Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : michou

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1957

Je suis né en 1957, le 10 Mai à Pompey, dans un bassin sidérurgique au nord de Nancy. Je suis le dernier d’une famille de quatre enfants, sept ans me séparent de ma sœur, dix de mon plus grand frère. Je viens au monde grâce à la méthode Ogino & Knaus, infaillible moyen de contraception qui a rempli les salles de classes. La planification n’était pas au top niveau, Maman attendait avec bonheur une petite Christine. Une photo de petite fille blonde à cheveux bouclés a orné la tête de son lit durant toute sa grossesse. C’est un p’tit brun qui déboule. Tout va bien, le franc est dévalué de 20% pour faire place à un nouveau franc. Il paraît que c’est l’année du traité de Rome. Spoutnick décolle La vie tient à peu de chose, un papa qui a réussi à rentrer de captivité d’Allemagne, qui rencontre la femme de sa vie, dans une ville qui a connu son lot de bombardements, une contraception inefficace et tournez manège ! J’arrive.

michou

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1958

C’est l’année de la V éme république J’ai un an, toujours pas de souvenir. On me trimbale, j’acquiers le grade de « petit dernier » le voisinage parle volontiers du « petit dernier de la Marthe » (On est en Lorraine, chaque prénom est précédé d’un article). J’ai été trimbalé dans de nombreux endroits, des bribes de tableaux me reviennent, des impressions. Impression de douceur, Maman chante souvent, elle a une belle voix, on me passe des disques. Mon grand frère est pensionnaire au séminaire, je me souviens des visites vaguement, sans doute pas cette année. On va le voir en voiture, c’est un ami de la famille qui nous emmène, il est boulanger, il a une PANHARD break bleue ciel. Ma famille proche est réduite, Papa et Maman n’ont plus ni frère et sœur, l’espace familial sera toujours pour moi une source de confusion, les cousins sont lointains géographiquement et dans la filiation. Je dois me fabriquer une mémoire, je me fixe plus sur les attitudes que sur les personnes, mon père lit et bricole, mes frères passent, maman est partout. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai pas conscience d’exister, je me rappelle être spectateur de cette vie qui passe Je ne suis pas sûr que cet état s’estompe avec le temps Mon père a une mobylette, il est ouvrier à l’usine de Pompey. C’est une image qui demeure en moi, encore aujourd’hui, mon père, par tous les temps, arrivant et repartant. Faut dire que l’époque est au social. 60 heures par semaine, ça en fait des allers-retours. C’est le miracle des trente glorieuses. Il y a du boulot, beaucoup de boulot. À Pompey, il y a un petit garage Renault. Mais il y a deux marchands de vélos et mobylettes, il faut ça pour approvisionner en moyen de transport 6000 ouvriers. De très rares voitures passent, celles des ingénieurs de l’usine et celle des soldats américains stationnés à Rosière, à la base aérienne. Pour les autres, c’est vélo ou mobylette. L’année 1958 ne doit pas être différente des autres qui jalonnent le début de ma vie, ce sont les années sans conscience

michou

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1959

Ça se précise, deux ans d’ancienneté ! Mes parents me diront plus tard que je suis un véritable cadeau. Je ne dors pas beaucoup. Pas la nuit en tout cas, que dalle, rien. J’aurai pourri pratiquement toutes les nuits de mes parents pendant trois ans. La seule alternative, me prendre dans les bras, et là, miracle j’arrête de brailler. Que du bonheur Il est donc clairement établi que ma mère est patiente Papa, sous ses aspects bourrus, est une bonne pâte

Mon père va au chagrin certains matins avec les yeux lézardés, moi je m’en fous je dois siester la journée. Histoire d’être en forme la nuit….. C’est ce qu’on m’a dit, toujours pas de souvenir. Je regarde passer la vie, sans qu’elle s’imprime. On me raconte Pourtant il doit s’en passer des choses, ma sœur, mes deux frères, papa, maman autour de moi.

Bon, aujourd’hui ça va mieux, je fais mes nuits Je ne dors pas beaucoup plus Mais je ne pleure plus

Il paraît que je ronfle et que ça pourrit la nuit des autres Bref, une sorte de rechute Mais là également pas de souvenir

michou

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1960

Les responsabilités arrivent. J’ai trois ans, c’est l’âge pour l’école maternelle. À Pompey, il y a tout, même un jardin d’enfants parce que l’usine prévoit tout pour l’épanouissement de ses six milles ouvriers et leur famille. C’est l’époque du paternalisme, la cité est gérée pour répondre aux besoins de la production, on passe du berceau, à l’école puis à l’usine, plus tard le cimetière. Les maîtres ont tout prévu. Les cités logements, les coopératives pour l’approvisionnement, le centre d’apprentissage, tout. Le logement est retenu sur la paye, à la coopérative, « la ruche de Pompey » on fait crédit, il reste un peu d’argent pour le bistrot, les clopes. Le virement des payes sur compte bancaire ne sera obligatoire qu’en 1975, les ouvriers sont payés à la quinzaine ou la semaine. Au fil du temps, les syndicats ont signé des accords avec l’usine, qui verse aussi un complément familial collé au salaire. En liquide, bien sûr. C’est l’époque du liquide et des combines En 1946, Pompey compte 44 bistrots, il en reste 5 aujourd’hui Les hommes touchent la paye en espèces Les femmes attendent qu’ils rentrent Certaines femmes ne sauront qu’en 1975 qu’il y avait un complément familial Comme quoi l’économie en milieu fermé n’est pas une vue de l’esprit

Ville de métiers durs, de métiers de chiens. Je saurai plus tard que mon grand père sortait les lingots de fonte à la main, pas des petits, des gros de deux à trois tonnes, qu’on tire avec des pinces énormes , sur des cylindres. Mon grand père avait de beaux avant-bras, de vraies sculptures Les conditions sont atroces, l’atelier est ouvert à tout vent, en hiver le froid vous tenaille le dos, la chaleur du four ouvert écrase le torse. Tous les ouvriers de ce secteur finissent malades des poumons. À l’époque la retraite est à 65 ans, le sidérurgiste a une espérance de vie de 63 ans. Quand il fait trop chaud, les hommes harassés se trempent habillés dans des fûts remplis d’eau

Les payes circulent, les dizaines de bistrots tournent rond, les hommes avec, abrutis de travail, de fatigue. Le vin et le tabac sont des baumes en vente libres, qui permettent sans doute d’échapper à la réalité qui casse le dos et blesse les rêves.

Mais pour l’instant je ne sais rien de tout ça, j’ai école, le jardin d’enfant est à l’autre bout de la ville, j’irai donc à la maternelle. Celle du centre près du village, en face de la Mairie.

michou

michou, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1961

Les souvenirs sont vagues, peu construits, je sais simplement des petites choses. Mon environnement est souvent féminin, mais je crois que je m’en rendrai compte plus tard et de plus en plus en prenant de l’âge. Maman s’occupe de moi, ma sœur m’emmène à l’école, pour les sorties, je suis sous la vigilance de ma grande mère. Les sorties sont limitées à la ville voisine, Frouard, où habite une sœur de ma grand mère, la Tante Jeanne, et l’oncle Emile, on dit le « nonon », et dans ce cas précis le « nononmile ». Là aussi les conversations sont tenues par les femmes, nouvelles des voisins, de la famille, progression du p’tit dernier…. Je suis surpris de l’absence des hommes dans mon souvenir, je sais qu’ils vont à l’usine, tous, mais on ne sait rien d’eux. Ma grand-mère, (chez nous on dit Mémère, Mamie ça sera après 1970) Mémère Georgette est née avec le siècle, en 1900, son mari le Pépère Georges également. Elle a subi une éducation sévère, où la religion était la clé de voûte de toutes les explications. Avec ses parents, elle s’exprimait en patois, ou le vouvoiement est de rigueur pour parler aux plus anciens. Mémère Georgette va beaucoup compter dans ma vie, pas par un choix affectif de ma part, mais parce qu’elle est là. Elle est présente, elle aide sa fille unique, souvent. Les lessives se font encore à la main, il y a un lavoir dans la maison. Il faut faire bouillir le linge, le jardin doit être entretenu, il supplée à l’alimentation, il y a les lapins et les poules pour le dimanche, et donc beaucoup à faire.

En fait le mouvement, l’animation, les mots, l’aide, les conseils, tout cela vient des femmes. Il y a des hommes, mais ils vont toujours quelque part, ou ils y sont, ou en reviennent. Là, à l’endroit présent , j’ai l’impression qu’ils sont de passage.

C’est curieux, je me rends compte que les femmes et les hommes dans mes souvenirs ont des tâches différentes, ils ne font rien ensemble ou si peu. Façon de voir les choses ou réalité ?

michou

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