Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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de 19xx à 2006

Les textes sont présentés dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

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Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1990:32 Bifurcations

Je suis enfin licenciée, un licenciement pour motif économique, j'étais la dernière dans le service avec le Directeur, chaque matin, je me demandais si j'allais toujours trouver une chaise, il y avait déjà belle lurette qu'il n'y avait plus aucun dossier, la guerre des nerfs durait depuis si longtemps, mais j'ai gagné.

L'indemnité est certes petite mais je vais pouvoir me reconvertir. J'ai déjà bénéficié d'une procédure d'outplacement qui n'aboutit pas parce qu'elle ne prévoit pas de changements de braquet comme je le souhaiterais, mais je suis confortée dans mes décisions et surtout alors que mon amant est reparti pour un nouveau trimestre à Boston, je réussis cette fois-ci brillamment le concours auquel je postulais. Je suis ravie et je décide d'aller le rejoindre là-bas en attendant la rentrée, ce qui s'avère extrêmement difficile et finalement coûteux.

Mais je débarque ensoleillée dans ma jupe de coton, natte dans le dos et radieuse, une après-midi d'août et il me trouve toute petite, moi qui me love immédiatement dans le creux de son épaule avec l'envie de n'en plus bouger.

Je suis vite à déchanter quand je m'aperçois de l'état de crasse de l'appartement qu'il partage avec son ami pianiste, du veto qu'il oppose à ma présence à la plupart de ses activités quotidiennes, même quand rien n'y ferait barrage, et surtout le jour où sur le campus il me dit qu'il doit passer prendre son courrier à la boîte postale, et que stupéfaite je m'aperçois qu'il y retire les dernières douzaines de lettres qu'il a reçues de moi depuis un mois et qu'il n'a jamais pris la peine d'aller chercher !

Mais je ne dis rien car nous sommes souvent en public et que dans ces moments-là je deviens ostensiblement sa reine et sa fierté.

J'oublie vite mes doutes et mes préventions même si je suis troublée d'apprendre qu'il obtient sa carte verte et m'inquiète qu'il va choisir de vivre aux Etats-Unis juste au moment où j'imprime un tournant décisif à ma vie.

Et puis, c'est le choc de la première guerre du Golfe. La politique vient estomper mes angoisses personnelles et je continue de ne rien dire.

Je démarre ma formation à l'Institut de Formateurs de la Chambre de Commerce de Paris, et c'est un huis-clos passionnant qui dure jusqu'à la fin de l'année. Je n 'ai qu'un souci cependant : cacher à tout le monde mon passage par la case hôpital psychiatrique. Je ne tiens surtout pas à en parler, et je marche parfois sur des oeufs dans des situations où je suis fortement ébranlée. J'ai alors l'impression que le projecteur va se braquer sur moi et qu'on verra que je suis marquée d'une tache indélébile infâmante et invalidante.

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 11 décembre 2007

1975 (14 ans) - Du fond du puits, la lumière

J'ai jeté les mots du texte qui suit il y a quelques jours. Dèjà je m'en suis éloigné et sais que je ne les écrirais plus de la même façon aujourd'hui. Entretemps mon esprit s'est appuyé sur ce qui m'est apparu pour "avancer" et me faire penser autrement. Voila pour moi le grand intérêt de ces ricochets : ils me révèlent parfois bien plus que je ne l'avais envisagé.

Un petit détail aussi, sans grande importance : je me suis empêtré dans le fil de mes années de ricochets (cancre en mathématiques comme je le fus, j'aurais dû me méfier des séquelles qui en restent à l'âge adulte...). La faute à ces cycles scolaires qui sont à cheval sur les années civiles ! J'ai donc dû revoir quelque peu mon découpage pour y insérer l'année manquante. Je me suis rendu compte du décalage en allant farfouiller dans mes vieux bulletins scolaires, dont j'ai pu savourer les appréciations professorales. J'y ai aussi trouvé la trace d'oublis et de confusions d'années, mais ça ne change guère le sens de ce que j'ai envie de raconter.

Encore une année scolaire assez peu évocatrice de souvenirs agréables. Je me souviens avoir été vaguement intéressé par une fille. Grande, jolie, avec une aisance et une personnalité affirmées. Inaccessible. Je ne tenterais ni ne manifesterais rien, me contentant de l'observer discrètement. D'ailleurs elle est déjà "femme" et je ne suis qu'un petit garçon. En retard dans ma puberté, cette fois, consécutivement à une maladie importante, l'année précédente, qui aura bloqué ma croissance. En retrouvant mes bulletins de notes, j'ai souri : vraiment, ça n'était pas glorieux. Il y aurait de quoi faire un florilège des observations de profs ! Les pauvres, ils rivalisaient de formules, tantôt encourageantes, tantôt culpabilisantes, censées me faire prendre conscience qu'il fallait que je travaille davantage. Hélas, le seul travail aurait-il pu venir à bout d'un échec scolaire d'ordre psychologique et lié au mode de compréhension ? Une appréciation lapidaire résume bien la situation : « Pierre à décroché ». En fait je n'avais tout simplement pas raccroché avec le cycle normal, notamment parce que mes deux mois de maladie m'avaient fait manquer une grande part du programme. Je fus donc admis à... redoubler. Bah, je n'étais pas à une déchéance près...

Psychologiquement cette année de quatrième aura été catastrophique : mon père a renforcé la pression sur mon travail. Il me demande des comptes, vérifie mes notes, et m'engueule régulièrement devant de pareils résultats. Il fait exactement ce que le psychologue lui avait recommandé de ne pas faire... Mais mon père et les psychologues, ça fait deux. Voulant me faire réagir il entreprend une campagne de dénigrement assortie de prophéties réjouissantes : « tu finiras plombier ! », ou "manard" (manoeuvre = le plus bas de l'échelle professionnelle à ses yeux), « pousseur de brouette, c'est ça que tu veux faire ? ». Il insiste sur mes incapacités, m'insulte, s'énerve devant mon difficultés à comprendre lorsqu'il veut me faire apprendre mes leçons de force. Leçons de morale le soir, devant mes frère-soeurs, qui ne se privent pas de me le rappeller au moindre désaccord. Toute la famille élargie est au courant de mes difficultés, abondamment colportées par ma mère, pipelette téléphonique. Quand je l'entends en parler dans le détail, je lui en veux. Je suis le raté de la famille et tout le monde le sait. Moi-même j'en suis persuadé : je suis un nul. Je ne vaux rien dans la seule chose qui vaille : les études. Et en plus je suis archi-nul en maths, malgré les cours chez un professeur particulier que m'imposent mes parents. Que d'après-midi gâchés devant ces formules auxquelles je ne comprenais rien... Je perdais mon temps alors que j'aurais pu me ressourcer dans ma chère nature. Mais les maths sont considérées comme la matière noble tant par le système éducatif que par mon père, qui a fait une grande école. Assurément je ne corresponds pas à ses ambitions. Il me le fera payer très cher, et j'en prendrai pour des décénnies de dévalorisation de moi. Mon père m'a "cassé". Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai compris qu'il avait cru bien faire en cherchant à éveiller ma fierté, comme lui aurait réagi en pareilles circonstances. Sauf que je n'étais pas construit comme lui.

L'image que mon père me transmet du masculin est un désastre : autoritaire, dénigrant, sans aucune sensibilité. Il dévalorise sans cesse ma mère, terrorise ses enfants en piquant des colères noires. Je me sens résolument différent de cette image tutélaire effrayante au savoir inaccessible. Je le déteste. Je souhaite sa mort. Du coup ma mère devient un repère bien plus conforme à ce que je me sens être. D'autant plus qu'elle évoque souvent ma ressemblance avec son propre père, homme sensible et délicat. Nul besoin d'être psychanalyste pour voir se profiler un complexe d'Oedipe gratiné !

À la même époque mon frangin, mon ami, mon presque jumeau, change beaucoup. Il s'affirme bien différemment de moi. Il a les mêmes parents, mais d'autres stratégies. Casse-cou, frondeur, comique, provocateur, il attire l'attention. Il prend beaucoup de place dans la famille, et on raconte ses exploits. Il me dépasse à tous points de vue, et même physiquement. Plus grand que moi, plus fort, et plus en avance dans sa puberté. Décidément... je suis vraiment un raté. Nous devenons très différents. Je me sens perçu comme son rival, comme si je le gênais. Le jour où il répète devant la famille, en rigolant, des confidences que je lui avais faites au sujet de mon intérêt naissant pour les filles, je me sens trahi. La confiance, brisée ensuite a de multiples reprises, ne s'est toujours pas rétablie... trente ans plus tard.

Cet été-là mes parents nous emmènent, avec mon frangin, dans un lointain pays d'Europe : la Roumanie. Voyage très dépaysant qui nous fait découvrir un monde rural aux techniques archaïques. L'architecture en bois, la pauvreté des villages avec leurs "rues" en terre, mais aussi l'immense delta du Danube avec ses pélicans, captent vivement mon intérêt. Si je fais abstraction des humeurs de mon père, j'aime les voyages ! Cette fois nous sommes partis à trois familles, en trainant des caravanes. Parmi eux celui qui était mon ami en primaire, mais qui m'a progressivement rejeté lorsque je suis devenu "différent". Souvenir qui marquera longtemps mon rapport aux autres.

Probablement très sensible aux ambiances relationnelles je vis dans une ambivalence constante entre sécurité matérielle familiale, voire confort, et insécurité affective. J'investis fortement le lien maternel, seul refuge "sûr". À un âge où, normalement, la coupure du cordon devrait être forte. Ce qui s'est cristallisé durant ces années très insécurisantes et identitairement perturbées ne s'atténuera qu'avec un très long travail psychothérapeutique, à l'âge adulte.

Blessé par la trahison de mon ami, puis celle de mon frère, je deviens copain éphémère avec un autre exclu. Il n'apprécie pas davantage que moi les jeux de garçons. Ni foot, ni bagarres, ni extase autour d'engins à moteurs. Nous parlons beaucoup, dans un registre d'intériorité. Nous vivons un mal-être qui nous pousse un jour à évoquer notre suicide, ce qui inquiètera beaucoup ma mère. Mon journal de l'époque garde la trace de cet épisode déprimé. Je n'ai pas conscience de passer des années noires : sans autre repères, tout cela me semble "normal". En fait, je crois que j'étais assez immature. Avant la page du suicide, mon journal montre une écriture enfantine, et des propos anodins. Les adultes commencent à me décrire comme sensible et émotif. Presque fragile. C'est pas ça qui fait un homme fort... comme mon père.

Je crois que c'est aussi à cette époque que le chien qui m'avait été donné, qui était mon compagnon affectif, sera donné à la SPA parce qu'il occasionnait trop de dégats dans les poulaillers du voisinage. Je n'aurai plus de chien. Je ne m'attache plus à rien ni personne.

En septembre me voila de nouveau dans une classe d'inconnus. Ça devient une habitude. À chaque fois c'est une épreuve puisque je dois reconstruire mes repères, retrouver une place... que je n'essaie même pas de prendre. Discret, timide, effacé, je fais partie des invisibles. Pourtant... c'est là que tout va changer ! Une semaine après la rentrée je repère une fille que je n'avais encore jamais vue. Wouf... quelque chose se passe à l'intérieur de moi. Quelque chose de nouveau, que je ne connais pas. Il me faudra longtemps pour comprendre...

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 12 décembre 2007

2 : 1965/1966 Maladies et vaccins

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.




Je suis sur mon pot d'enfant. J'ai donc nécessairement moins de 3 ans. Mon père est présent puis va faire des courses. C'est donc forcément un samedi.

Il y a du soleil mais dehors, je crois, il fait froid. C'est un souvenir d'hiver, j'en jurerais.

J'ai mal. Je me sens mal. Mal au ventre (d'où sans doute le pot en station prolongée), mal, atrocement mal à la gorge. Moi si bavarde comme enfant (m'a-t-on rapporté) je n'en parviens plus à parler. Je me souviens très bien de la peur de qui est trop petit et souffre ou trop malheureux ou trop en danger pour se projeter dans un futur si proche fût-il. De même que le parent disparaissant, pour par exemple aller travailler, est estimé disparu à jamais, cette douleur insupportable est censée durer toujours. Elle est mon nouveau moi. Comment s'y adapter ? Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenue que grandir c'était avoir mal à la gorge à n'en plus pouvoir parler ? Comment font les grands pour avoir l'air de n'avoir pas mal ?

Je panique un peu.

Avaler ma salive me ferait presque hurler, je ne maîtrise pas ce geste de mon corps intérieur, je voudrais me sauver de moi. Je ne peux pas.

Mon père revient des courses, je suis toujours au même endroit, un coin du salon, quelques livres d'enfants cartonnés autour de moi, dont mes préférés. L'un d'eux est à fenêtres, en carton très épais, et d'une page à l'autre on aperçoit un ou deux personnages de la suivante, image dans laquelle ils auront un tout autre aspect. Ce jeux des points communs mais qui divergent, de la bribe d'image qui une fois vue en entier prend un autre sens me fascine (ça m'est resté, j'aime peu retravailler mes photos mais recadrer si, assez). Mais voilà j'ai tellement mal que même les livres, même les préférés, sont sans effet.

C'est alors que mon père, après avoir rangé les produits frais car c'est un monsieur très organisé, s'approche de moi et me fait le traditionnel "Quelle main tu veux ?". Je réponds à peine, ça va vraiment trop pas. Il me présente néanmoins un album de coloriage, sur un thème de contes, plus ou moins disneyisés, me passe ensuite des crayons de couleurs. A grands traits désordonnés je fais un sort aux Trois Petits Cochons et à la maison de briques rouges de celui qui fait son malin (et qui, d'ailleurs, réussira à la fin ; je me demande à partir de quel âge la morale de cette histoire m'aura paru douteuse (quelque chose comme On n'épargne que les riches) ou que j'entreverrai la possibilité d'un point de vue différent (il est normal qu'un loup mange des cochons s'il a faim)). Cette activité rageuse, me fait un temps oublier la douleur.

Je crois qu'ensuite ils parviennent à me coucher sans que j'ai déjeuné, fait rarissime car pour mes parents, qui ont connu la guerre, des repas à heures fixes sont des repères sacrés et que je me réveille à l'heure du goûter, la douleur un peu passée, en tout cas supportable.

Ce souvenir là est resté précis, d'autres plus flous le complètent qui sont bien moins datables :

- la salle d'attente du médecin, que nous fréquentions si souvent que revenue sur les lieux presque 40 ans plus tard (1) j'en saurais retrouver le chemin ;

- la pharmacie ; un jour nous y allons ma mère et moi. Elle a l'air nerveuse et je n'aime pas trop ça. Elle m'a parlé d'un vaccin. Est-ce que je pense à une piqûre ? Je ne sais pas. Mais à la pharmacie voilà qu'on me tend un sucre tout marron d'un produit. Il faut que je le croque c'est très important, c'est pour éviter d'attraper une maladie terrible. Je ne comprends pas pourquoi ni comment un sucre peut empêcher de tomber malade, au lieu de croquer je pose des questions, les adultes qui n'ont pas que ça à faire m'enjoignent de me hâter. Je bouffe leur sucre, je vois bien que ça va faire des histoires si je demande encore "Et pourquoi ?" et je ne veux pas peiner ma mère. Mais cette histoire de sucre au lieu d'une piqûre est la première d'une longue série que rétrospectivement j'appellerais "le syndrome du grand frère absent". Il m'aura toujours manqué un grand frère savant et attentif, qui m'aurait aimé pour ce que j'étais (et non pour ce qu'il aurait voulu que je sois) et qui m'aurait expliqué un peu de ce monde dans lequel mes propres parents semblaient passablement souffrants et bien insuffisants.

Mes plus anciens souvenirs sont presque exclusivement des mémoires de maladies. Pas trop graves, sinon je suppose qu'on me l'aurait dit, mais si fréquentes, fiévreuses et quasi-permanentes qu'elles m'ont fait vivre dés lors dans "l'imminence de (ma) propre mort" (2). Je n'ai désappris à tousser que depuis que je chante et surtout que j'écris (peut-être aucun lien de cause à effet, mais chronologique si), ça fait quatre ans à présent.

note : Renseignements pris, car je me méfiais d'un éventuel "faux" souvenir, il s'agissait du vaccin polio buvable. Il contenait un virus vivant "atténué" et n'était donc pas sans risque et pour les enfants fragiles et pour leur entourage. Après, seul l'injectable est resté. (merci Mar(c)tin et bienvenue chez les blogueurs) Grâce à cette information et une fois mon vieux carnet de vaccination exhumé et décrypté (mon médecin d'autrefois avait une "écriture de médecin", une vraie :-) ), cela confirmerait que ce souvenir date effectivement de 1965 ou 1966 (si rappel).

(1) alors que nous en avions déménagé en mai 1968 pour n'y retourner plus que deux ou trois fois au gré d'invitations chez une amie de ma mère.

(2) "Pour avoir grandi dans l'imminence de sa mort, Mélanie avait été guérie très tôt de l'avenir. Aux questions que l'on pose habituellement aux enfants sur ce qu'ils entendent faire de leur vie, elle restait stupide. Elle ne voyait pas ce qu'on pouvait échafauder sur un temps qui n'existe pas." Marie Desplechin, Dragons (ed. de l'Olivier page 48, j'en profite pour faire un clin d'oeil à un blog que je lis en silence depuis trop peu de temps)

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 12 décembre 2007

1991:33 Dynamique des groupes

Un jeu de rôles sur le leadership a tourné au psychodrame. J'en prends plein la tronche et brusquement je ne peux plus en parler en groupe. Chloé est persuadée qu'il faut que je dise ce qui s'est passé, elle insiste et finalement c'est elle qui pète les plombs. Elle disparaît de longs mois et ne reprendra pas à la rentrée, ça nous refroidit énormément mais qu'y pouvons-nous.

La formation initiale est achevée et nous sommes désormais des assistants ce qui est une école formidable de la personnalité. J'apprends énormément et pendant ce temps Estac prépare son second album, et une tournée ; c'est une période plutôt paisible entre nous, sans demandes excessives, sans attentes ni frustrations, il a un peu poussé les murs chez moi pour s'installer, on a fait venir le piano de chez mes parents, je vois de toutes manières beaucoup moins mes amis, j'arrive à l'entraîner aux grandes fêtes chez Michel et il y prend goût, il aime aussi l'idée que le quartier de mon enfance le rapproche de ses rêves de luxe, je tempère les récriminations de sa famille à son encontre, et j'ai un peu de mal à comprendre ses relations avec ses parents sur lesquelles il laisse planer un mystère inquiétant. Sa mère me semble définitivement inadéquate avec moi, et les quelques réflexions qu'elle m'a faites me laisse un arrière-goût pénible d'immaturité envahissante.

Je commence à construire un projet de vie, je me vois avec des enfants et une bastide, j'aimerais un jour m'installer en Périgord, il voudrait surtout que je gagne beaucoup d'argent et que je m'occupe de sa carrière. Il refuse de rencontrer mes collègues et les amis qu'il ne connaît pas déjà. Je me sens mise de côté avec ses musiciens comme n'appartenant pas à leur monde. Il prend de très haut la chorale et ne vient jamais à aucun de mes concerts. En revanche, je lui sers de chauffeur quoi qu'il advienne. Ses déplacements sont nombreux et pas toujours très clairs pour moi. Il y a des choses que je n'ai décidément pas envie de savoir et que je ne saurai pas.

Cependant, je commence vraiment à sentir que je préfèrerais qu'on soit mariés. Toutes mes amies ou presque ont des enfants, et même si elles ne sont pas toutes passées par la mairie, j'ai l'impression qu'il y a pour elles une sécurité, une stabilité, à laquelle j'aspirerais. Je vis une précarité dont je ne veux pas. De son côté Estac quitte à nouveau Paris pour une retraite solitaire, je sens bien qu'il a une vie dans laquelle je ne m'inscris pas.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 14 décembre 2007

1992:34 Année olympique

Mon plus jeune frère se fiancie. Comme ils vivent dans le Sud, il y a une grande fête chez mes parents pour présenter sa future femme et ses deux enfants déjà ados à toute la famille. Estac après s'être fait prier pour participer prend un goût évident à la réjouissance, l'abondance gastronomique sépharade n'y étant pas pour rien. En fin de soirée, est-il saoûl ou exalté, toujours est-il qu'il annonce à mes cousines puis à tout le monde que nous aussi, nous allons nous marier.

Je n'étais pas au courant. J'apprends donc la nouvelle par mes vieilles tantes qui me félicitent chaleureusement, tout le monde a l'air tellement ravi, j'aurais certes préféré une demande en mariage plus traditionnelle, ou à défaut une décision légèrement plus concertée, après tout cela fait trois ans et demi que nous vivons à peu près ensemble et qu'aux yeux de tout le monde nous sommes le couple parfait.

Sur le chemin du retour, je suis fondante, réjouie de ce cadeau attendu depuis longtemps. Il me douche un peu en gromellant que oui bon d'accord on se marie, mais qu'il ne veut pas entendre parler d'avoir à organiser un mariage et que j'ai qu'à me débrouiller pour m'en occuper. C'est vrai qu'il a une tournée au Japon, donc pas question de compter sur lui pour quoi que ce soit.

Même à distance et en m'ayant "délégué" les opérations, il me dicte ses conditions drastiques sur la non-liste d'invités. Pas question que des gens qu'il ne connaît pas puissent assister à cet engagement. Au final, vingt-cinq personnes sont élues, et c'est moi qui dois gérer les incidents diplomatiques. Surtout, ceux que j'aime ne seront pas nécessairement là et au fond de moi, je ressens la répétition des débuts de notre liaison quand j'étais interdite d'exultation d'être amoureuse publiquement.

Au mariage de mon frère, il n'est pas là. Mais tout le monde me parle de notre futur mariage dont la date est arrêtée déjà comme s'ils allaient y participer aussi. Je suis mortifiée et je commence à déprimer. Jusqu'à la dernière minute je ne saurai pas ce que je me mettrai. Je vais m'acheter un petit tailleur blanc toute seule, et c'est la journée la plus triste de toute ma vie depuis très longtemps. D'ailleurs sur le revers de la veste blanche, il y a une énorme fleur... noire, à la longue tige, lugubre. La jupe est bien trop courte pour mes jambes pas belles, la vendeuse m'aurait vendu encore plus moche, je crois qu'elle aurait pu.

Notre mariage a lieu à la petite mairie du village que j'aime tant, ce sont ma tante et ma mère qui ont absolument tout préparé pour le banquet sous la tente. Il fait un temps superbe, tout se passe bien. Seul l'éloignement des hôtels où nous logerons sa famille posera un problème, et de taille : il faut raccompagner son papy qui ne saura jamais trouver tout seul, et accompagner ses parents qui n'ont pas de voiture, mais sa mère refuse de partir en même temps que le papy, il faudra faire deux voyages. Estac ne s'en mêle surtout pas, et ne les raccompagne pas, il s'amuse trop avec ses amis. C'est moi qui m'y colle, et mon père qui se dévoue pour le second voyage quand il s'apercevra du pataquès. Personne n'ose rien dire à Estac comme si tout cela était normal, je suis en larmes.

Je tente une vague conversation quand on se retrouve tous les deux dans la jolie suite nuptiale que mes parents nous ont offert dans une auberge non loin pour notre nuit de noces. Il est trop fatigué d'avoir bien bu et rigolé avec ses amis. Ce n'est pas encore cette nuit-là qu'on risquera de faire un bébé.

anita, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

Dans la flache-1969

En 69, j'ai six ans, et un homme, pour la première fois, marche sur la lune

Reprendre un petit caillou. Le relancer dans l'eau, écouter son écho si particulier. savoir que celui de 1969, n'a pas pour rien immobilisé le jeu bondissant qui a précédé.

En l'occurrence, la forme même du caillou a moins d'importance que l'eau dans laquelle je suis censée le lancer.

En 69, j'apprends à lire, très vite, un mot qui devient page en quelques semaines, un livre, puis dix. Ce ruisseau là, devenu Orénoque, ne me pose guère de problème, guère plus qu'une vague culpabilité envers les bénévoles déménageurs qui se farcirent si souvent ma bibliothèque.

En 69, j'apprends à écrire. Mes premiers poèmes sont strictement contemporains de mes premiers déchiffrages. Mais ce souvenir est d'une eau troublante, une eau qui n'est paisible qu'en apparence. Je peux marquer de l'ongle sur l'itinéraire, les jaillissements intermittents de l'écriture, je peux lisérer ses stagnations, accuser ses arrêts brusques, ses heurts sur d'infranchissables parois. Pour autant, l'écriture possède son propre réseau souterrain, ses nappes captives, ses résurgences paradoxales.

Il y eu des années littéralement sans, des années où même écrire une lettre d'une commerciale banalité me fut impossible. Et cela a, de toute évidence pour moi, à voir avec la mort, avec la trace des morts, avec la trace des mots. Ne me demandez pas comment je le sais, je vous dirais que je n'en sais rien, ou plutôt que les traces préalables de cette évidence ne sont lisibles que par moi.

Je n'ai vraiment recommencé à écrire que dans cet espace intermédiaire du blog, à mi chemin entre l'éphémère et le pérenne, à partir d'un nom qui n'est pas le mien, sans pour autant être une identité d'emprunt, quelque chose qui n'est ni prose, ni poésie, et dont je réfute qu'il puisse être un journal intime. Ricochets, remous, houle sinueuse et communicable, ressac fragmenté en éclaboussures, eaux vives.

Là haut, sur la lune, les traces de pas sont immuables, sèches et mortes.

''Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai
''. Rimbaud,

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

1976 (15 ans) - Ambivalence

Au fil des mois je deviens très intéressé par Laura, cette fille qui attire de plus en plus souvent mon regard. Je ne sais plus comment je me suis arrangé pour me trouver le plus souvent possible à proximité, mais me voila inséré dans le même groupe qu'elle. Avec un effet inattendu : je commence à trouver un intérêt à aller au collège. Visiblement je me sens mieux et parviens même à me faire une petite place dans cette classe. Être redoublant me permet aussi de hisser ma moyenne... juste au dessus de la moyenne. Une certaine légereté revient. Maix mon père ne se prive pas de me rappeller que ma petite soeur, de trois ans ma cadette mais ayant "sauté" une classe, est juste derrière moi... Ce n'est pas tant cette proximité qui me dérange (en fait je m'en fous) que le rabaissement constant qui m'est seriné. Devant mon père je me sens en échec permanent.

Les cours particuliers de maths continuent, ainsi que la surveillance rapprochée de mes devoirs. Mais le fait de passer des heures à "travailler", c'est à dire à essayer de me concentrer sur des leçons ou des exercices n'implique pas que cela soit efficace. Lourdeur des silences, chez la dame qui essaie de m'aider, pendant que je cherche à comprendre en sentant bien mon incapacité à y parvenir... Par contre, l'avantage d'avoir des copains me permet de bénéficier de quelques aides discrètes pour les exercices qui remontent mes résultats.

Depuis quelques années mon père effectue des voyages professionnels à travers le monde. Il est alors longuement absent et j'apprécie le répit que cela me laisse. Une seule fois il m'aura écrit, depuis l'avion qui l'emmène vers le Japon. Une carte postale. L'unique que j'ai reçue de lui de toute mon existence (mais il a toujours contresigné celles de ma mère). Pourtant mon père n'est pas un mauvais bougre. Il est seulement incapable d'exprimer des émotions, ambitieux pour ses enfants, et très exigeant. D'ailleurs, suivant les prescriptions du psychologue, il m'encourage à bricoler, développant ainsi une curiosité et une habileté naturelles. À quinze ans nous faisons ensemble ma chambre dans ce qui était une "salle de jeux". Je détapisse à la vapeur et enlève le revètement en lino au chalumeau. Dans ces odeurs bizarres je me prépare une pièce neuve que je vais pouvoir m'approprier. J'apprends à tapisser, poser du carrelage. Mon père me montre comment construire l'escalier en bois qui mène au grenier. C'est moi qui pose le parquet, lui qui pose l'éléctricité avant de m'inviter à essayer. J'apprends, je construis, je réalise. Une certaine fierté m'habite et je sais que je la lui dois. Seuls mes talents de bricoleur semblent offrir une passerelle entre mon père et moi. C'est trop peu, mais c'est déjà énorme. Je reste méfiant vis à vis de ce père aux colères imprévisibles, tout en étant admiratif de son savoir. Ambivalence. Malheureusement, la confiance qui s'est mal construite dans l'enfance, puis qu'il brise trop impitoyablement dans l'adolescence, ne peut s'installer. (Trente ans plus tard je craindrai toujours mon père... Pourtant, je finirai par comprendre qu'il nous a aimés à sa façon. Il agissait en pensant bien faire, et en nous offrant tout le confort matériel possible. Son affection passait par le matériel. Elle se sentait, mais il y manquait de la proximité, de la chaleur, du contact, du relationnel.)

Mon père m'impressionne par ses capacités de réflexion et d'analyse. Redoutablement rapide et intelligent, à côté de lui je me sens incroyablement bête. (Je crois que j'étais simplement un lent. Quelqu'un qui apprend, comprend, et évolue lentement. Qui prend son temps.)

Eté 76, celui de la canicule. Je suis en Irlande, exceptionnellement chaude et sèche, immergé en famille d'accueil, et je ne peux parler qu'anglais. C'est efficace. Là-bas je découvre l'autonomie : je me déplace seul dans Dublin, suis libre de mes journées que je consacre à de menus achats dans de grands magasins. Je vais au cinéma voir Jaws, qui me privera pendant longtemps de l'insouciance des bains de mer.

Septembre. Alors que je suis dans ma ville à attendre un bus, je vois, comme dans un film au ralenti, passer Laura devant moi. J'en deviens instantanément... fou amoureux. Un coup de foudre à retardement, en quelque sorte. Elle ne me voit pas, et je reste hébété, tremblant. Cette émotion exacerbée ne me quitte pas à la rentrée, où je crois défaillir en reconnaissant sa longue chevelure. Sans le savoir cette fille va me sauver en redonnant sens à mon existence.

Repères 1976 :

  • Chirac, premier ministre, laisse la place à Raymond Barre. Christian Ranucci, dernier condamné à mort à être éxécuté. Concorde devient avion de lignes régulières. Nadia Comaneci triomphe aux jeux olympiques de Montréal. Mort de Mao tsé toung...
  • "Oxygène", de Jean-Michel Jarre - "Cupidon s'en fout", de Brassens - "Hotel California", The Eagles - Je t'aime, moi non plus, Gainsbourg...''

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 15 décembre 2007

1993:35 Larmes de deuils

Oh la laa, bien sûr d'être mariée ne devrait rien changer, mais tout le monde sait bien que ce n'est pas vrai et que ça change tout. D'abord, je ne sais plus comment je m'appelle, j'ai une crise existentielle généralisée, j'ai obtenu ma qualification à la même époque que j'ai changé de statut matrimonial, accéder à la qualité de Madame après toutes ces années et en même temps pouvoir prétendre à une profession que j'aime et un titre, c'est beaucoup pour moi.

Surtout quand dans le même temps, en privé, le discours que j'entends vise surtout à minimiser toute l'importance de ces changements que je pointe. Estac s'est mis en tête qu'on doit acheter un appartement. On avait signé un contrat de mariage et son argument pour ce faire était que ses entreprises professionnelles étaient toujours risquées et qu'il ne voulait pas me faire porter le moindre chapeau en cas de faillite, ce qui était fort altruiste, mais je vais m'apercevoir qu'on n'a pas du tout les mêmes notions en matière financière, et je continue à assurer la matérielle ménagère.

Seulement, je ne suis plus salariée, et je m'inquiète de l'insécurité de mes revenus. Ce n'est pas mon mari qui me rassure, plaçant ses priorités dans des projets extrêmement coûteux et qui n'ont pas la prétention de rapporter quoi que ce soit au ménage. Tout est hypothétique avec lui. L'année est comme un gouffre béant devant moi, et je vais sauter dans le vide. Quitter le petit appartement que j'ai loué pendant onze années. Les cartons qui s'accumulent tout en le vidant sont comme l'image de ma vie : un encombrement vide de sens et de directions, je fais la liste de tout ce qu'ils contiennent et les numérote et c'est comme les perdre, j'erre toute seule sans personne à qui parler, c'est la dépression profonde et sans fin, je n'entends pas une seule parole de réconfort.

Dans le nouvel appartement, je panique. Il est si beau et je suis si incapable de tout. Pierre Bérégovoy se suicide et c'est le choc. Quelques jours plus tard, mes amis André et Claudette qui essayaient si dur d'avoir un enfant, m'apprennent le décès de Sophie, alors qu'elle attendait son troisième, à cause d'une embolie cérébrale. Non seulement je suis dévastée de tristesse, mais en plus je ne comprends pas qu'ils me préviennent seulement après son enterrement, même si je n'étais pas aussi proche qu'eux. Je crois comprendre qu'ils avaient eu peur pour moi, à cause de mon état dépressif, et je m'aperçois que tout le monde semble s'apercevoir de choses dont je ne parle pas et que personne ne m'en parle non plus, je me dis que c'est de ma faute.

Je pars en Angleterre pour l'accréditation du programme pour la reconversion de femmes que nous souhaiterions développer en français et je me sens nulle comme jamais.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 17 décembre 2007

1994:36 Régressions sans fond

André et Claudette ont décidé d'arrêter les tentatives de procréation assistée et de partir au Vietnam. Ils reviendront avec Romain. Pendant ce temps, Estac s'est lancé à corps perdu dans son grand oeuvre. Il s'enferme pendant des heures et des heures et moi, je tremble. Je l'entends parfois piquer de telles crises que j'ai l'impression qu'il va briser son archet.

Un jour, nous sommes dans la chambre, et il attrape la petite lampe japonaise au pied du lit qu'il balance à travers la fenêtre. Elle atterrit trois étages plus bas dans la cour. Je la récupère, persuadée que tout l'immeuble a entendu le fracas, mais apparemment il n'en est rien.

Philippe et sa femme attendent un bébé. Je décide d'arrêter la pilule. Estac n'est pas d'accord. Il m'impose alors l'abstinence, rompant le contrat qu'il avait accepté six ans plus tôt en me laissant la responsabilité de la contraception, à moi seule la corvée, que j'avais acceptée en disant que cela signifiait qu'il me confiait aussi la décision de la conception. C'était sans compter sur son désintérêt évident pour le devoir conjugal.

Plus Estac m'ignore et m'isole, plus je m'accroche à l'idée que je ne suis capable que de pas grand-chose. Mes missions professionnelles me semblent de plus en plus difficiles à accomplir, j'accepte de plus en plus des boulots qui n'ont rien à voir avec mon projet professionnel, et je délaisse ce pour quoi j'ai tellement mis d'énergie pendant des années, tout en rationnalisant tant et plus. Je ne sais pas où sont mes amis, l'univers de ma belle-famille m'apparaît comme totalement psychotique et Sidonie a un cancer mais personne ne le lui a dit.

Je me sens horriblement séparée de l'homme que j'aime.

La seule qui me reste fidèle quoi qu'il advienne, c'est l'amitié de mon petit oiseau blessé de Montreuil.

Otir, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 18 décembre 2007

1995:37 Sursauts de l'espoir

J'ai promis à Sidonie qu'un enfant naîtra. Dans le même temps, je suis contactée par Médecins sans Frontières qui recherchent des interprètes pour partir à Grozny. Je passe l'interview et à la dernière seconde, je leur dis que la seule chose qui m'empêcherait de partir serait si je suis enceinte.

Quand je fais savoir ma décision à Estac, il panique. Il veut que je reste avec lui. Il veut que je sois là pour les premières sessions de studio à Brooklyn. Il me dit alors que s'il ne tient qu'à faire un bébé, il va le faire, et il m'entraîne dans la chambre ; et quand quelques heures plus tard, Gabrielle m'appelle au téléphone, je lui dis en riant que j'ai fait un bébé.

Mais quelques jours plus tard déjà, Estac ne veut surtout plus en entendre parler. Ce n'est pas grave d'ailleurs, puisque je suis enceinte. Mais quand je le vérifie, et que je veux le lui annoncer, il refuse de m'écouter. Je suis mortifiée. Je voudrais tellement être à partager quelque chose avec lui, et il ne m'autorise pas à le faire, alors je partage avec les femmes de ma vie, sans qu'elles se doutent que ma plainte est intense.

Je vais partir le rejoindre à Brooklyn. Il m'interdira de mettre un seul doigt de pied au studio et je reste confinée au sous-sol, à l'attendre, et attendre mon bébé tranquillement, tout en répétant la cantate de Bach pour le trimestre à venir. Jamais je n'aurais été aussi bien préparée pour un concert. J'ai dû renoncer à mes cours d'hébreu, je vais en manquer trop, de toutes manières j'aurais également abandonné si j'étais partie en Tchétchénie.

A mon retour, je vais faire la connaissance de Romain. Claudette ne sait pas que je suis enceinte. Elle me raconte que Romain est revenu avec le cytomégalovirus. J'ai un coup au coeur. Ma gynéco me rassure plus tard en me disant que l'on est exposé partout dans le métro. N'empêche, l'hôpital trouvera plus tard que le foetus ne se développe pas si bien et que j'ai des anticorps qui indiquent que j'ai été un jour exposée, mais quand ? On ne saura jamais. Estac ne veut toujours rien savoir. Je passe cette grossesse toute seule et d'ailleurs personne ne s'en aperçoit avant le septième mois.

Quand notre bébé vient au monde, c'est avec l'aide d'un autre homme que mon mari. Je savais bien qu'il y avait des sage-femmes hommes dans le service, mais j'avais espéré que j'aurais de la chance[1]. Ce n'est pas grave. Il s'appelle Frédéric et il s'est très bien débrouillé, un peu effaré de la vitesse à laquelle le travail s'est déroulé. Estac n'a pas eu le temps d'arriver. Et on n'est toujours pas d'accord sur comment Monsieur Ziti s'appelera.

Notes

[1] de rester entre femmes.

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