gros rire, ponctué d'un "Mais non" et d'un point final. Je repars honteuse, coupable, et blessée.

J'ai 17 ans, les hormones en folie, les filles sont si belles, et je commence à remarquer qu'elle n'est pas trés jolie. Je vois les couleurs ternes de ses habits, les mi-bas couleur chair qui plissent, son air fatigué... même qu'elle se trompe, un jour, oui, pouff, comme ça, elle me dit de venir à 12h30 jeudi, alors qu'on se voit toujours à midi... Je ne dis rien, et j'attend l'heure dite, à la terrasse d'un café. Je la vois partir excedée à midi 20. Je vérifie tout de même, à midi trente, je vais sonner. Bonne fille que je suis.

Je reviens la séance suivante à l'heure habituelle, sans même l'avoir appellée, et je lui offre mon plus angélique sourire. "Vous m'avez dit 12H30. Celà m'a surprise mais je vous ai écoutée".

Elle me dit qu'il est peut-être temps d'arreter. Je n'y ai absolument pas réflechi, mais je lui dis oui, et la quitte, sans un regret, sans un regard. Déchue, tombée du piedestal, faillible, elle n'a plus d'interêt, la psychanalyste. Sa pseudo-vérité non plus.

Deux mois plus tard, je sors du placard.

shayalone, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 30 avril 2008

1996 à 16 ans. Amandine

Amandine a les yeux rouges, Amy fuit, amy sombre en cours. Et moi, à qui vais-je pouvoir me confronter, si amy disparait?

Amy est belle, tellement, avec ses boucles brunes et son regard noir, avec sa peau si blanche, avec ses mots si beaux, avec sa violence. Mais amy est venue vers moi l'an dernier, comme si j'étais une fille normale. Avec sa copine Delphine, elle est venue à ma table, s'interessant à ma vie... Quoi, je ne suis donc pas qu'un faire valoir, j'ai une existence propre? Je serais donc aimable?

Amy est brillante, et nous luttons joyeuses pour le plus grand bonheur des profs.

Aimée, je deviens aimante. Et quand amy déconne, je deviens étouffante. Je veux savoir, il se passe quelque chose... je ne veux pas la voir s'enfoncer toujours plus dans la défonce. Elle maintient qu'elle maitrise, comme tous les drogués, qu'elle ne risque rien.

Je gratte tant et plus, têtue et acharnée. Et Amy craque. Une petite enveloppe rose, et des lettres serrées à l'encre noire. Je me précipite dans les toilettes du lycée pour la lire tranquille. Une lettre qui dit tout ce qui ne sera plus jamais dit. La mort d'un frère aimé, la fuite dans l'héro, l'overdose, à 13 ans. Une lettre qui finit par "mes mots demandent le silence". Je m'effondre dans les chiottes, en larmes, en rage, me tapant la tête contre les murs. "Bourrine", je suis une bourrine, une vilaine voyeuse, une impétinente curieuse. Je respecte le silence, et la distance imposée.

Oui, mais amy ne fume plus autant, elle n'arrive plus défoncée en cours.

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