Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

Les petits cailloux de : tarquine

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

Fil des billets - Fil des commentaires

tarquine, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

1966 : 0 — Au théâtre, le sang coule.

Cela s'est passé durant le 3ème acte. Ou peut-être le second. La femme s'est mise à saigner. Brutalement, abondamment. C'était au temps où les mouchoirs n'étaient pas de papier mais se pliaient fins et brodés au fond des sacs de dame. Pourtant des mains se sont tendues et sont venus lui offrir ces blanches étoffes. Pour tenter d'étancher le sang qui s'échappait d'elle. Plus que honte elle avait terriblement peur. Peur que ces litres de sang soient le linceul de l'enfant qu'elle espérait depuis des années. Elle a fui le théâtre sans rien connaître de la fin de l'histoire. Elle savait juste qu'elle avait 37 ans, des enfants déjà adolescents et qui, depuis des années, et en dépit des souhaits de leur parents, étaient restés au nombre de deux.
Elle fût forcée de le constater : le sang avait coulé abondant et généreux mais son ventre demeurait plus rond que jamais. Au fil des semaines, il se fit même exorbité, inquiétant. Alors la peur la reprit, elle sentait, elle savait que ce bébé-là ne se présentait pas comme les premiers.
Sept mois. Sept mois d'aménorrhée c'était l'âge qu'il fallait à ce fœtus pour supporter les radiations et autoriser la première radiographie. A sept mois d'aménorrhée, pas une semaine de plus, le froid métal est venu compresser son ventre difforme, venu fouir ses entrailles et peut-être pouvoir lui dire ce qu'il en était de ce bébé qui prospérait quand tous le croyaient disparu !
C'était l'été. Il faisait chaud et elle transpirait sur le fauteuil en moleskine où elle n'en finissait plus d'attendre. Et puis quelqu'un est venu, une femme pleine de componction qui lui a dit que non, on ne lui remettrait pas les clichés. On les remettrait directement à son médecin prescripteur. C'est celui-ci aussi qui lui donnerait les résultats. Non, on ne pouvait rien lui dire aujourd'hui. Mais la mère s'est levée. Elle s'est levée de toute sa hauteur. Elle était grande cette femme-là. Et puis elle avait la voix qui portait. Qui portait loin. Alors elle fait savoir qu'il ne fallait pas espérer qu'elle s'en aille avant qu'on lui explique ce qu'il y avait sur ces radios, sur ce qu'elle portait en elle.
On a pris la mesure de sa colère, de son inquiétude et de sa peine.
On l'a fait asseoir dans un petit bureau et un médecin est venu se placer en face d'elle. Il avait la mine grave et le ton protocolaire de celui qui regrette d'avoir à annoncer une mauvaise nouvelle. « Madame » lui a -il dit. « Madame, ce n'est pas un mais deux bébés que vous attendez. »
Ainsi, et alors qu'elle craignait de ne plus jamais en avoir, la femme réalisa qu'elle venait, en une seconde, de doubler le nombre de ses enfants !

Par la suite, elle a toujours affirmé qu'en dépit de son poids, elle a réellement sauté de joie.
Personnellement, bien caparaçonnée de liquide amniotique, je ne m'en souviens pas !

* * *

Ma mère, qui n'était pourtant pas avare de ses souvenirs, ne m'a raconté qu'une seule fois l'épisode du théâtre. Et en le faisant, elle avait les yeux encore rempli de cette peur de perdre un enfant. En une phrase j'ai compris que la peur ne l'avait jamais quittée. « Peut-être que vous étiez trois » a-t-elle murmuré.

tarquine

tarquine, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 21 février 2007

1967 : 1 — Les mots d'amour — puis de discorde.

Une voix très tendre égrène, fredonne,  chantonne presque :
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
rheuuuuuufheuuuuffffff
Oh !!!! tu entends Françoise ?
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
rheuuheuuuuffffff
Oh ! Ma fée des bulles — Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
Tu entends mon Lilipotame : Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
D'un ton plus sévère : RRHEUFFFF!!!
Elles ont peut-être envie d'un gâteau mes cocottes ?
OUINNNNN — OUINNNNNN !!!!

Éclat de rire cristallin : Oui  ! Maintenant elles ont très envie d'un gâteau !
Tu vas leur chercher un gâteau ?
OUINNNNN !!!— OUINNNNNN !!!!
OUINNNNN !!!— OUINNNNNN !!!!

Une voix au loin : Ne miaulez pas mes petits chats ! J'arrive avec les biscuits !
- Tiens ma chérie.
- Tiens mon amour.
Les pleurs cessent et l'on entend un voix très tendre qui égrène, qui fredonne qui chantonne presque :
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron
Grabigrabigrou — Grabigrabigru — Grabigrabougri — Grabrigrabigron

Cet enregistrement sonore se trouve quelque part. Je ne sais où précisément mais sur une bande magnétique dans l'immense grenier de la demeure.
J'espère le retrouver un jour. Je le cherche chaque jour. Quand je l'aurais trouvé, alors je le numériserais et on on pleurera encore une fois, Philomène et moi. On pleurera en entendant la voix de ce papa qui ne nous appelait jamais par notre prénom sans y ajouter un "ma chérie", un "mon petit chat", un "mon amour", un mot tendre, un mot drôle, un mot compliqué, un mot qui sonnait bien, un mot qui tombait juste.
Il avait toujours un mot pour nous. Rien que pour nous.
Des mots si riches, si divers, si surprenants qu'on les a oublié.
Il y en avait tellement...
Il ne nous disait pas "je t'aime", il le clamait de tout son vocabulaire.

Nous avions un peu plus d'un an.
Je ne savais pas encore que la vie me réserverait un joli lot d'emmerdement.
Il avait 38 ans, deux enfants déjà grands et puis il avait ses jumelles qu'il couvait de mots doux, des mots qu'il n'avait jamais su prononcer auparavant.
J'avais un peu plus d'un an et je ne savais pas encore que la vie me réserverait un joli lot d'emmerdement. Il était pourtant parfaitement évident que des quatre enfants, il ne pouvait y avoir que deux clans. Le clan de celles fortes de l'absolue certitude d'avoir été aimées de papa. Le clan de ceux qui ont assistés impuissants ou presque au débordement d'amour de ce père pour celles-là même qu'il appelait ses pataloustics...

tarquine