Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : mnesiloque

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 9 mars 2007

2006 : Zen

Bientôt quarante ans. Sauf accident ou maladie qui hâterait la traversée, et compte tenu de l'espérance de vie moyenne par chez nous, je crois pouvoir raisonnablement supposer que je suis à égale distance des deux rives.

Pourtant, j'ai l'impression de seulement commencer à profiter du voyage. C'est qu'auparavant, piètre capitaine que j'étais, je menais ma barque d'une main de fer. Sans cesse en alerte, à lutter contre les éléments, à m'inquiéter outre mesure des récifs (parfois imaginaires) affleurant sous la surface, à craindre exagérément la proximité des autres embarcations, à paniquer au moindre signe de fatigue de mon navire, je m'épuisais vite, je vivais à peine. En pure perte d'ailleurs, puisque ce qui-vive permanent ne me permettait même pas d'éviter mieux que d'autres les écueils.

En 2006, je comprends enfin qu'en pleine tempête, il vaut mieux laisser filer, quitte à être emporté dans une direction inattendue, plutôt que lutter contre la houle et risquer de casser le navire. Et la traversée devient tellement plus agréable ! Oh bien sûr, j'ai encore de bonnes raisons de ne pas me sentir tout à fait à l'aise. Des amis très chers naviguent désormais loin de moi, Latone parce qu'elle m'en veut encore de mes maladresses passées, Bacchus parce qu'il a définitivement sombré dans l'alcool, Uranus parce qu'il a dû s'expatrier à l'étranger. Mes parents ne s'habituent pas à l'idée qu'ils ne deviendront jamais grands-parents - et si je leur refuse ce plaisir, ce n'est pas uniquement parce que je suis un garçon qui aime les garçons (enfin surtout un garçon, le beau Priape) et que ça complique singulièrement la reproduction, c'est aussi parce que je suis intimement persuadé qu'élever un enfant est totalement hors de ma portée. Mon patron Crepitus m'insupporte par son incompétence, au point de rendre pénible un boulot pourtant passionnant. Ma situation financière n'est pas glorieuse et surtout, je n'ai aucun espoir de la voir s'améliorer à moyen terme. Mais malgré tout, je gère. Ou plutôt non, je ne gère plus : je laisse aller, et je m'en porte étonnamment bien.

Zen. Enfin.

Bientôt quarante ans. A égale distance des deux rives, le moment est idéal pour se poser un peu et jeter un oeil en arrière.

mnesiloque

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 11 mars 2007

2005 : L'impasse

Un soir de juin, ma grand-mère s'endort paisiblement et décide de ne plus jamais se réveiller. Dans l'hypothèse improbable où sa volonté seule n'y suffirait pas, elle aide légèrement le destin en s'abstenant de prendre ses médicaments la journée précédente. Et ça fonctionne à merveille. Je sais avoir tendance à chercher des signes de suicide dans tout décès, peut-être parce que pour un acharné du contrôle comme moi, la mort n'est concevable qu'ardemment désirée et non subie ; il n'empêche, je reste persuadé que ça s'est passé comme ça. Et puis parvenir à mourir à la seule force de la volonté, sans s'aider du moindre artifice technique (potentiellement salissant), quelle classe, quelle élégance ! Voilà qui correspondait parfaitement à la personnalité de mon aïeule.

Son mari est mort deux ans auparavant, d'un effet indirect et pervers de la canicule : à cause des hôpitaux surchargés, il a été renvoyé chez lui immédiatement après une opération bénigne alors qu'il aurait dû rester en surveillance quelques jours ; évidemment, une complication est survenue. Avec eux s'éteint l'antépénultième génération de ma famille, l'avant-dernière étant incarnée par mes parents et la dernière par ma cousine et moi. Après, il n'y aura plus rien : ma cousine est stérile des suites d'une péritonite et je suis pédé. Je m'imagine souvent l'humanité comme un gigantesque arbre généalogique, extrêmement touffu, dont les milliards de branches se croisent et s'entrecroisent, reliant nos origines préhistoriques à notre avenir le plus lointain. Qu'une de ces branches s'interrompe, qu'un seul rameau dépérisse, cela m'a toujours paru une anomalie monstrueuse, une sorte d'accroc dans la continuité du temps. Marguerite Yourcenar disait que vingt-cinq vieillards suffiraient pour établir un contact ininterrompu entre l'empereur Hadrien et nous ; elle oubliait que parfois, la chaîne se casse.

Je serai probablement le dernier de ma famille, et quand bien même je sais pertinemment que je n'y peux rien, j'ai un mal fou à me convaincre que ça n'est pas une faute, ma faute. Il m'arrive parfois de publier sous le nom de jeune fille de ma grand-mère. Je suppose que c'est le moyen - dérisoire - que j'ai trouvé pour perpétuer la branche à laquelle elle a donné naissance.

mnesiloque

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 13 mars 2007

2004 : Au boulot

Il m'aura fallu du temps pour affiner le diagnostic, mais j'en suis maintenant persuadé : mon patron Crepitus est un branleur incompétent. Tout dans l'apparence, berline allemande montre précieuse tchatche facile ; mais à l'intérieur, un néant insondable. Crepitus promet à tour de bras à ses clients ou à ses salariés, mais rien ne se concrétise jamais. Inutile de le placer devant ses contradictions et ses promesses jamais tenues, c'est un champion de l'échappatoire verbale, de la désignation de boucs émissaires et de l'invocation du dieu des impondérables.

Avec moi, les relations sont épouvantables car Crepitus n'a absolument aucune compétence technique sur le projet dont je suis responsable. Incapable de discerner le faisable de l'infaisable, il exige des modifications délirantes sans comprendre qu'elles remettent en cause les fondements du projet ; à l'inverse, il omet de me transmettre des réclamations de clients parce qu'il est persuadé qu'en tenir compte ferait perdre des semaines, alors que ce sont des broutilles qui ne demanderaient qu'une heure tout au plus. Comme il ne comprend pas la majeure partie des tâches que j'accomplis, il affirme que je perds du temps sur des détails qui ne servent à rien, ce qu'il résume en me traitant d'universitaire (une grave insulte dans sa bouche). Il invoque d'hypothétiques faiblesses techniques pour justifier nos ventes déplorables alors que nos produits sont unanimement reconnus comme étant les meilleurs du marché ; mais il ne tique pas lorsque des clients se plaignent de son marketing indigent ou lorsque d'autres sociétés accusent publiquement notre service commercial d'incompétence.

C'est surtout ce dernier point que je digère mal. Lorsque je rencontre Crepitus en 1999, je suis ébloui par ses talents (apparents) de vendeur, lui est ébloui par mes compétences techniques. Nous passons rapidement un contrat : à moi la charge de créer des produits « qui déchirent », à lui la charge de les vendre. On prévoit de faire un tabac ! Cinq ans après, il faut se rendre à l'évidence : j'ai bossé dur et j'ai tenu mes engagements tandis que lui n'a fait que me mettre des bâtons dans les roues et multiplier les erreurs de marketing. Nos ventes ne décollent pas. Certes, je suis contractuellement intéressé à hauteur de huit pour cent du chiffre d'affaires ; mais huit pour cent de presque rien ne nourrissent pas son homme, et après une engueulade mémorable où je me casse la voix (je resterai aphone une semaine...) je décide de ne plus faire le moindre effort pour ce pauvre type au-delà de mes trente-neuf heures réglementaires.

Il ne faudrait toutefois pas en déduire que je suis blanc comme neige. Les torts sont partagés. Mon intransigeance et mon perfectionnisme me rendent assez difficilement gérable, en tout cas par un chef qui n'est pas lui-même irréprochable. Que mon supérieur fasse preuve d'incompétence ou de je-m'en-foutisme, qu'il me donne des instructions ineptes, et je sors aussitôt les griffes ! Certains obéissent à ces chefs qu'ils savent mauvais, au prétexte qu'ils se croient exonérés par leur position dans la hiérarchie de toute responsabilité quant aux conséquences. Je trouve cela terrifiant. On a vu des Reich se construire sur ce principe ! Bien sûr, le contexte est différent, obéir aux délires de Crepitus ne me transformerait pas en criminel de guerre. Mais on a les névroses qu'on peut, et une des plus angoissantes en ce qui me concerne est d'être victime du syndrome Stanley Milgram. Alors je discute souvent les ordres, j'y désobéis parfois, ça m'ôte toute chance de me voir un jour décerner le titre d'employé modèle ; mais je suis en paix avec ma conscience.

En fait, pour que ma vie professionnelle se passe bien, il faudrait que j'exerce des métiers dans lesquels je ne serais pas assez compétent pour déceler les errances de ma hiérarchie, ou bien des métiers où la prise de décision ne réclamerait pas la moindre subtilité. Je l'ai fait parfois : aide-cuisinier, plongeur, coursier, monteur de meubles préfabriqués... Malheureusement, le peu que j'y gagnais en sérénité au boulot était loin de compenser ce que j'y perdais en épanouissement personnel !

mnesiloque

mnesiloque, sur le chemin écrits dans la marge,
mercredi 14 mars 2007

Un tableau impressionniste

En choisissant de remonter le temps à rebours, on s'impose une contrainte narrative : celle de devoir évoquer les effets avant les causes, les conséquences avant les actes. J'en avais bien conscience dès le départ, c'est même pour ça que j'ai choisi ce sens ; si j'avais emprunté le sens naturel, le risque aurait été grand de tomber dans la simple succession d'anecdotes, façon rapport de gendarmerie.

L'inconvénient d'un tel exposé chronologique linéaire aurait été de souvent suggérer un lien de causalité entre tel événement fort de mon enfance et tel trait de mon caractère actuel. Post hoc, ergo propter hoc. Or je suis persuadé que la vie est bien plus embrouillée et que nous influençons notre environnement autant que celui-ci nous influence. Par exemple, mon grand-père justifiait souvent son anticléricalisme par une punition injuste que le curé de son village lui aurait infligée dans son enfance ; mais c'est beaucoup trop simple. En réalité, rien ne permet d'affirmer que ce n'est pas l'inverse, que ce n'est pas son anticléricalisme notoire et préexistant à cet événement qui a poussé le curé exaspéré à le punir plus sévèrement qu'un autre enfant.

En remontant le temps, je m'oblige à reconsidérer des liens de causalité que je croyais jusque-là acquis ; je m'empêche de trop verser dans l'anecdotique ; je me contrains au recul et à la transversalité ; je me force à privilégier l'effet d'ensemble par rapport aux détails. Comme dans un tableau impressionniste. A mon avis, c'est tout l'intérêt de l'exercice - même si ça le complique singulièrement.

(En attendant, je ne suis vraiment pas à l'aise pour aborder l'année 2003... D'où ce petit billet dans la marge, pour faire diversion et passer le temps, l'air de rien...)

mnesiloque

mnesiloque, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 16 mars 2007

2003 : Angoisses

Trop de pressions.

Pressions sociales et familiales, vis à vis de mon homosexualité. Il y a des gens qui savent, d'autres qui ne savent pas mais qui pourraient, et d'autres qui ne doivent à aucun prix savoir ; je m'acharne à cloisonner tout ce monde, à faire en sorte que les premiers ne bavardent pas trop avec les derniers. Je me méfie de tous, y compris de moi-même : une plaisanterie pourrait m'échapper qui me trahirait. A force de craindre de trop parler, je me renferme et tends à devenir franchement asocial.

Pressions professionnelles, avec Crepitus qui insiste pour sortir notre première réalisation le plus rapidement possible. Il exige des rapports d'activité constants, mais m'explique que je perds du temps sur des détails inutiles lorsque je lui fais un bilan des opérations en cours. Passerait encore si c'était vrai, mais il se trouve que je maîtrise parfaitement mon boulot et que je sais sans aucun doute qu'il a tort. Peu importe, il faut bien avancer malgré tout, alors je me retrouve à devoir bosser doublement : le jour sur l'apparence et le superficiel, des choses bien visibles qui rassurent Crepitus ; et la nuit sur les vrais problèmes, des tâches peu spectaculaires mais pourtant essentielles.

Pressions affectives, avec mon ami vieil Bacchus qui sombre définitivement dans l'alcool sans que ni moi ni personne n'y puissions rien faire. C'est horrible de voir un être cher se perdre à ce point, d'assister à la dissolution inexorable de son intelligence, de sa personnalité, de sa façon d'être, de tout ce qu'on a aimé chez lui, dans une brume alcoolique permanente ; c'est terrifiant de le voir faire un delirium tremens et de ne pas savoir comme réagir ; c'est culpabilisant de devoir l'aider financièrement chaque mois pour le loyer ou l'EDF en sachant que cet argent lui servira aussi à acheter du whisky ; et surtout, c'est démoralisant de constater la faillite de notre système de santé à lui venir en aide. Et puis ma copine Latone déménage à Lyon pour suivre son mari (je dois dire adieu à nos défoulatoires et mensuelles soirées « moules-frites et langue de pute » en tête à tête au Léon de Bruxelles de la place Clichy) tandis que mon ex-colocataire et ex-amoureux hétéro secret Uranus s'expatrie à l'étranger.

Alors petit à petit et sous la pression, les murailles se fissurent, des brèches apparaissent, la forteresse prend l'eau. Je tente d'endiguer la catastrophe, mais c'est bien trop tard : au printemps, une rupture amoureuse brutale, incompréhensible, injuste, assène le coup de grâce. Tout cède et les flots m'entraînent, impuissant, vers les rivages de la folie.

Le symptôme principal : l'angoisse. Elle est permanente, je suis constamment en alerte, sur le qui-vive, le moindre bruit me fait sursauter, je dors mal, mon cœur bat la chamade en permanence, mon estomac se révulse à la seule idée de devoir fréquenter du monde, je vomis à la simple perspective d'une réunion professionnelle. Exactement comme Sigourney Weaver dans Copycat, je me cloître dans mon appartement et suis pris de vertiges incoercibles dès que je m'en éloigne. Toute sortie culturelle (concert, théâtre, cinéma...) devient strictement impossible. A cela s'ajoutent des crises paroxystiques, avec éléphants assis sur la poitrine, sentiment de panique et impression certitude de mort imminente. Pour une obscure raison que mon psychiatre n'élucidera jamais, tous ces symptômes s'atténuent généralement l'après-midi ; une chance qui me permet de continuer à travailler à mi-temps - mais bien shooté aux anxiolytiques tout de même. Un symptôme secondaire : la boulimie. Cette seule année 2003 me verra passer de 58 à 79 kg.

Les troubles disparaîtront petit à petit, aussi mystérieusement qu'ils étaient apparus. Cela se traduit évidemment par un renouveau amoureux. En avril, je fréquente un clarinettiste qui finira par fuir devant mes angoisses - je le comprends et ne lui en veux pas. Pendant la canicule, je folâtre avec un artiste maudit, un type aussi excentrique que moi qui pille du mobilier funéraire la nuit dans les cimetières pour le transformer en oeuvres d'art - c'est l'archétype de l'amour adolescente, la relation improbable mais passionnée dont on sait bien qu'elle ne survivra pas à l'été, alors on profite à fond et sans arrière-pensée. Enfin en novembre, je rencontre le beau Priape, celui avec qui je vis encore aujourd'hui, et que j'espère être le bon.

Cette crise de 2003 est la troisième. Une première avait eu lieu en 1986 et une seconde en 1999. Grande question : suis-je à l'abri d'une quatrième rechute ? Je préfère ne pas trop y penser.

mnesiloque

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