Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : valclair

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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valclair, sur le chemin écrits dans la marge,
vendredi 9 février 2007

Ricochets

Je n’ai jamais été bon en ricochets. Je me souviens de quelques tentatives pitoyables au bord de rivière. Le joli caillou plat que d’autres auraient fait rebondir trois, quatre fois c’était pour moi l’exploit de la faire jaillir ne serait-ce qu’une fois à la surface de l’eau.

Mais sur d’autres ricochets peut-être que je serais meilleur. Finalement après des intermittences d’envie je crois que je vais tenter d’en faire quelques uns, suite à l’initiative de la chère Anna Fédorovna K (que j’aime à voir ainsi se nimber « d’âme slave » et d’une aura de princesse russe).

A.F.K. propose de choisir pour construire nos évocations soit un chemin montant de 19XX à 2006, soit descendant de 2006 à 19XX. Je n’ai pas envie du courant descendant, je me sens trop dans mes années récentes pour partir d’elles pour cette nouvelle écriture, j’écris déjà d’ailleurs beaucoup sur elles, trop peut-être, dans ce que je mets en ligne depuis quatre ans maintenant. Le courant ascendant du passé vers aujourd'hui m’irait mieux. Cela dit si je voulais faire ça de façon rigoureuse il me faudrait courir pour rattraper nos dames organisatrices qui éclosent à l’aube des années 60, car j’aurais pour ma part un petit paquet d’années à évoquer déjà dans la décennie précédente. La contrainte de plus me paraît un peu forte. Comment d’emblée trouver quelquechose sur chaque année sans artificialité ? Ecrire la continuité du temps ne me plait pas trop, je préfère que mon écriture me donne au contraire la possibilité de sauter d’un temps de ma vie à un autre, selon l’envie. J’aimerais bien au final parvenir à remplir toutes les années, mais chacune viendra à son moment si elle doit venir, là où mes propres cailloux ou ceux des autres par associations d’idées, pas associations de souvenirs me conduiront.

Car je voudrais en effet jouer le jeu des ricochets. Avec l’espoir que ce que j’aurais lu ici ou là, un récit, une ambiance, une image, feront écho et déclencheront en moi un souvenir, en ramèneront même certains du fond de l’oubli. Je tenterais alors de le replacer dans son année si celle-ci me revient de façon précise ou en tout cas dans une année vraisemblable.

Je n’ai pas du tout envie de tenter à travers ça une forme d’autobiographie systématique à quoi sans doute risquerait de m’entraîner un parcours trop strict des années 19XX à 2006. Ce sont plus des images que je voudrais faire remonter. Des sensations. Des traces. Des pièces de puzzle. Qui s’assembleront ensuite comme elles pourront dans l’organisation temporelle.

Donc ce sera le parcours 19XX à 2006 mais comme un axe non contraignant, plus pour la présentation finale que pour la production elle-même qui viendra comme elle viendra, suivant la fantaisie, suivant les ricochets.

C’est drôle parce que lorsqu’il y a une dizaine d’années je m’étais lancé dans un travail d’écriture autobiographique sur mon enfance et ma jeunesse, sur mon temps d’avant couple stable/concours de fonctionnaire/enfants, j’avais procédé un peu de la même façon. J’avais écrit des fragments à partir d’images, de bribes de souvenirs concrets et ce n’est qu’à posteriori que j’en avais ordonné les séquences, rajoutant éventuellement ici ou là, tel complément, tel ou tel liant mais sans jamais viser à aboutir à un récit continu et cohérent. J’avais appelé ça « Traces », sous-titré « Fragments autobiographiques » (ça dort toujours dans mes placards, ça fait lurette que j’ai le projet de déposer ces cent vingt pages à l’APA, je ne l’ai toujours pas fait, retenu par je ne sais quoi).

Mais à l’époque j’avais procédé dans mon coin, sans aucun stimulant extérieur, avec une visée d’élucidation de certaines choses de mon passé, les ricochets se faisaient en interne, de séquence en séquence, l’une donnant l’idée d’une autre. Ça m’amuse de recommencer dans ce contexte différent, en ricochant cette fois à partir des autres. Mais peut-être y aura-t-il des textes anciens que je recyclerai. Enfin pas tels quels, je les réécrirai ou les réinterpréterai avec les lunettes d’aujourd'hui. Et pourrait alors surgir d’autres ricochets entre le temps du vécu, le temps de la première écriture, le temps d’aujourd'hui. C’est assez passionnant ça.

Allez je vais essayer. En espèrant que mon envie ne va pas se rétracter complètement sous le poids des contraintes extérieures, de ma lenteur d’écriture, de ma flemme ou plus profondément d’un sentiment d’inutilité à brasser tout ça une fois de plus. Enfin nous verrons…

valclair

valclair, sur le chemin écrits dans la marge,
mardi 13 février 2007

Changement de sens?

Finalement dans cette histoire de ricochets je crois bien que je vais changer de sens !

Plutôt sur l’axe 19XX à 2006 disais-je l’autre jour mais sans contrainte absolue de continuité. J’ai même déjà rédigé la note pour 1961 histoire de me placer d’emblée dans les parages du démarrage de nos dames organisatrices...

Mais voilà, à y réfléchir, je pense que finalement je vais descendre de 2006 à 19XX. Et en m’imposant la continuité et la contrainte : une entrée chaque week-end, chaque week-end une année évoquée… J’avais envie d’aller barboter dans mes premières années, dans mon adolescence surtout, ça me paraissait plus amusant, plus ludique, j’ai des images toutes prêtes dans ces années auxquelles j’ai envie d’aller tout de suite me frotter pour leur donner une seconde vie. Mais je me dis que ce sera sûrement plus riche de redescendre, qu’il y a plus de chance ainsi de laisser venir à moi des images cachées, de les faire ressortir de la brume à mesure que je m’en approcherais, en avançant ainsi vers les origines comme en une espèce de marche initiatique. Ça a un côté plus difficile. Et notamment parce que j’ai le sentiment de devoir traverser pas mal d’années qui sont celles du long fleuve tranquille (si je mets les lunettes roses) ou de la morne plaine (si je mets les lunettes grises). Je ne vois pas trop à priori ce que j’aurais à dire de bien excitant sur certaines de ces années, je ne vois pas trop les plaisirs d’écriture que je vais pouvoir y prendre, j’ai peur par moments de me trouver comme devant un pensum fastidieux et de m’y ennuyer. Mais de la difficulté justement peut-être naîtra l’intérêt…

Mais d’écrire cela, j’hésite à nouveau. Chemin montant ? Chemin descendant ? Ça c’est du Valclair tout craché. Très fort toujours pour peser le pour et le contre. Longuement ! Interminablement ! Au point de remettre la décision de commencer, au point parfois de laisser passer l’envie, c’est le coup de l’âne de Buridan, incertain devant le sac d’orge et le sac de blé, à s’en laisser mourir de faim…

Allez, cochon qui s’en dédit, dimanche de toute façon je me lance. Dans un sens ou dans un autre…

valclair

valclair, sur le chemin écrits dans la marge,
jeudi 15 février 2007

J'y vais

Et bien j’y vais. Mon texte 2006 était prêt depuis quelques jours, pourquoi attendre. Et je suis décidé. Je m’engage (résolument ?!) dans le sens 2006 vers les années 19XX.

Je vais tâcher de poster tous les jeudis. Et je vais essayer de suivre la consigne de façon stricte, une semaine, une année. Evidemment il va m’en falloir du temps ! Déjà pour rejoindre 1961 dont j’ai écrit le billet quand je pensais partir dans l’autre sens. Et pour arriver au terme, un peu plus loin encore, pour atteindre le moment où l’utérus maternel m’aspirera à nouveau, où j’irais me dissoudre dans les limbes de l’avant…. Et puis d’ici que de là-bas me prenne l’envie de ricocher dans l’autre sens… On n’est pas rendu !

valclair

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 15 février 2007

2006: L'homme immobile

Non pas si immobile que ça !

Il s’en passe des choses en 2006, de cheminements secrets en d’autres qui le sont moins, de textes écrits et mis en ligne en rebonds qu’ils ont suscités (tiens déjà les rebonds, les ricochets), de rencontres en ligne à d’autres très réelles et même pleinement incarnées.

Mais puisque ça bouge un peu il faudrait que ça bouge plus ! C’est cette conscience sans doute qui me renvoie cette image d’immobilisme laquelle soudain m’agite en profondeur, me fait ressentir des désirs, des envies que je croyais appartenir au passé, créant de la frustration mais aussi ramenant en moi le sentiment d’être vivant.

Jusque là je m’étais installé peu à peu dans la conscience d’une espèce de fatalité, d’une vie sans aspérités mais non dépourvue de satisfactions, dans laquelle je savais qu’il y aurait certes encore de biens beaux jours mais engagée tout de même dans un lent affaissement, dans une lente descente vers l’ombre et dans lequel l’essentiel était de conquérir l’acceptation de l’inévitable et la sérénité. Je m’étais fait à cette idée d’être installé sans remise en cause possible dans mon couple tranquille, triste sans doute que n’y pétille plus guère de désirs mais satisfait tout de même qu’il existe quand je le compare à la situation de certains de mes amis chahutés d’histoires douloureuses en histoires douloureuses ou souffrant de leur solitude. Il existe, ce couple, avec ses habitudes ancrées, sa présence réconfortante, ses complicités partagées, ses restes de tendresse. Je m’étais fait à son silence sur l’essentiel, inscrit de longue date comme son mode de fonctionnement dominant.

Mais ce silence là c’est le nœud, le lieu véritable de l’immobilité !

Je me regarde dans la glace : oui bien sûr il y a des signes de vieillissement concrets, ces ridules incontestables (ridules ! allons pas de coquetterie : rides) au coin des yeux, mon front plus haut, cet affaissement léger de mes chairs, autour de mes hanches cette ceinture qui s’épaissit. Mais il y a aussi un sourire, un regard qui est vivant, il y a par moments des étoiles qui s’allument dans mes yeux. (Et je me souviens de cette expression qu’elle avait autrefois, jadis, ma compagne : « tiens, tu as mis tes petites lumières ; j’aime quand tu mets tes petites lumières »).

J’ai le sentiment que ce changement de mon aspect est apparu d’un coup. Sans doute est-ce plutôt que j’ai soudain commencé à le voir. Jusque là je gardais invariablement malgré les années mon air de gamin prolongé, ma petite bouille lisse, mon corps mince et léger à la sveltesse quasi adolescente. Illusion sans doute. Mais renvoyant à une réalité psychologique profonde, à ce sentiment de n’avoir jamais été tout à fait un véritable adulte, un véritable « Monsieur ». (Tiens ça fait ricochet, ça, n’est-ce pas Anna Fedorovna?)

J’ai eu très longtemps un sentiment d’incongruité à m’entendre appeler « Monsieur » (et je l’ai même encore dans certaines circonstances). Il m’est arrivé même un peu plus jeune d’avoir ce sentiment avec une telle force que j’en tournais la tête pour voir à qui peut-être derrière moi on s’adressait. J’ai toujours eu cette impression de n’être jamais tout à fait dans la vie d’un adulte responsable, affirmé, ayant métier et famille, construisant avec sérieux et détermination sa « carrière », sachant saisir ou provoquer les opportunités de changer, de progresser, de s’élever. Je les ai joué à peu près ces rôles sociaux et familiaux pourtant, et apparemment assez correctement, mais ça n’empêche toujours avec ce sentiment d’en être un peu à distance. Etrange dédoublement ! Pourquoi ? Sûrement que ça me mènerait loin d’y réfléchir. Est-ce la figure interposée du père, comme si lui seul pouvait être adulte, que toujours je restais son petit garçon ? Pas impossible !

Allez souris devant ta glace, Valclair 2006 (et même 2007 puisque c’est le moment où tu écris). Tu repenses soudain au film « La vieille dame indigne ». Souvenir flou, film vu il y a si longtemps, mais souvenir fort, qui te parle plus qu’au moment où tu l’avais vu, elle était chouette cette mamie et que sa leçon était belle. Non bien sûr tu n’es pas encore « le vieil homme », on n’est plus vieux désormais dans sa cinquantaine, (mais tu es dans le temps où tu sais que ça va vite, très vite !). Il serait temps de jouer sans attendre la partition de ce renouveau dont tu t’es convaincu qu’il est possible sous une forme que tu ignores et dont tu ne dois pas avoir peur. Il faut l’acceptation certes de ce qui est inévitable, il faut de la sérénité oui, mais qu’il y ait place aussi pour de l’intensité encore…

valclair

valclair, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 22 février 2007

2005 L'hôtel de Bonne Rencontre

Il ne s’appelait pas ainsi, il portait un nom des plus banals dont d’ailleurs je ne me souviens plus. Mais dans mon souvenir il est resté, il restera, l’hôtel de Bonne Rencontre...
C’est ici que nous nous étions retrouvés, A. et moi, dans cette ville à nous deux étrangère, par un soir humide de décembre. C’est un hôtel modeste, un peu décati, un hôtel de centre ville, pas un de ces hôtels de chaîne à la froide fonctionnalité. L’entrée est un peu minable, on monte d’emblée par un escalier resserré, on atteint une réception sans charme au premier puis des chambres par des couloirs zigzaguant. La nôtre est assez spacieuse, meublée sans charme mais avec un côté cosy, le lit est large, il y a un tapis, des tentures épaisses qui masquent les fenêtres donnant sur le carrefour animé de rues piétonnes.
Je m’y installe un moment, à cette fenêtre. La ville est là, avec sa vie bruissante. A. me rejoint. Nous nous tenons un moment serrés l’un contre l’autre, sa main tiède est au creux de la mienne, nous sommes silencieux, pénétrés de présence, on se berce un moment de la rumeur de cette foule compacte qui déambule à nos pieds, vaquant aux loisirs du vendredi soir ou occupée des courses pour les fêtes. A la hauteur de nos yeux les enfilades des guirlandes lumineuses de Noël sur fond de ciel nocturne sont comme des étoiles. La fenêtre refermée, les rideaux épais tirés, la ville est là toujours, mais sa rumeur s’est atténuée, sa lueur à peine se devine par l’interstice des rideaux.
Nous sommes dans notre cocon. C’est le temps où les corps qui s’attendaient se rapprochent. Nous glissons de geste en geste jusqu’au plus profond, jusqu’au au plus intime de cette parenthèse de nos vies.
Tout le reste peut s’effacer ou plutôt non, juste se mettre à distance, au delà des rideaux épais, des kilomètres parcourus, du glissement des TGV…

C’est le temps de l’amitié amoureuse.

C’est une amitié d’abord et avant tout, construite lentement au travers des mots, des échanges, des rencontres, des intérêts partagés… Une amitié qui un soir s’est poursuivie dans les caresses puis dans les corps enlacés, fusionnés. Une amitié qui n’a pas séparé l’esprit du corps, qui a su qu’il n’y avait nul mal à se placer sur ce terrain là aussi, qu’il n’y avait nul mal à se faire du bien car qu’est-ce qui fait plus de bien que des corps qui se touchent, qui vibrent ensemble…
Une amitié qui porte en elle ce bonheur de retrouver l’usage du corps dans sa plénitude. Bien loin de ce à quoi je m’étais trop habitué, bien loin de ces rapprochements de routine des épidermes au noir de la nuit, les corps, à nouveau, savent s’enfiévrer. La rencontre, à nouveau, peut se charger d’imaginations, de jeux et de surprises, se moduler entre fougue et tendresse, faire tourner la tête, haleter le souffle, secouer le corps de spasmes presque douloureux et l’envie peut en revenir alors qu’on s’est à peine détachés…

Les corps recrus au matin se sentaient jeunes. C’était une vraie jouvence…

J’aime cette amitié.
Presque j’aurais tendance à la théoriser.
Elle est le lieu d’un équilibre subtil. C’est une alchimie paisible, reposant d’abord sur une amitié solide, une profonde reconnaissance mutuelle. Elle ne s’encombre de nulle possessivité, de nul exclusivisme. Elle est éloignée tout autant de l’amour amoureux avec ses emballements, ses dépendances, ses douleurs d’absence que du libertinage mécanique et superficiel, n’impliquant que les corps. Elle se nourrit de rencontres tendres, mais chaudes aussi, entre deux personnes autonomes dont les attentes sont de même nature, ne mettant pas en cause la relation du couple dans laquelle chacun est inscrit par ailleurs. Elle se déploie dans le temps compté de parenthèses balisées, dans des bulles d’espace et de temps bien délimitées.
Oui c’est tout cela l’amitié amoureuse mais c’est aussi, même si on ne le perçoit pas sur le moment dans l’euphorie du renouveau, un regard douloureux, peut-être destructeur, porté sur l’autre couple, le vrai, le couple au long cours, un regard douloureux sur ce qu’il n’apporte plus…

Dans le train qui me ramenait de l’Hôtel de Bonne Rencontre j’ai tenté de mettre en mots le souvenir que j’en gardais. J’ai écrit un petit poème érotique. C’était un cadeau aussi à la dame de mes pensées. Je l’ai relu au moment d’écrire cette note. Je l’aime bien. Plaisir du moment vécu, plaisir du moment recréé en l’écrivant, plaisir de le prolonger en l’offrant, et aujourd'hui plaisir de ce moment retrouvé en le relisant…

valclair

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