Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : marine

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 4 avril 2007

2006 : 36 - my lucky number

Quelle joie le jour de mes trente-six ans ! 36, un beau nombre, tout rond, qui se partage en plein de parties entières. Un bon nombre pour moi qui m'accepte enfin partitionnée. Pleine de contradictions, mais entière au sein de chacune d'elles. Ce que je suis ? La réunion de toutes ces parties, ma cohérence est là. Rassurée, je peux aller de l'avant.

Quelle joie le jour de mes trente-six ans ! 36, c'est le double de 18. De 0 à 18 ans, j'ai eu une vie drôlement riche. De 18 à 36 itou. Si je m'octroie encore la même durée de vie (raisonnable, non ?), il me reste mille choses à découvrir. Endiamo alors, droit devant !

Mai 2006. Gare Saint-Lazare. J'attends le bus 80 qui me conduira chez moi. Je viens de partager le déjeûner de mon amoureux. Un gars bien, stable dans sa tête, qui aime ce que j'aime, auprès de qui je peux me sentir moi sans faire d'effort... Un gars auprès de qui je peux à nouveau envisager de me poser, moi qui étais lasse de papillonner à la recherche du moi parmi les autres. Le soleil brille sur les immeubles et l'asphalte parisien, témoin de celui qui rayonne en moi. J'attends le bus en m'extasiant sur la vie. Elle est belle. Je regarde les gens qui passent sur le trottoir d'en face, puis le magasin de vêtements cheap décor de la scène qu'ils traversent. Sur le portant en devanture, des T-Shirt. Sur les T-Shirt en lettres blanches : 36 – My lucky number. Au diable mon bus, je ne peux m'empêcher, je traverse la rue, rejoins le décor. 6 €. Ce T-Shirt est pour moi. Ma vie est belle aujourd'hui.

Mars 2006. Bretagne. Un week-end de folie a conduit 44 roadies sur les routes de Bretagne pour supporter trois joyeux groupes de musiciens. J'en suis. Rires et délires non-stop au rythme du muscadet englouti. La belle vie, une colonie de grands jouant à être petits. Sur le quai d'un petit port au bord de la mer, dernier arrêt avant le retour sur Paris.. Hé, les gars et les filles, on s'est bien marré, mais on a oublié de se baigner ce week-end ! Qu'à cela ne tienne, me voici à l'eau. 13 °C. Embarquée par cette trop forte marrée descendante. Inconsciente du courant qui m'emporte, je nage en souriant. Arrête de sourire lorsqu'ils arrêtent de rire, les spectateurs au bord du quai... Bordel, la mer, c'est dangereux quand on est inconscient. Quand serais-je suffisamment grande pour arrêter de mettre ma vie en jeu ? Quand arrêterais-je de faire rire les autres au péril de moi-même ? Telles sont mes réflexions dans mon demi sommeil, à l'avant de ce bus qui nous ramène vers la capitale...

Eté 2006. Les Cévennes. J'y suis allée en juillet avec mes enfants. Nous n'avons plus de maison là-bas. Qu'à cela ne tienne, nous avons investi un emplacement au camping du Moulin du Pistou au milieu des joueurs de boules. Quel bonheur de nager dans la Cèze, de sauter des rochers inlassablement sans observer le ciel qui menace, de remonter le chemin des cabris sous des trombes d'eau, de traverser une ville en sautant dans les flaques sous des serviettes de bain et l'orage grondant du 14 juillet, pour manger une pizza aussi dégoulinante de mauvais fromage que nos vêtements le sont. Trois enfants en vadrouille ? Non quatre, j'en suis aussi. En août, je retourne dans la région sans mes enfants, avec mon amoureux et les siens. L'histoire n'est plus la même. Je n'ai pas envie de rire. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être les prémisses de la fin de cette histoire ? J'élude la question, je profite de l'air et des bruyères du Mont Lozère, c'est si bon, suffisant à mon bonheur égoïste.

Octobre 2006. Londres. Week-end en duo amoureux. Plus de désir. Il s'est envolé, s'est perdu dans les Cévennes ? Mon amoureux mériterait-il toujours ce qualificatif ? Il faut s'y résoudre, la réponse est non. Incapable de mentir, je prends la fuite. Tristesse. Je ne suis pas encore capable de mener une histoire à deux, à moins que lui n'ait pas été le bon... Je ne sais pas. Mais... La vie continue.

Décembre 2006. Banlieue parisienne. Le 17, c'est mon anniversaire. 37, ce n'est pas un beau nombre... ça se partage en rien. J'aimais mieux 36. Ce fameux jour, je suis chez ma mère. Chaque année, elle oublie de m'appeler pour mon anniversaire. De nombreuses fois, je lui ai dit que cela me blessait. Je ne peux imaginer oublier le jour de naissance de l'un de mes fils, ce moment merveilleux, où cette petite chose que je portais en moi est devenu un être à part entière. Cette année, je suis chez elle ce fameux jour, elle n'aura pas à m'appeler, je suis avec elle... Cette année, je ne serai pas triste le jour de mon anniversaire ! Chouette ! Et bien si, car cette année comme les précédentes, elle a oublié. Chaque minute de cette journée, j'ai attendu qu'elle s'en souvienne. A chaque fois que je la croisais dans cette grande maison ancestrale, j'espérais qu'elle réagisse. Il a fallu que je me résolve à oublier que nous étions le 17 décembre. L'oubli semble parfois la seule solution quand le dire fait trop mal. Le soir même, je me suis fait mal au dos en aidant mes voisins à déménager une cuisinière. Trois jours plus tard, une fièvre incompréhensible me clouait au lit. Trois semaines plus tard, mes jambes refusaient de me porter. Les analyses ? Rien, rien de rien. Tout est psy, ma bonne dame ! Et ben, nous y revoilà ! Et cette fois-ci, faut tout reprendre à zéro... Le ciment qui rassemblait toutes mes partitions ne semble plus tenir le coup. A moins que ce ne soient les briques du démarrage qui ne tiennent pas le choc parce que d'entrée de jeu pourries ? Jusque-là j'ai fait ce que j'ai pu de cet édifice. D'abord ignoré, puis réalisé, alors consolidé... Mille fois, j'ai raisonné pour l'empêcher de m'empêcher... Mais il semble que mon corps en est eu assez de ma raison. Cette fois-ci, c'est lui qui a pris le dessus : il a dit STOOOOP ! Moi, je refuse d'avancer dans ces conditions. Bon... Ben... Je vais t'écouter. Tu ne me donnes pas le choix. Je vais déconstruire. Pour reconstruire du solide. Pfff, ça m'épuise d'avance... Ça fait beaucoup d'années à déconstruire.

Je savais bien qu'il fallait que je profite de 36 - My lucky number. Du bien engrangé pour supporter le pire. Allez, 37, c'est peut-être un beau nombre ? Un nombre premier, un qui ne se partage pas en petits bouts, un nombre absolument ,définitivement, entier... C'est peut-être un bon moment pour redémarrer ? Qui vivra verra, j'en serai ! En 2007...

marine

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2005 : Belote, rebelote et dix de der

Les mots dans la tête, le silence dans l'appartement. Recroquevillée sur son fauteuil d'osier, devant l'écran bleu. Je joue à la belote. Pas tout le temps, mais très souvent : un remède à la solitude.

Solitude ? Oui, c'est le mot qui convient lorsqu'on est seul. Cette année 2005 aura été marquée par un grand amour... interdit. Parfois Cupidon lance ses flèches au mauvais endroit. Cette fois-ci, c'est un homme marié qui retient mes pensées. Un homme aimant sa femme, sa famille, le projet de vie qu'ils sont lentement construit. Un homme qui ne s'aime plus assez. Qui a peur de ne plus être aimé. Qui m'aime moi qui l'aime aussi. Tous deux nous nous faisons du bien, nous nous rassurons sur notre aptitude à séduire, à provoquer chez l'autre le désir. Beaux instants de partage.

Solitude ? Oui, car l'amour interdit ne remplit pas une vie. Il emplit l'esprit, les rêves, les pages blanches. Mais le quotidien reste sur sa faim... En attendant la fin.

Pour tromper cette solitude les soirs de rendez-vous annulés, je découvre la toile. Ces êtres au bout du monde, qui comme moi sont seuls avec leurs pensées derrière leurs écrans. Ces êtres qui ont des choses à dire mais nul interlocuteur. Belote, rebelote et dix de der, c'est par le jeu que je m'immisce dans le monde fascinant de la virtualité.

J'ai toujours aimé le jeu, activité favorite le mercredi soir chez mon père. Non, ce n'était pas le tripot. Je n'ai jamais aimé mêler jeu et argent. Le plaisir de gagner, la peur de perdre suffisait à mon plaisir. Nous jouions aux petits chevaux, au backgammon, au whist, au Cluedo... J'ai appris à jouer au tarot lorsque j'avais une dizaine d'années avec des potes dans les Alpes : toutes ces jolies cartes dans nos petites mains. La belote, je l'ai découverte en prépa, dans la cour du Méridien à l'ombre des cerisiers en fleurs... en même temps que le futur père de mes enfants. Le jeu ? Emotions faciles qui ne remettent pas en cause le lendemain... Internet répond peut-être bien aux mêmes règles.

Sur Ludiclub, au-delà du jeu, j'ai découvert une nouvelle manière de s'exprimer : le chat. Ça va vite, il faut trouver les mots qui répondent à l'autre. Pas le temps de chercher : derrière son écran, l'autre attend une réponse. Pas de regard, de geste, de corps pour faire patienter. Les doigts pianotent sur le clavier. Les yeux lisent à toute allure. L'esprit résonne aux lettres affichées sur l'écran. De parties endiablées, au chat interminable, avec Bio, nous sommes rapidement passés aux mails... à la relation privée. Je découvrais que les sentiments ne sont jamais que terrés au fond de nous. Bio, je ne le connaissais pas, je ne savais de lui que des lettres vertes qui me remuaient. Avec Bio, nous nous sommes « rencontrés » fin juin, alors que je me désolais de mon amour interdit qui ne m'offrait aucun projet pour les vacances d'été : la loi de l'amour interdit. Bio m'a proposé quelques jours dans sa province, j'ai accepté, je suis partie en vacances au bord de la mer avec mes petits rassurée : un projet pour enclencher le mois d'août dans la tête... Mais au retour du bord de la mer : rien. Il avait disparu. Ses mots de juin étaient bien éphémères même s'ils avaient été sincères. Un peu désemparée, je réalisais que nos échanges de juin m'avaient remise en selle. Ils avaient oeuvré au maximun de leur puissance, il ne fallait rien en attendre de plus que l'énergie retrouvée pour vivre la vie en vrai, pour ouvrir les yeux sur le monde. En août, se succédèrent pleins de très bons moments, choisis au gré de ma liberté de célibataire. Je terminais l'été dans la capitale catalane. Au fond de la serre, écrivais ce texte empreint de sérénité : Alone in Barcelone.

En novembre de cette même année, j'ouvrais un blog... Un espace où je pourrais écrire ce qui me passait par la tête, sans en chercher plus, que quelques commentaires ou critiques issus d'autres vies disséminées ici et là.

marine

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2004 : l'ami-amant

L'année du brouillard. Cette année-là, je ne savais pas où j'en étais. Et je tentais de l'accepter. Aucune envie d'avancer, je me cherchais en moi. Peur de blesser alentour. Incertaine, j'écoutais les autres, je les regardais, sans m'investir. J'écoutais surtout cet autre, cet ami-amant.

Je le connais depuis mes 18 ans. Il était le meilleur ami de mon petit copain. Ils partageaient leur salle de bain dans l'internat où je passais mes week-ends après être discrètement passée devant la loge sous le grand porche. Les gardiens étaient aveugles ou certains que les jeunes gens qu'abritait le noble bâtiment avaient besoin de quelque détente pour donner le meilleur d'eux-même. Peu nous importaient les raisons, à nous, les filles qui passions rapidement devant la loge au milieu de la nuit après un ciné et quelques verres.

Dans le brouillard, cette année-là, je m'interrogeais sur ce groupe d'amis qui avait été le nôtre, jeunes et insouciants, des relations codifiées pour longtemps au gré des premiers élans amoureux. La copine du meilleur pote est toujours intouchable. Dans ce groupe d'amis, comme d'autres filles, j'avais été la copine de... Rien que cela, peut-être... Triste certitude, qui étais-je auprès de ceux avec qui j'ai tant partagé ?

Les années ont soudé nos amours incertains : chacun de nos côtés, nous sommes devenus parents. Les années ont désoudés nos amours incertains, les parents que nous étions se sont séparés. Et tous nous nous sommes retrouvés, unis par le passé, mal dans nos présents, incertains de nos avenirs.

Les discussions introspectives sur nos vies, se sont substituées à nos anciens rêves d'entrée dans la vie. Nous mesurions peut-être l'écart entre nos mots passés et nos présents...

Un an que durait cette histoire d'ami-amant. A chaque fois que nous nous revoyions pour échanger quelques réflexions sur nos vies, nos envies inassouvies, nos blessures tues, la chair était trop bonne, le vin coulait à flot, le bien-être ne voulait plus s'arrêter, le besoin de tendresse se faisait plus fort que la raison. Nous passions la nuit ensemble. Chaque soir, j'étais heureuse de partager avec lui. Chaque aube de nuit, je ne pouvais me résoudre à le quitter. Chaque nuit, jétais satisfaite de répondre à son désir. Chaque matin, je m'en voulais d'avoir céder, d'avoir donné mon corps en échange de tant de mots à écouter, d'idées à réfléchir. De n'avoir pas su dire non, lorsque je n'avais pas envie. Chaque journée qui s'ensuivait je faisais de nouvelles résolutions. Nouvelles : non... Éternellement la même que je ne tiendrai pas la fois suivante.

L'été approchait. Des projets ? Dans mon brouillard, je n'en avais point. Suivre les siens plutôt que de rester seule. Peut-être la proximité quotidienne lui donnerait raison. Peut-être nous aimions nous d'un amour serein. Peut-être mes rêves d'amour passionnels n'étaient que déraison. Je le suivais en vacances, merveilleuse balade dans la France de nos enfances, dans la France de son présent... Je rentrais à Paris, certaine cette fois-ci qu'il était mon meilleur ami, que je n'en voulais comme amant. Pour respecter mes propres désirs, je le blessais. En réponse à cette souffrance reçue et infligée, nos chemins divergèrent à nouveau.

De ces magnifiques moments, quelques mots pour ne pas oublier :

Nous sommes en bateau. Nous revenons de l'île de Patiras au milieu de la Garonne. Île toute plate sur laquelle poussent maïs et vignes. Nous y avons goûté quelques cuvées. Assise à l'arrière du bateau, dans le vent pour seule compagnie, j'imagine le paysan s'engageant chaque matin sur les flots pour aller soigner son champs, à l'abri des autres. Isolé sur son île déserte. Je l'imagine, rentrant le soir retrouver sa famille, heureux de son escapade solitaire. Mais nous accostons, il faut quitter ses pensées, il est temps de redescendre. Un pied sur l'embarcation, un pied sur le quai, au risque de me foutre à l'eau, je refuse la main que le vigneron me tend. Et mon pote dans mon dos : « Celle-là, avant qu'elle accepte de se faire aider... Il passera de l'eau sous les ponts... » Je me retourne, je souris. Il n'en est nul autre qui me connaisse mieux que lui. C'est vers lui que je me tournerai en janvier 2007, c'est lui me rattrapera par le col du manteau, m'intimant à me taire lorsque mes mots ne sont plus audibles, sans juger ma personne tant que mes pensées ne sont que déraison. Grâce à ses anciens mots professés au bord de ce fleuve, au bord de nulle part, j'ai su crier « A l'aide ! » Il a répondu.

Nous sommes sur la route qui serpente entre le Pic Saint-Loup et le massif de l'Hortus. Tels deux monstres ancestraux les montagnes nous observent, tous deux pour une fois silencieux, à l'écoute de ce qui nous environne. La voiture roule vite, les Cramps hurlent dans les baffles, émue par la beauté, je filme par la fenêtre. Au visionnage : surprise, rien de ce que j'ai vu n'apparaît. Lorsqu'on regarde un paysage de la fenêtre d'une voiture, on se focalise sur l'arrière-plan. Le filtre de l'expérience masque ce qui est inutile. De ce que j'ai voulu filmé, des majestueuses rocailles, on ne distingue rien. Sur le petit écran, seules les herbes folles du bas côté défilent à toute allure. La vie est sûrement ainsi faite, d'apparences variées suivant le point de vue que l'on s'accorde. La caméra ne s'accorde avec rien de sensible, juste avec le réel... l'incontournable, l'intangible.

Nous dormons au mazet. Au milieu des vignes, dans la garrigue, ces petites constructions de pierre protègent le paysan des trop lourdes chaleur estivales. Il peut y faire la sieste lorsque le soleil est à son mitan. Entre la coupe de matin, et celle de l'après-midi. Nous y dormirons cette nuit. « Tu ne dors pas avec moi ? » Mon duvet sous le bras, je m'installe dans les vignes, sous la voûte étoilée. J'ai envie d'être seule, proche de lui, mais seule avec moi. Au petit matin, les rayons du soleil sécheront la rosée toute la nuit déposée. Au petit matin, la lumière sera toute rose autour de moi. Je m'extraie du duvet pour attraper mon appareil photo. J'immortalise cet instant. Longtemps je m'en souviendrai : ce sera mon fond d'écran une année durant. Là-bas, j'ai su dire : « Non ».

marine

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 5 avril 2007

2003 : dans tous les sens

2003 c'est la suite de 2002, tout comme 2007 poursuit 2006. Dans ma vie, il semblerait que les évènements perturbateurs se déclenchent en fin d'année, les conséquences bénéfiques n'apparaissant que l'année suivante.

En 2003, je découvrais que je pouvais ressentir le monde. Comme tout le monde. Oui, mais pas pour moi. C'était comme ça. Je découvrais aussi, tant pis pour les autres, que moi était, est et serait important.

J'étais dans un jardin à Montreuil. Dans un contexte de vie nouveau, inconnu pour moi jusque là, mon environnement amical et affectif m'ayant toujours conduite vers beaucoup plus de rationnel, ma vie à 300 à l'heure ne m'ayant pas bien laissé le temps de voir les haies bornant son chemin : toujours droit devant poursuivant les projets préalablement établis. À 33 ans, j'avais déjà dans mes bagages d'adulte : un diplôme d'ingénieur, un long séjour en Afrique, 3 garçons qui n'étaient plus des bébés, un boulot d'instit, une longue vie maritale riche, une courte vie de célibataire, riche elle aussi. A 33 ans, je savais ce que ce que j'avais fait, je ne savais pas qui j'étais. A 33 ans pour la première fois de ma vie, je pétais un boulon. J'eus tant aimé que cela fut la dernière, je croyais tant à cette chanson de Brigitte Fontaine : Une fois, mais pas deux... que, récemment, je n'ai pas voulu la voir venir la deuxième fois, elle n'était pas possible, pas envisageable... Aujourd'hui, c'est décidé, je ne crois plus aux signes du destin... Vous pouvez y aller, hurler : " Jamais deux sans trois.".. Ça me fera rire, rien de plus !

Dans ce jardin, soudain, je n'entendis plus rien. Ou plutôt j'entendis tout mais je ne comprenais plus rien. Il me fallut un moment pour prendre conscience de ce qui m'arrivait. Ne pouvant rien faire d'autre, j'écoutais ce qui se passait. Tout ce que mes oreilles recevaient arrivait à mon cerveau avec la même valeur, sans aucun filtre. J'entendais les sons du gars qui me parlait avec la même acuité que les musiciens au fond de la cour qui chantaient autour du piano mécanique, les pieds d'une table déplacée par quatre gaillards qui raclait le sol rugueux, les oiseaux qui paillaient dans les arbres, les feuilles qui bruissaient dans le vent. Je me concentrais, mais non, je n'entendais pas le bruit des rayons du soleil qui éclairaient ce jardin. Je n'étais pas folle, je n'entendais que ce qui produisait réellement des sons. Je n'étais pas folle, mais incapable de comprendre un traître mot de ce que me disait mon interlocuteur...

Je m'excusais sûrement, m'éloignais, mobilisant le peu de raison qu'il me restait pour comprendre ce qui m'arrivait. Je mobilisais les outils à ma disposition : j'analysais, je cherchais des références possibles à mon état... Oki dac, je suis comme un bébé de 3 mois qui découvre les sons. Un bébé tout neuf qui reçoit tout sans interpréter puisque sans expérience. Il ne connaît rien au monde, ni la musique, ni les musiciens, ni les animaux, ni les oiseaux, ni les meubles, ni les tables, ni les arbres, ni les feuilles, ni le vent. Tout neuf, il ne connaît du monde que ce qu'il en ressent par son propre corps. Il devra apprendre le nom des choses pour communiquer avec les autres, il devra apprendre à se concentrer sur les mots des autres pour apprendre plus encore d'eux, il devra apprendre pour mieux se connaître à trier ses sensations en bons ou mauvais ressentis.

La prise de conscience du monde au présent, découverte par les sons, j'ai pu l'apprivoiser pour les autres sens. J'ai osé montrer les photos que jusque-là je faisais sans trop savoir pourquoi, j'ai appris à aimer me parfumer et à sentir le parfum des autres, j'ai appris à sentir le vin et à le goûter. Lorsque mes amis cavistes me l'ont suggéré, j'ai refusé de prendre des cours d'oenologie, préférant laisser cette page vierge de théorie. J'ai aussi, et c'est sûrement le plus bel apprentissage, appris à toucher l'autre et à être touchée. Magnifique sensation.

Aujourd'hui, je crois que dans l'émerveillement de cette découverte de mes sens, j'ai oublié, il y a quatre ans, la dernière étape, celle du tri. Oui, j'ai appris à ressentir pas moi-même, mais tellement à la joie d'éprouver des sensations, je les ai toutes mises du côté du bien... Depuis quatre ans, je m'extasie sur toutes les beautés du monde, j'en suis même fatigante pour mon entourage : par un rien je suis émue et j'encourage les autres à être émus également... Mais depuis quatre ans sans en être consciente, les mauvaises sensations, je continue à les enterrer au plus vite pour qu'elles ne ternissent pas le paysage, j'oublie de les ressentir pour ne pas à avoir à les exprimer, pour ne pas paraître négative sur le monde, pour laisser de moi l'image d'un personnage éternellement positif.

Aujourd'hui, je réalise qu'il me manquait ce bout du chemin pour arriver à moi : je n'osais ressentir le mal, et bien moins encore, l'exprimer comme tel. Lorsqu'il se présentait, je le subissais, le décrétant parfois même comme bon pour mieux le supporter. Aujourd'hui, il me faut réaliser ce qui a été négatif pour moi dans mon parcours, ce que je n'ai jamais voulu apercevoir. Alors, peut-être je pourrais à nouveau avancer, sans avoir peur de souffrir en silence et à nouveau. Sans plus avoir besoin d'anticiper sur les évènements à venir pour me préparer à me protéger. J'apprendrais à dire « non », à dire « stop » quand ça fera mal... avec la simplicité du ressenti présent. Sans chercher le pourquoi du comment, sans chercher si j'ai raison ou tord, sans attendre que la souffrance soit insupportable, sans plus avoir besoin de prendre inconsidérablement la fuite. J'apprendrai à dire : « Aïe » quand l'autre aura fait mal, même involontairement... surtout involontairement. J'apprendrai à exprimer mes ressentis même s'ils sont en désaccord avec ceux qui m'entourent. J'apprendrai à dire « j'aime » et « j'aime pas », et à ne pas me laisser juger dans mes différences. J'apprendrai à aimer être, et ne plus préférer paraître... Quel programme ! Demain est un autre jour.

marine

marine, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 8 avril 2007

2002 : luttes tout azimuth

En 2002, j'en avais marre de tout. Qui plus est, j'en avais marre de refaire le monde dans ma tête ou avec d'autres autour d'un ultime verre sans que rien ne change pour autant.

En 2002, mes élèves avaient 4 ans. Ils me dirent : « C'est le gentil qui a gagné. » Le gentil, le gentil, comme vous y allez ! Ce n'est pas une question de gentil ou de méchant. Les grands ne votent pas pour un gentil ou un méchant, il vote pour celui qui dirigera le mieux la France à leur idée... Le mieux, le mieux ? Le moins mal serait plus juste. Dans mon for intérieur, je m'en voulais encore de lui avoir donné mon vote au « gentil »... Une fois de plus, je m'étais laissée convaincre par les mots des autres. Je ne voulais pas qu'il gagne avec 80 % des voix exprimées, et j'avais tout fait pour... Une prochaine fois, écouter les autres, mais ne pas oublier décider toute seule. Comme vient de me dire Primo, mon fils aîné, en 2007 : « De toutes façons, dans l'urinoir, on est tout seul. »

En 2002, Tertio, mon benjamin de 4 ans, m'avait dit : « Bon, on y va à la manif pour la brosse ? ». Je l'avais regardé... interdite. Et puis, en prononçant ces mots : « Contre Le Pen, tu veux dire ? » j'avais compris : si on est contre l'usage du peigne, on est pour celui de la brosse. Quoi qu'il advienne, il faut bien se coiffer chaque matin, non ?

En 2002, Deuxio, mon cadet de 7 ans m'avait demandé : « Dis, maman, tu crois que Le Pen est un bon grand-père ? »... « Je n'en sais rien, mon petit gars, mais ce n'est pas pour cela que je ne veux pas de lui au pouvoir. » Quelle bonne question cependant ! Le bien et le mal sont-ils objectifs ou à redéfinir à chaque fois en fonction des circonstances ?

En 2002, je réalisais que le monde des adultes est bien étrange aux enfants. Que ces enfants vivant une période de crise tentent de comprendre avec leurs propres préoccupations pourquoi les adultes qui les entourent sont mobilisés par d'autres choses qu'eux-même. Que ces enfants analysent le monde avec ce qui est le plus important à leurs yeux : l'amour de leurs parents, et la nécessité vitale de tout mettre en oeuvre pour ne pas risquer de le perdre.

En 2002, je décidais d'agir plutôt que de penser, je décidais de trouver dans l'action un exutoire à mes colères, je décidais d'aller voir d'un peu plus près le monde de la politique. La rencontre de l'enseignant de mon fils aîné associée à « mon » propre passé politique (Fille de parents PSU et d'une banlieue rouge : on n'est jamais que le fruit d'un père, d'une mère et de la société environnante...), je m'engageais vers un parti trotskyste. Après avoir lu des milliers de pages, je m'inscrivais à l'université d'été de la LCR à Gourette. Cette semaine de réflexion intense dans un VVF au milieu du brouillard m'enchanta : j'avais trouvé ma place... Mais un mois plus tard, en cellule, je réalisais que la démocratie ne se situait sûrement pas là. Je me refusais à differ des tracts avec lesquels je n'étais pas d'accord, qui reflétaient aucunement la teneur des propos que nous avions eu en réunion. Lorsque j'expliquais que le mercredi, j'étais indisponible, on me rétorqua que dans la vie, il fallait faire des choix. Prétendre changer le monde sans se préoccuper du présent de ses enfants, très peu pour moi, je pris la porte le sourire aux lèvres.

En 2002, déçue par la politique de parti, je m'engageais dans une lutte de proximité : permettre à tous les enfants de mon école de manger à la cantine, même ceux qui étaient rentrés en retard parce que les billets d'avion sont moins chers fin septembre, même ceux qui avaient des parents tête en l'air qui avaient oublié de remplir le document d'inscription avant les autres. Je me retrouvais vite en lutte contre l'institution scolaire qui considérait que cette question ne me regardait pas, en lutte contre la mairie qui n'avait pas de solution matérielle immédiate, auprès des parents d'élèves à qui j'expliquais qu'on avait besoin d'être ensemble pour se faire entendre. Ensemble sur le trottoir de l'école pour faire manger les enfants refoulés à la cantine en distribuant des tracts aux passants, les votants de l'arrondissement, ensemble dans la rue lors de cette manif sauvage qui nous conduisit à la mairie pour exposer notre point de vue : nous étions au plus une soixantaine sous cette jolie banderole que nous avions peinte la veille au soir sur mon balcon. Dans la mairie, je me souviens avoir compris que quelle que soit la politique économique du PS, il est des différences entre la gauche et la droite qui sont fondamentales. Dans cette mairie de gauche, les élus avaient compris que dans notre quartier, nous ne pouvions demander aux parents un certificat de travail pour justifier l'inscription de leur enfant à la cantine. Je me souviens d'une maman d'élève africaine me serrant dans ses bras : « Mais, Marine... Tu es africaine, toi ! » Elle m'avait fait tant plaisir, et m'avait dans le même temps déstabilisée : clair, pas sûr que je sois à ma bonne place ici et maintenant... Toujours en lutte pour être en accord avec moi-même, c'était épuisant.

En 2002, épuisée... Deux briques incompressibles dans le ventre, j'étais allée voir mon généraliste. Xanax et repos. Et puis surtout : « Cherchez votre lutte. », m'avait-il dit. En 2002, j'avais compris que ma colère contre le monde était sûrement déplacée. Ma vraie colère était intestine. Il fallait que je plonge en moi-même, que je cherche dans mon histoire où se situaient les premières colères. En 2002, j'amorçais mon premier pétage de plomb.

En 2002, je réalisais que la seule chance que j'avais eu, était d'avoir survécu à un démarrage dans la vie bien moins rose que celui qu'on m'avait jusque là décrit, que j'avais toujours voulu croire. Mais est-ce vraiment une chance que d'avoir vécu des choses douloureuses ? Je me permets aujourd'hui de ne pas le croire.

En 2002, je réalisais que ma priorité d'adulte serait de diriger mes actes vers le bien-être des enfants, des miens comme de ceux des autres... Les enfants : les futurs adultes de notre société.

marine

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