Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : pierre

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 27 janvier 2007

1960:00 Pour la vie !

En 1960 un austère jeune homme de 28 ans, au crâne passablement dégarni, déclare sa flamme empressée à une mince et rougissante jeune fille. Elle n'a que 22 ans mais il l'a vue grandir depuis qu'elle est née, leurs parents étant de proches collègues de travail. L'inverse est moins vrai puisque six ans d'écart, vu depuis un regard d'enfant, c'est autant qu'une génération. Très impressionnant. Le regard de l'un sur l'autre n'était pas équivalent.

Très pragmatique et sûr de son coup, le brillant jeune homme n'attendit pas trois jours pour transformer sa déclaration, acceptée, en demande en mariage. Il aurait bien aimé que ça se fasse dans la quinzaine qui suivait (« pourquoi attendre puisqu'on s'aime ? »), mais la farouche et timide jeune fille avait quand même osé demander un peu plus de temps de réflexion. C'est que... c'était pour toute la vie ! Et tout cela allait si vite...

Trois mois plus tard ils se mariaient. Gaieté un peu triste puisque la jeune épouse venait de perdre sa mère, soit un tiers de ce qui restait de sa famille. Son frère, immuablement âgé de huit ans, était mort alors qu'elle n'avait que quelques mois. Auréolé de cette innocence idéalisée, ce décès précoce avait laissé planer une ombre sinistre sur celle qui resterait à jamais fille unique. Elle n'égalerait jamais ce frère inaccessible et irremplaçable, choyé et sanctifié de son vivant en attendant son trépas. Sa maladie ne se soignait pas, à l'époque.

A 22 ans, celle qui se mariait portait donc déjà deux deuils marquants, mais aussi la charge d'un père sénéscent de soixante-dix ans, perdant la mémoire et ses facultés mentales. Sans parler de la grand-mère acariâtre et aveugle, qui constituait le troisième élément de cette lignée restreinte. Toute sa famille de limitait désormais à ces deux vieillards.

Un jeune homme sérieux, plus âgé qu'elle, ne pouvait être qu'un soutien efficace face à ces trop lourdes responsabilités...

Le besoin de vie était très puissant pour celle qui avait toujours souffert de sa solitude parmi un entourage de vieux. Son rêve unique était d'être mère de nombreux enfants, et de les aimer sans limite. Depuis qu'elle avait été en âge de jouer à la poupée elle imaginait déjà ses futurs enfants. A douze ans elle prévoyait que le premier serait un garçon, et il s'appellerait Pierre.

En se mariant alors que sa mère venait de mourir, le besoin de transmettre la vie n'en devenait que plus impérieux. Deux semaines après son mariage elle était enceinte, tandis que sa grand-mère mourrait. Mes premières cellules commençaient leur division...

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 8 février 2007

1961:00 Souvenirs de naissance

Je suis né au milieu du printemps. Baptisé trois jours plus tard, sans qu'on ne me demande mon avis. Tant pis...

Je n'ai guère de souvenirs de ma naissance, sauf que mon cordon ombilical faisait deux tours autour de mon cou. Mais je me demande s'il s'agit d'un souvenir direct ou d'un ouï dire... Par contre, bien que je ne m'en souvienne pas d'avantage, il paraît qu'un peu plus tard le bébé que j'étais passait des heures, calme et silencieux, dans son landau, sous le cerisier de la maison de son grand-père. Peut-être est-ce en me souvenant de cette contemplation du bruissement des feuilles que, bien plus tard, je ferais de ce genre d'observation mon métier ? Il est amusant, a posteriori, de trouver des raisons à ce qui survient.

Je n'ai pas de souvenirs de cette année-là, et pourtant je revois très bien à quoi ressemblait ce lieu champêtre. Je revois aussi ma mère, si mince, en train de cueillir des roses, et mon père, si jeune, souriant, manifestement heureux de ce rejeton chauve aux oreilles décollées. Je le visualise me donnant le biberon, un peu malhabile et emprunté. Et puis je revois mon grand-père, me sifflant muettement je ne sais quelle musique. Je revois ma grand-mère, encore leste. La caméra super 8 n'est pas pour rien dans ces souvenirs et ceux qui suivront durant toute ma jeunesse. Mon image s'inserera tout naturellement entre le mariage de mes parents, neuf mois plus tôt, et le futur développement de la cellule familiale. Précieuses images qui me permettent de saisir des moments hors d'atteinte de ma mémoire. C'est presque comme si j'y étais...

Je me souviens aussi que quelques jours avant ma naissance, Youri Gagarine était le premier homme de l'espace. Mais ça je ne l'ai appris que bien plus tard. Alors que ma mère devait sentir ses premières contractions, un « quarteron de généraux en retraite » était mis au pli après avoir tenté de foutre le bordel en Algérie, où mon père avait passé dix-huit mois comme tous ceux de son âge. Cette même année était construit le mur de Berlin, dont je me souviens de la démolition, et Renault lançait la "4L", dont je me souviens de la disparition. Ma sensibilité écologiste est sans aucun doute venue avec la naissance du WWF, tandis que dans un autre domaine Amnesty International voyait le jour. Sans aucun rapport avec le procès du nazi Eichmann, seize ans après la fin de la guerre. Alors que mes conscrits Mylène Farmer et Florent Pagny poussaient leurs premiers vagissements, Johnny Hallyday donnait son premier concert (ce qui ne le rajeunit pas...). Brassens, lui, chantait les «Trompettes de la renommée ». George Clooney et Ingrid Bétancourt sont nés cette année là, tandis que mourraient Hemingway, Céline, Cendrars, Gary Cooper, Carl Jung... L'humanité comptait 3 milliards de personnes et, au coeur des trente glorieuses, l'avenir paraissait radieux.

A cette époque lointaine la télévision n'émettait que quelques heures par jour, sur une seule chaine en noir et blanc. La télé était un luxe rare au moment où beaucoup n'avaient pas le téléphone, ni de réfrigérateur, ni de voiture... Les ordinateurs, réservés à des usages de recherche, étaient gros comme des frigos. Et quoique on commençait à faire communiquer des ordinateurs par téléphone, Internet n'était même pas conceptualisable. Quant aux blogs...

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 11 février 2007

1962:01 Apprendre à partager

Pour cette première année de ma vie je dois encore faire appel aux souvenirs de substitution. De la naissance de mon petit frère je ne conserve aucune trace consciente. Il faut dire que mes parents n'avaient pas traîné: je n'avais pas six mois que le second était déjà en route ! Certes il n'était pas prévu si tôt et les conseils du bon Docteur Ogino montraient là leur limite...

Quoi dire ? Que peut-il se passer dans la tête d'un bébé de quinze mois le jour où il se rend compte (?) qu'un autre est arrivé dans son environnement ? Un autre qui pleure, qui mange, qui demande de l'attention, du temps. Un autre qui est dans les bras d'une mère devenue commune et à partager. Des mécanismes particuliers se mettent-ils en place chez un aîné qui, de roi, devient soudainement un parmi deux ? Quand j'ai vu les réactions de mon fils aîné lors de la naissance de sa petite soeur je me suis dit qu'un tel partage n'était certainement pas évident à accepter...

Dois-je voir dans cet évènement précoce l'empreinte certaine d'une crainte de manquer ? Ai-je redouté à ce moment-là d'être dépossédé de l'amour qu'on me portait ? En ai-je acquis certains réflexes d'agrippement ? Ma mémoire en garde très probablement les traces, mais mes souvenirs ne pourront jamais remonter aussi loin. Les explications demeureront inaccessibles.

pierre

pierre, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 février 2007

1963:02 Apprendre à obéir

Mon premier souvenir conscient date de cette année-là. Vaillamment entretenu telle une précieuse relique, je ne sais plus vraiment aujourd'hui s'il ne s'agit pas du souvenir de ce souvenir. Quoi qu'il en soit cela se passait dans un avion.

Mon père avait obtenu un poste de chercheur, pour une année, dans une ville proche de New-York. C'est donc là que la jeune famille s'était établie, dans une maison typique des années 60, en bois peint en blanc. Le centre ou mon père travaillait accueillait des chercheurs venus du monde entier. J'avais pour petites copines une japonaise et une allemande de mon âge. Autant dire que nos ébats étaient chastes. Le film de 8 mm me montre en train de jouer avec elles dans un bac à sable, tandis que mon petit frère rampait encore sur la pelouse du jardin.

Mes grands parents étaient venus, probablement pour un court séjour. Il en reste les traces sur quelques croquis de mon grand-père, habile dessinateur.

Je n'ai entendu que peu d'anecdotes sur cette période, hormis une, restée dans les annales. Mes parents avaient décidé d'opter pour un accessoire très en vogue à l'époque, et qu'ils avaient trouvé fort pratique : la laisse pour enfants. Comme pour les toutous, sauf que l'attache ne se faisait pas avec un collier autour du cou, mais dans le dos d'une sorte de harnais ceinturant le buste.

Ce n'est pas parce que j'avais échappé au collier de Médor que j'allais accepter cette insupportable sujétion. Pas question de me laisser tenir en laisse ! Mes parents eurent beau insister, probablement me menacer, il n'y eût rien à faire. Je n'ai jamais accepté de marcher au bout de ce truc. Couché par terre, refusant de me tenir debout, j'ai fait preuve d'une résistance qui a payé. Ils ne pouvaient ni m'obliger à tenir debout, ni me laisser sur place, et je n'ai donc jamais porté cette infâmante laisse.

Il n'en fût pas de même lors d'une autre épreuve de force, qui date à peu près de cette époque. Avant ou après, je ne sais pas. Ma mère m'avait servi des carottes, ce qui n'était pas vraiment à mon goût. J'avais donc dédaigneusement refusé d'ingurgiter l'orange mixture. Mon père était arrivé et, peu enclin à céder un pouce de son autorité, avait voulu me montrer qu'il fallait obéir. Devant mon refus de manger, il me laissa faire, mais ne me donna rien d'autre. Le soir, quelque peu affamé par ce jeûne forcé... on me tendit de nouveau mes carottes. Refusant cet odieux chantage, je résistais encore. Inflexible mon père ne me donna toujours rien. Le lendemain j'eus de nouveau droit aux carottes de la veille. Et... je dois avouer que j'ai fini par céder. Ce jour là j'ai compris qui était le chef.

Ma mère, quoique inquiète et en désaccord, n'avait pas osé contredire mon père. Il n'y avait pas que moi qui apprenais l'autorité paternelle...

pierre

pierre, sur le chemin écrits dans la marge,
lundi 19 février 2007

La violence dorée de l'enfance

Sans trop me poser de questions j'ai suivi l'invitation à faire des ricochets groupés. La démarche m'a plu d'emblée, alors que je ne participe pas aux divers exercices d'écriture proposés ici et là. Cet intérêt ne doit certainement rien au hasard...

Sagement j'ai commencé à raconter mes premières années de vie. Rien de bien impliquant, faute de souvenirs directs. Mais je sens bien que cette évocation du passé lointain me fait gamberger. Quelque chose s'est mis en marche dans ma tête. Je pense déjà à ce qui va se présenter bientôt, avec l'évocation de la petite enfance, puis de l'adolescence...

Comment vais-je aborder ces années-là ? De quoi vais-je parler ? Rester dans les petites anecdotes gentillettes et superficielles ou bien sonder un peu plus profondément ? J'ai déjà largement exploré mon enfance en thérapie et je sais à peu près ce qui s'y trouve. Selon le regard choisi elle a été douce et favorisée... ou bien déchirée par la violence subie. Les deux à la fois, bien sûr, indissociablement liées. Que vais-je faire émerger ? L'ombre, ou la lumière ? Ou les deux simultanément ?

De cette enfance entre douleur et douceur je garde les traces. J'en porte le poids invisible autant que les trésors. Ma vie actuelle est encore largement contaminée par ce passé à double face, inhaïssable, bien plus perturbateur de personnalité que je ne l'avais imaginé. J'en reste handicapé, écartelé, tout fissuré de l'intérieur et trop lucide pour l'oublier.

C'est peut-être pour me distraire de cette violence, ou bien en relativiser les effets à long terme, que j'essaye aussi de faire l'exercice des ricochets à l'envers, en remontant le temps. Mais dans ce sens antichronologique c'est la fraîcheur des souvenirs qui est un obstacle. Surabondance d'impressions. Je ne veux pas revenir sur mon passé récent, trop chamboulé. Trop lié au présent. Trop sensible. Je suis encore trop proche de la charnière infléchissant ma vie pour en parler sereinement.

Ironiquement, ces perturbations actuelles sont très probablement une conséquence tardive de la violence dorée de mon enfance. Un écho, ou un effet de miroir. Quelle que soit l'extrémité par laquelle je lance mes ricochets, ils me reviennent en pleine figure.

pierre

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