Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : pierre

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 9 mars 2007

1964:03 Le paradis perdu

Aux premiers jours du printemps, âgée de 27 ans, ma mère accouche de son troisième enfant... en trois ans. Une fille. Je ne me souviens pas de la naissance, mais du baptème dans une église un peu bizarre, à quelques pas de l'appartement. Il y a toute la famille élargie, des cousines, des oncles et tantes. Sur l'avenue seulement quelques voitures. Je crois que la précision de mes souvenirs directs a été soutenue par un des ces films super 8 qui allaient jalonner notre histoire d'enfance. On m'y voit gambader avec mon petit frère, habillés en jumeaux d'un petit blazer bleu marine.

Puisque je suis entré à la maternelle à trois ans, c'est donc cette année-là. L'école est juste au coin de la rue, à 50 mètres, et ma mère peut me voir dans la cour depuis le balcon de l'appartement. Je ne me sens pas loin d'elle.

Dans la classe, derière mon petit pupitre, je fais des dessins. J'observe les autres. Il faut lever le doigt pour parler... Je joue à la pâte à modeler Play-Doh, au goût très salé. Jaune, rouge, bleu, dans des petits pots jaunes avec couvercle de la couleur correspondante et cette odeur bien particulière quand on les ouvre. Souvenir olfactif, encore, celui du parfum capiteux de ma maîtresse. Une belle femme, je m'en souviens clairement. Maquillée, très féminine, opulente, et peut-être troublante pour le tout petit que je suis. C'est surprenant comme elle a marqué ma mémoire dans cet aspect de féminité.

Je serais bien incapable de décrire d'autres évènements. Aucun souvenir précis ne m'est resté. Pourtant... ne se serait-il pas passé quelque chose dans ces années de toute petite enfance ? Sinon, comment expliquer l'incoercible émotion qui me saisit lorsque je vois ces ribambelles de tout-petits aux abords des écoles ? Je ne sais pas si un jour je parviendrais à trouver la source de ce mystère qui me fait perler les larmes au bord des yeux...

Souvenir enfoui d'un paradis perdu ?

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 10 mars 2007

1965:04 Complice de l'ogre

Quand cela a t-il commencé ? Probablement en même temps que ma conscience apparaissait. Certainement de façon progressive, car je ne saurais retrouver un évènement particulier, ni le dater. Ce sont plutôt des impressions, des flashes, des éclairs stroboscopiques. Et beaucoup de zones d'ombre.

De ma petite enfance je n'ai que peu de souvenirs. Un peu comme si certains éléments en avaient été gommés. Le résultat me donne un tableau aux éléments épars, que je ne relie ni entre eux, ni au temps.

Je vais rarement sonder dans ces années là. Elles sont nimbées de brouillard (ou de coton protecteur ?). Qu'est-ce qui est souvenir ? Qu'est-ce qui est interprétation tardive par une pensée adulte ? Indiscernable.

Il n'y a pas de continuité. Juste des images. Leur sens ne m'est donné que par une pensée de type psychanalytique : un détail, un fragment, des associations d'idées. Laisser remonter ce qui le veut bien. Ce que la censure de l'inconscient oublie de filtrer.

(je respire un grand coup)

Pas facile de replonger dans "ça".

Terrorisé. C'est le mot qui me vient en premier. Cris, hurlements, pleurs, colère. Dans le désordre, mais en même temps.

(merde, j'éclate en sanglots en écrivant ces quelques mots, sans même savoir pourquoi. A chaque fois que j'ai tenté de regarder dans cette boite à souvenirs c'est la même chose... Mais qu'est-ce qu'il y a là dedans ???)

Mon pe...

(bloup...)

Mon petit frère. Il hurle, il pleure. De desespoir. De terreur.
Mon père. Il hurle. De colère. C'est un monstre qui crie. C'est un ogre. Il tape sur mon petit frère. Il va le massacrer. Il va le tuer.

Je vois mon petit frère desespéré. Son regard éperdu qui ne comprend rien. Personne ne lui viendra en aide et il le sait. Atroce. Mon père, insensible, qui crie. Il tape encore. Encore. Encore. Il ne s'arrêtera donc jamais ?

Moi non plus je ne comprends rien, sauf que c'est injuste et démesuré. Mais je ne dis rien. Que dire ? mon père est le chef de toute cette maisonnée. Mon père c'est dieu tout puissant. Mon petit frère se fait massacrer et je n'ai rien à dire. C'est comme ça.

J'ai appris à obéir à coup de carottes froides. Je ne m'opposerai pas à l'ogre. De fait je deviens complice.

Où est ma mère ? Pas loin, mais elle ne s'interpose pas. Dans une autre pièce peut-être. Elle a fui. Complice elle aussi. Effrayée elle aussi.

Cette scène, c'est ma mémoire d'adulte qui l'a reconstituée avec des fragments. Elle est un assemblage de ce qui a eu lieu plusieurs fois, parfois accompagné d'une mise au placard, dans le noir, de mon petit frère. Et moi j'étais de l'autre côté, à la lumière, libre.

Je ne sais pas combien de fois ça s'est passé, mais bien trop souvent.

J'ai su à quel point ça m'avait marqué en profondeur lorsque j'ai senti gicler cette émotion inattendue devant ma psy. Mes mots se sont soudainement étranglés dans ma gorge. Je n'ai pu poursuivre que péniblement, en hoquetant et reniflant. Auparavant ma mémoire avait fait son tri efficacement et rendu la chose présentable. Oh, je savais bien qu'il y avait eu ces cris et ces fessées, mais ça m'avait semblé normal. Après tout, c'était simplement une éducation un peu musclée. Et puis chez nos voisins c'était pire : il y avait le martinet ! Et le placard noir très souvent. On avait de la chance, chez nous...

Objectivement ce n'était peut-être pas très grave (?), mais moi, avec la subjectivité de ce que j'étais, je l'ai absorbé tout entier. Comme une éponge. Cela m'a imprégné d'une certaine vision du monde et a conditionné mon regard sur le masculin autant que mes rapports à l'affectif. Même si j'ai presque tout occulté. Ou peut-être à cause de ça.

En même temps il y avait une enfance paisible, dans de bonnes conditions affectives et matérielles. Je jouais avec mon petit frère presque jumeau, notre mère était très attentive et aimante. Même mon père, lorsqu'il allait bien, le dimanche, était gentil avec nous. C'était bon... À saisir comme un plaisir fugace. La menace d'une soudaine colère planait toujours. Un pas de travers et tout pouvait basculer.

En fait tout allait bien tant que rien n'irritait mon père. Mais un rien l'irritait... Malheureusement mon petit frère faisait beaucoup de bêtises. Celles d'un enfant de trois ou quatre ans. Il était juste un peu plus maladroit que moi, c'est tout. Et surtout très distrait...

Moi j'étais un enfant sage. Sans problème. Ce n'est pas moi qui recevais les coups. Pas encore... Mais peut-être est-ce plus impressionnant de voir la douleur, que de la ressentir ?

Comment ressentais-je vraiment les choses à ce moment là ? Un rare souvenir linéaire me reste, une nouvelle fois porté par cette géniale caméra super 8. On me voit avec mon petit frère, poussant notre jeune soeur dans son "baby trott" (support de marche, sur roulettes, pour les premiers pas des enfants). Allers et retours rieurs dans la diagonale du séjour lumineux. Nous avons l'air heureux sur ces images. C'est mon père qui nous filme, amusé par ces premiers jeux à trois.

Où est la vérité ? Dans les bribes éparses de mes souvenirs occultés ou dans ce témoignage indubitable d'une joie de vivre ? Incontestablement dans les deux. Et dans tout ce qui manque, probablement à jamais inaccessible.

Quand je lis les ricochets des autres, la précision et l'abondance des détails, je me demande ce que j'ai fait de mes souvenirs du quotidien de ces années-là. Ont-ils été mangés avec tout ce que j'ai voulu oublier ?

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 10 juin 2007

1966 (5 ans) - La famille au complet

Trois mois se sont écoulés depuis mon dernier texte ici. Je ne sais pas si c'est la vie qui m'a porté vers d'autres préoccupations ou si j'ai eu besoin de laisser décanter ce que j'avais exposé. Je crois qu'il y a eu un besoin de reprendre mon souffle...

Cette année fut celle de la naissance de ma dernière petite soeur. Quatre enfants nés en cinq ans, la méthode Ogino faisait des miracles en matière de contraception ! Très rapidement ma mère se mettra à la pilule, qui fera son apparition un an plus tard.

Je me souviens des suggestions pour le prénom de ce futur petit, dont personne ne connaissait le sexe, faute d'avoir inventé l'échographie. Nos parents nous demandaient notre avis, scrutant nos réactions. Si ça avait été un garçon ç'aurait été Bruno. Ce sera une fille, qui portera le nom d'une ville italienne. Je revois ce bébé que ma mère nous montrait depuis la fenêtre de la clinique et que mes yeux d'enfant ont cru voir agité dans le vide. J'ai eu peur qu'elle ne tombe...

Je revois son berceau. Très flous me reviennent les fragments cotonneux d'une mémoire oubliée. Presque rien. Je crois que j'étais bien plus intéressé par les jeux avec mon frère. Jeux de Lego ou de petites voitures sur les damiers en linoléum de notre chambre. Les bandes blanches étaient les routes, les carrés bleus des piscines, ou des lacs. Je retrouve la sensation de la surface froide et lisse sous mon ventre nu qui dépoussiérait le sol.

Le soir nous descendions en pyjama dans l'escalier de l'immeuble pour aller regarder la télé chez notre grand-père. Ce devait être "Bonne nuit les petits" , Pimprenelle et Nicolas endormis par le marchand de sable sur son nuage survolant une ville illuminée. J'entends encore la musique et la voix de Nounours.

Je crois que c'est à cet âge là que je suis tombé amoureux pour la première fois. Elle s'apellait Agnès. Mes émois étaient fort chastes et je me contentais du plaisir de jouer avec elle de temps en temps dans la cour de l'école.

Des films super 8 me permettent de raccorder mes souvenirs à ce support visuel. Vacances au bord de la Méditerranée, sur une plage aux vagues muettes. Repas de famille aux rires inaudibles.

C'est probablement cette année-là que j'ai été envoyé en colonie pendant une semaine, avec mon petit frère. Je garde le souvenir d'un dépaysement total et d'une inquiétude dans un environnement qui ne nous était pas familier. Je ressens encore mon malaise devant des comportements de vie en groupe que je ne connaissais pas. Je n'aimais pas. Des moments d'ennui. Quelques promenades dans un paysage inconnu. J'avais l'impression que nous étions très loin de chez nous, ne comprenant que bien des années plus tard que ce n'était qu'à une dizaine de kilomètres. Nous en sommes revenus tous les deux avec la varicelle.

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 25 août 2007

1967 (6 ans) - Entre progrès et racines

Toujours assez peu de souvenirs de mes années de petite enfance. J’entre au CP, mais je ne m’en souviens pas. Quelques images de la salle de classe me reviennent. Des visages me sont parvenus intacts grâce à une photo de classe. Vêtements aux couleurs qui paraissent aujourd’hui ternes : bleu marine, gris, brun. Des éclats de rouge, aussi. Brodequins aux pieds… l’idée de mode n’existait même pas pour les enfants, dans ces années-là.

En 1967 c’est un immense chantier dans toute la ville : dans un an auront lieu les Jeux Olympiques d’hiver ! Autoroutes, ponts, patinoire, gare… mon père nous emmène voir ça de près, avec mon petit frère. Cette impression de changement permanent, de progrès en marche, a touché quelque chose en moi. Je suis fasciné par l’évolution des paysages. Car au même moment, dans le quartier excentré où je réside, il y a encore une ferme. Avec ses poules, ses canards, et… ses vaches ! Des vaches dans les rues, à côté d’un grand lycée moderne, qui vont dans quelque prairie rescapée de l’urbanisation galopante. Pour s’y rendre il faut traverser une avenue, puis suivre une rue, parfois coupée par les barrières rouges et blanches, à chaînes, que descend en tournant une grande manivelle le garde-barrière au passage des trains.

Mon grand-père meurt cette année. Je lui ressemble beaucoup, d’après ma mère. Elle retrouve en moi ses mimiques, ses attitudes, sa curiosité, et une certaine ressemblance physique. Je n’ai eu que peu de temps pour connaître cet artiste inaccompli. Homme sensible et émotif il n’a jamais osé s’émanciper des injonctions maternelles et a mené une modeste carrière dans une industrie en plein essor : l’électricité. Photographe de la première heure, dans les années 20, il laisse trace de sa mémoire visuelle dans des milliers de stéréoscopies. Extraordinaires clichés sur verre à regarder dans un appareil qui en restitue le relief. Fascinant !

À la fin de sa vie il avait perdu la raison et avait failli se remarier avec la femme qui était chargé de veiller sur lui. Elle avait flairé la bonne affaire d’héritage. Ce n’est que devant le maire que mon grand-père avait finalement dit « non », en suivant les injonctions de mon père. Il aurait aussi bien pu dire « oui » si la gourgandine avait insisté… L’histoire avait eu droit à un entrefilet dans la presse locale.

Pendant les vacances, nous allons comme chaque année dans la maison de famille de mon père, en Provence. C’est toute une ambiance de sons, d’odeurs et de paysages qui vont imprégner ma mémoire. J’ai des racines provençales lointaines et cette terre restera toujours un peu « chez moi ». Cigales et pins d’Alep, terre rouge chargée de bauxite et rangs de vignes, truculence des vendeurs sur les marchés, olives et tissus provençaux, air sec et chaleur écrasante…

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 21 septembre 2007

1968 (7 ans) L'âge de raison

Les souvenirs se font plus précis, plus nombreux. Ils s'offrent le luxe de se multiplier et d'avoir une cohérence entre eux.

En février on parle beaucoup de ça, à Grenoble : les Jeux Olympiques d'hiver. Ici donc, sous mes yeux, même si je n'en ai rien vu d'autre que ce que montre la télé en noir et blanc. Chacun de mes parents est allé assister à une des épreuves. Jean-Claude Killy est champion de ski.

« Sept ans, c'est l'âge de raison », me dit-on le jour de mon anniversaire. Je me sens un grand. J'ai le privilège de la raison, que mes cadets n'ont pas encore, et j'en suis fier. Mes parents m'offrent un beau vélo, que je vais choisir avec eux chez le vendeur de cycles. Sur mon vélo vert je parcours les rues calmes du quartier, que j'explore plus loin que les limites habituelles. Je découvre le sentiment de liberté.

Je change d'école. Bêtement je redouble parce que ma tante s'est trompée en m'inscrivant et qu'ensuite il était trop tard pour changer. Je m'ennuie un peu. L'instituteur porte une blouse grise. Je ne l'apprécie pas : il tape sur les doigts avec une règle quand on bavarde ou qu'on n'écoute pas. Et parfois il se trompe. Une fois par semaine nous apprenons des chansons, guidés par la radio. Le maître nous dit que les gens de la radio nous écoutent, pour savoir si on chante bien. Je ne le crois pas. C'est impossible qu'ils écoutent toutes les écoles à la fois ! Je sais qu'il ment et nous prend pour des imbéciles... Dans la cour des garçons j'aime bien me mettre près du portail à barreaux qui communique avec la cour des filles. C'est plus intéressant de regarder de l'autre côté.

En mai mes parents sont en vacances en Andalousie, tandis que ma grand-mère nous garde. À la télé on parle de manifestations, de grèves. Il se passe quelque chose d'inhabituel mais c'est loin, à Paris. Inquiets et sans nouvelles mes parents téléphonent à ma grand-mère. Quand ils reviennent ma petite soeur de deux ans hésite un moment, ne les reconnait pas vraiment. Cette même année ils m'emmènent avec eux à La Rochelle, avec mon petit frère. Un voyage pour les grands. Ils nous offrent même le restaurant ! J'aime bien les voyages. Je découvre des lieux que je ne connais pas.

Durant l'été nous passons quelques jours dans la maison de campagne de mon grand-père, mort quelques mois plus tôt. C'est aussi la maison où ma mère a passé son enfance, pendant la guerre. Elles nous explique comment ils vivaient ici, la toilette à l'eau froide dans une bassine. Il y a là des odeurs singulières qui s'impriment dans ma mémoire et le buffet en noyer avec ses bols en porcelaine est mon préféré. Il y a beaucoup de rangement et de tri à faire parce que mon grand-père conservait tout. Dans son vieil atelier, plein de toiles d'araignées, une petite boite parmi des dizaines d'autres du même accabit porte l'intitulé "clous à détordre". Cette prévoyance méticuleuse me fascine. Nous sortons quelques vieilles planches et commençons à faire une cabane, avec mon père. Il nous aide à clouer. Il joue avec nous ! C'est tellemenr rare.

En dehors des temps de vacances ou de week-end, ça se passe bien avec mon père, du moment qu'on est obéissant. Je le suis. Presque toujours. Un jour je suis un peu en retard pour aller à l'école. Il me gifle et me fait saigner du nez. « C'est bien fait pour toi, fallait être à l'heure ! ». Je trouve ça disproportionné et injuste. Une autre fois, alors que sur un passage piétons je m'amuse à ne marcher que sur les larges bandes jaunes, il me gifle encore : « On ne joue pas en traversant la rue ». Souvenirs qui s'impriment.

Ça ne m'empêche pas de m'amuser avec frère et soeurs. J'ai toujours de bonnes idée pour le jeu de cache-cache. La plus originale : la machine à laver ! Un jour je rentre les jambes, le bassin, le buste... et la tête dépasse. Zut ! Mais pas moyen de sortir; je suis coincé. Mon frère appelle ma mère. Après un premier éclat de rire en me voyant l'air penaud, elle s'inquiète et appelle mon père. Ils parlent de faire venir les pompiers qui pourraient prendre un chalumeau pour découper la machine. Ça me fait suffisamment peur pour que d'un coup mes jambes se décoincent. Mon exploit fera le tour de la famille.

Une autre fois je m'approche de la friteuse, avec la complicité des frère et soeurs, alors que c'est rigoureusement interdit. Je suppose qu'il y avait des restes à grignoter dans l'huile froide. Mes parents s'aperçoivent que l'un de nous y a touché et mon père veut savoir qui a fait la bêtise. Tout le monde nie et tout le monde à droit à une fessée de principe. Habituellent c'est mon petit frère qui fait des bêtises, c'est donc sur lui que mon père insiste. Il pleure que ce n'est pas lui. Quand on me demande si c'est moi, je nie (l'aveu vaudrait une fessée). Mon petit frère en reçoit une autre. Il crie et nie aussi. Mon père revient vers moi et me frappe. Je nie toujours. Il retourne vers mon frère et se déchaîne de nouveau. Mon frangin hurle et c'est insupportable d'injustice. Finalement je cède... Souvenir indélébilement gravé dans ma mémoire. J'ai été lâche. J'ai eu peur des coups et j'ai laissé mon frère les recevoir. J'ai honte et je m'en veux. De ma vie jamais plus je ne tricherai.

Mon père croit aux vertus de la fessée éducatrice. Un jour, par jeu, il demande à mon petit frère s'il veut une fessée, comme ça. Frondeur, mon cadet répond « oui » en riant. Et mon père lui donne une vraie fessée ! Je ne comprends pas, je suis ahuri.

Gentil papa qui nous emmène en vacances et joue avec nous ou père autoritaire ? Qui est-il ? Amour et violence confondus, mes repères se construisent de travers.

pierre

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