Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : samantdi

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 24 janvier 2007

Ricochet 1960:00 in utero

Anna Fedorovna Kozlika lance des cailloux dans l'eau. Ils font des ricochets. Voici le premier cercle qui se forme à la surface de l'eau.

13 novembre 1960. Anna Fedorovna vient de naître. Cela fait plus de cinq mois que je suis un foetus dans le ventre de ma mère mais personne ne connaît encore mon existence. Ma mère porte toujours ses jupes taille 36. Son état est insoupçonnable. Toutes les nuits, elle reste les yeux ouverts dans le vide. Dans quelques jours elle va annoncer à ses proches qu'elle est enceinte, et seulement alors son corps se modifiera et je prendrai ma place. Fille ou garçon ? Il faudra encore un peu de temps pour que ma mère puisse me concevoir comme un être inscrit dans un genre, masculin ou féminin. Pour l'instant, je n'existe pas encore vraiment.

1960, dans un bourg du Sud-Ouest de la France, l'heure n'est pas à l'enfant-roi dont on collectionne les échographies in utéro. C'est une époque où l'on tombe enceinte comme on tombe dans l'escalier, au risque de se casser le cou. Les filles-mères font tordre le nez des femmes honnêtes : mais qui est le père ?

Il me faudra attendre seize ans avant d'avoir la réponse à cette question.

samantdi

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 27 janvier 2007

Ricochets 2006 :45 - Réalisations

En 2006, j'ai 45 ans. Quand sonnent les dernières heures du 31 décembre, je me dis que c'était une bonne année. Peut-être même la meilleure que j'ai vécue.

Une année de réalisation.
Une année de réalisations.

En 2006, j'ai aimé et je me suis sentie aimée de la tête aux pieds, du sol au plafond, aimée comme une femme, corps à corps, peau à peau. J'ai senti dans toutes les cellules de mon être la montée du plaisir, du désir, la réalisation de nos envies, de nos émois. Et pourtant, en même temps, je sais que c'est la fin de la liaison passionnée qui me noue à D. depuis plus de deux ans. Nous avons tourné nos scenarios dans tous les sens, il n'y a pas d'autre alternative. D. et moi nous savons la force mais aussi les limites de notre attachement. Nous avons vécu pleinement ce que nous avions à vivre et nous savons aussi que nous aurions aimé faire un but de chemin ensemble. Mais ni l'un ni l'autre ne sommes prêts à payer le prix de l'exploration de ces terres inconnues. Pour lui, démanteler sa famille, pour moi, changer de ville, n'avoir plus que lui pour point d'ancrage. Nous ne nous sentons pas capables de nous rendre heureux dans ces conditions.
Pendant deux ans, le destin nous a été clément. En cette fin 2006, D. décroche enfin le contrat de travail dont il rêvait, mais au prix d'un déménagement qui met fin à nos petits arrangements de vivants.
Pour la première fois de ma vie, j'accepte une rupture. Nous nous accompagnons l'un l'autre sur le chemin, nous nous disons les mots de l'amour et acceptons de regarder les choses en face sans que ni lui ni moi ne nous sentions abandonnés ou lésés.
C'était une belle histoire. J'en sors plus forte, plus audacieuse et sûre que la vie me réserve encore d'autres belles surprises, comme le fut cette rencontre.

En 2006, j'ai réglé le problème du logement de ma mère. Du coup, j'ai remis ma mère à sa place. Je ne vis plus avec l'angoisse de la savoir mal logée, dans une maison qu'elle était incapable d'entretenir, qui m'appartenait et dont je me sentais responsable. Nos relations se déploient autrement. En rangeant et triant ensemble, nous dénouons et renouons autrement nos liens.
Ma mère me fait un cadeau inespéré : elle me donne deux cartes postales que mon père lui avait envoyées au tout début de leur rencontre. Tout le reste, correspondance, photos, elle l'avait brûlé en apprenant qu'elle était enceinte. Voir l'écriture de mon père, regarder le nom de ma mère écrit par lui me donne le sentiment d'une réparation intérieure.

En 2006, j'ai mis en route et presque terminé un autre processus de réparation : j'ai décidé de faire soigner mes dents. J'avais des dents de pauvre, réparées de bric et de broc avec de grands trous, des béances et des fragilités. J'investis dans la pose d'implants puis, dans la foulée, je refais à neuf toutes les dents soignées un peu, bricolées, branlantes, pour prendre un nouveau départ du côté des mandibules.
Ce n'est pas anecdotique pour moi. Je paie cher, mon dentiste devient presque mon analyste, au fil des semaines, la reconstruction avance. Je pleure beaucoup chez mon dentiste, je m'évanouis même deux fois. Pourtant c'est l'homme le plus doux du monde, et ma mâchoire est endormie. Je sais bien que la question est ailleurs, dans le mot même de "reconstruction". Quitter la peur et aller de l'avant. Je retrouve le plaisir de croquer et je renonce à mes chicots : j'ai assez de cicatrices comme ça à contempler les jours de vent neigeux.

samantdi

samantdi, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 30 janvier 2007

Ricochet 2005: 44 - Road movie

Juillet.
En route vers la ville de N.
Jules conduit, Coloc à côté de lui. Je suis derrière et je rêve, je suis la seule à savoir que je vais rejoindre D. Officiellement, nous allons à l'anniversaire de Fricotin.
Je suis dans ma bulle de silence et de jubilation.
Le fait que ce soit Jules qui m'amène là où je vais m'amuse beaucoup. Jules a été mon compagnon puis il m'a quittée parce qu'il ne m'aimait plus, il y a neuf ans. J'ai cru en mourir de chagrin mais finalement, je ne regrette rien et nous sommes mêmes redevenus bons copains. Il y a entre nous cette complicité un peu ambiguë des gens qui se connaissent de l'intérieur, buffet de Tante Agathe et repas de famille compris.

A une halte sur une aire d'autoroute, Jules annonce le déroulement de notre séjour : lundi, nous sommes invités chez Stéphane et Nathalie, puis le lendemain chez Pierre et Marie, et le mercredi...
"Mercredi, dis-je, l'air de rien, je ne serai pas là."
Les deux têtes se tournent vers moi en même temps.
"Ben quoi ? Tu seras où ?"
"A M."
"A M. ? Mais qu'est-ce que tu vas faire à M. ? C'est la ville la plus triste du monde."
"Peut-être mais c'est là que je vais passer trois jours, je reviendrai pour l'anniversaire de Fricotin, vendredi."

Jules s'impatiente.
"C'est quoi c't'affaire?"
Coloc subodore :
"T'as un rendez-vous?"

Je ris, je suis heureuse, tout mon corps est ouvert comme une fenêtre au ciel d'été.

"Je vais rejoindre D."
Coloc me sourit et lève les yeux au ciel.
Jules est stupéfait.

Le mercredi, je marchais dans les rues de M. avec mes jolies salomés beiges, on aurait dit des chaussures de mariée, j'allais vers ma lune de miel, mon amour clandestin.

M. reste la ville de ce bonheur-là, inentamé, inoublié, une pépite précieuse.

"Si tout est moyen
Si la vie est un film de rien
Ce passage-là était vraiment bien
Ce passage-là était bien."

Alain Souchon.

samantdi

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

Ricochet 00 bis : 1961, naître et être nommée

Alors que le mois de mars commence dans les frimas, je nais, dans la douleur et la violence d’un accouchement qui se présente mal.

Au terme de longues heures harassantes, ma mère finit par me mettre au monde. Plus tard, elle me dira :

« Ils m’ont dit que peut-être tu ne vivrais pas, alors j’ai pensé oh non, pas maintenant que j’ai fait tout ça, pas maintenant… Maintenant que tu étais née, je voulais que tu vives. »

Le lendemain mon père en rentrant du travail trouva sa femme en larmes. Une cauteleuse amie venait de lui annoncer ma naissance.

« Paula a eu une fille hier soir, il se dit que c’est la fille de Pierre »

Mon père salua mon arrivée en se mettant en colère : « Mais qui dit ça ? Qu’on vienne me le dire en face ! »

Les homme sont menteurs. Bien sûr que je suis la fille de Pierre.

Trois jours après, Louis se rendit à la mairie et me reconnut. Il me donna son nom et bien plus encore. Il me donna son amour, m’éleva, me consola quand j’étais triste, me fit manger, me lava les cheveux, m’apprit à lire l’heure…Il n’était ni le mari ni le compagnon de ma mère, il ne prétendait pas non plus être mon vrai père. Notre différence d’âge le transforma en Mon Papy et c’est ainsi que vous pouvez vous souvenir de lui.

Voilà comment ça a commencé.

Je nais dans la maternité de mon village, tout près de l’endroit où j’écris ces lignes. Je rejoins ensuite la maison où vivent ma mère, mon papy, la mère de ce dernier, Delphine, qui est alors une vieille dame à qui il ne reste que quelques années à vivre. Dans la maison à côté vit son frère Joseph, Le Tonton, revenu des Colonies et qui va bientôt mourir lui aussi. Nous avons deux chats, Spountnik et Bamboula.

Nous sommes couturière, maçon, serveuse au Café des Platanes.

C’est ma famille.

samantdi

samantdi, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 février 2007

Ricochet 1962: 01- une malformation congénitale

Eté 1962, j'ai bien du mal à me tenir debout. Quand je mets une jambe devant l'autre, elles sont séparées par un écartement anormal. Si je reste immobile, il y a comme un décalage entre le haut et le bas de mon corps.
Mon entourage s'étonne mais que faire ? Les choses sont difficiles pour nous. Delphine et le Tonton sont malades, ma mère s'enferme dans son isolement et sa précarité, mon papy travaille encore sur les chantiers en attendant l'âge de la retraite.
Novembre 1962. Je suis de moins en moins mobile et de plus en plus tordue.
On consulte le médecin.

Il évoque l'éventualité de passer une radio. Pour ce faire, il faut se rendre à la Préfecture distante de trente kilomètres. Comment y aller ? Nous n'avons pas de voiture et personne ne sait conduire. Un voisin se propose. C'est une expédition. Ma mère se ronge les sangs.
Elle n'a pas tort : la radio montre que je suis née avec une malformation sévère du bassin. Il faut m'opérer. Le seul spécialiste se trouve à deux cents kilomètres.

J'ai vingt mois et je pars pour l'hôpital. Pendant deux ans, je vais rester immobilisée et faire de nombreux va-et-vient, entre opérations et plâtres qui maintiennent mes jambes écartelées. C'est le prix à payer pour pouvoir espérer marcher normalement.

C'est la poisse. On n'en sort pas. Comment allons-nous faire avec cette petite fille estropiée en plus de tout le reste, du Tonton qui perd la tête et de Delphine qui s'éteint doucement ?

En 1962, mon père achète une jolie DS dans laquelle il promène sa femme et sa fille.
Il ne me conduira jamais à l'hôpital, ne veillera pas sur moi, ne soutiendra pas ma mère, ne contribuera à aucun des frais supplémentaires qu'engendre cette malformation congénitale que je tiens de lui.

samantdi

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