Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
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Les petits cailloux de : pistil

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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pistil, sur le chemin écrits dans la marge,
mercredi 31 janvier 2007

Des ronds dans l'eau

Il y a des années qui débordent, où l'on apprend chaque jour, où l'on se trahit et se retrouve, où la vie explose de partout, amours amitiés pleurs joies pertes, des années où les chances et les deuils se bousculent, où la vie s'affole, hurle, vibre, on en oublie le goût du repos.

Il est des années calmes, douillettes, dont le souvenir semble toujours à la limite de l'usure d'avoir vécu de façon si ténue.

Des années dont des milliers de mots n'épuiseraient pas la chair vivante, d'autres pour lesquelles même le silence semble trop en dire. Mes ricochets ne pourront pas proposer un résumé des vingt-cinq années de ma vie : juste un échantillon de moments précieux. Vingt-cinq tableaux qui indiqueront, peut-être, un courant.

Comme toujours, le plus important est entre les lignes - ce que vous devinerez au centre des ronds dans l'eau ...

pistil

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 31 janvier 2007

2006 : Phénix

Premier et dernier ricochets, 1981 et 2006 : deux naissances. Deux fois mes naissances.

Je n'arrive plus à manger, je n'arrive pas à pleurer. J'écris, sans arrêt, sur mon blog, sur des cahiers, à des amis. Je prends des photos. Quand la panique monte, je me réfugie au bord de la rivière, des heures à regarder l'onde serpenter, en attendant qu'en moi aussi le barrage se brise et que l'eau coule.

La rivière paresseuse me sussure des vers tronqués :

Je sors au bras des ombres, Je suis au bas des ombres, Et des ombres m'attendent.

Le désespoir n'a pas d'ailes, L'amour non plus, Mais je suis bien aussi vivant que mon amour / et que mon désespoir.

Commencer à vivre soi-même/ importe davantage que de naître. D'ailleurs j'ai mis une petite annonce :/ vends maison /où je ne veux plus vivre.

Je suis en train de quitter ma vie. Je me dénude, en silence, malgré les mots jetés sur le papier, aux oreilles des proches. L'impression qu'une voix intérieure s'est tue, parce qu'une autre cherche sa voie dans ma gorge, déchirant tout sur son lent passage. A vif, mais vivante. Douloureux et exaltant, je me laisse enfin toucher par la beauté du monde.

Je ne sais pas encore que je tombe amoureuse, mais je sais déjà que je me prépare à un envol aussi inexorable que la chute qui suivra.

Mais pour le moment, je ne m'envole ni ne tombe - je suis assise au bord de l'eau et j'attends, immobile, que quelque chose bouge en moi.

(Les extraits de poèmes sont de Paul Eluard et de Viola Fischerova)

pistil

pistil, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1981 : (Ve)nue au monde

Ils ne sont plus si jeunes déjà, mais ce sont de jeunes parents, du haut de leurs trente-cinq et vingt-huit ans respectifs.

Ils sont tous les deux médecins, et ils ont su refuser la césarienne qu'on disait obligatoire, et pourtant, ils sont balbutiants et désemparés devant cette venue au monde - plus que tout autre fois. Pas un enfant - leur enfant.

Comment ce corps si dodu, si entier, a-t-il pu sortir de la fragilité du corps de ma mère ? Jusqu'au bout, elle a porté des vêtements taille seize ans. Ils sont fous amoureux, fous de bonheur. Ma mère avait dit : En tous cas, elle aura de beaux yeux. Pour ne pas trahir leur conte d'amour, je nais avec des yeux immenses et bleus.

Quand j'ai annoncé ma venue - tintamarre dans le ventre maternel ! - mon père a tenu à ce que ma mère mange quelque chose avant de partir à l'hôpital. Elle en est encore dégoûtée des gésiers de volaille. Mon père coupe le cordon et me donne le bain, le geste sûr, les lèvres écartelées par un sourire grand comme la vie.

Nous sommes trois, pour la première fois.

pistil

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 10 février 2007

2005 : Bête à concours

Dans une semaine, je passe les oraux du concours.

Une année que j'y pense, que ma vie tourne autour de ces deux jours où je devrai soutenir les regards et les questions d'un jury qui décidera si oui ou non je suis capable d'exercer le métier que j'ai choisi. Une année où j'ai travaillé souvent bêtement, souvent scolairement, la tête dans le guidon, des dates et des théories par coeur, vingt par pages résumées en trois lignes, quinze pages en tout, et rebelote le lendemain. De la méthode, de l'entraînement, la tête pleine à craquer, les loisirs en pointillés, et de temps en temps la rupture et des jours sans me rendre en cours, à culpabiliser sans pouvoir ni travailler ni penser à autre chose.

Les vraies brèches trop rares et desquelles j'attends peut-être trop pour qu'elles puissent tenir leurs promesses, quelques terrasses entre copines, les soirées en amoureux, les ballades dans une ville que j'habite sans connaître et que je ne découvrirai qu'après l'avoir quittée.

Je n'apprends pas, je me remplis de connaissances, je cherche à valider un contrat. Rien de ce que j'ingurgite ne me transforme, galimatia indigeste de ce qu'il faut savoir pour prétendre au titre.

Une année où je n'ai rien laissé entrer dans ma vie, ni personne. Mes camarades de galère ne sont pas mes concurrents, mais les connaître demanderait du temps, et de l'énergie.

Bête à concours - le double sens y est.

Et puis, à une semaine des oraux, quelque chose se passe. Mon esprit tout d'un coup s'affute et se libère, et ces concepts que je manipule depuis des mois deviennent soudain lumineux, chacun remarquable dans sa fine compréhension du monde. Je me sens changée, et pour la première fois depuis trop longtemps, éveillée. Intelligente de tout ce que je sais, et consciente de tout ce que j'ai à relier encore.

A une semaine des oraux, un miracle très ordinaire s'est produit, et c'est moi, et non un clone de candidat idéal, qui vais défendre mon envie de faire ce métier.

pistil

pistil, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 19 février 2007

2004 : Fiançailles

Il est six heures du matin et nous nous sommes couchés il y a trois heures. L'homme que j'ai choisi, mon meilleur ami, a lové son corps dans le creux que le mien a marqué sur le matelas, quand je me suis levée. Il ne s'est même pas réveillé, trouvant d'instinct ma tiédeur. Ces gestes infiniment familiers que je veux pour chaque jour de ma vie. Ce soir nos amis, nos familles empliront la salle d'à côté. Tout à l'heure on y mettra des bougies, des couleurs, on choisira la musique. Toute la journée des urgences minimales se succéderont, la cuisine, le téléphone, qui placer où, s'habiller, se coiffer, indiquer la route à ceux qui se sont trompés d'embranchement. Ce sera une journée remplie jusqu'à ras bord, de celle où l'on se couche avec l'impression que le matin même date d'une autre vie, une journée où le souffle manquera, où je ne verrai pas filer le temps, entre la fatigue et l'excitation. Une journée dont le souvenir sera celui d'un flou joyeux et coloré, vivant, agité. Avant ce grand chambardement, je suis seule dans la cuisine. Dans l'aube qui se lève je mets des graines de tournesol sur la terrasse pour les mésanges et les gros-becs. Les chats me tiennent compagnie, et leur silence, après les rires des amis venus en renfort jusqu'à tard dans la nuit, inscrit cette journée dans une solennité toute neuve.

Je me fiance aujourd'hui.

pistil

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