Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : Kozlika

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
lundi 6 novembre 2006

2006:46 - Fille

Dans une semaine exactement j'aurai quarante-six ans. Ça me semble totalement saugrenu.

Quarante-six ans et quand je me décris je dis « fille » et toujours pas « femme » (et les sorcières de me reprendre en chœur l'autre jour). Je m'étonne qu'on m'appelle Madame (Ah tiens, je n'ai pourtant pas les gosses avec moi !) Je ne me sens pas jeune fille non plus notez bien, euh... ni vieille fille d'ailleurs.

Fille.

Ce n'est pas une relation douloureuse au fait de vieillir, plutôt le sentiment que je n'ai pas fini de grandir et qu'on est femme quand on est une grande personne. J'avais prévu que quand je serais femme j'aurais plein de certitudes et de sagesse, de l'assurance, quelque chose, un truc, une aura d'adulte. Nada. Fille.

2006. C'est bizarre, je ne saurais dire pourquoi ni depuis quand précisément mais j'ai l'impression de ne plus avoir peur de la vie et que c'est récent. C'est arrivé quelque part dans cette année 2006. Je me sens prête à prendre des risques. Est-ce depuis que j'ai (un tout petit peu) moins peur de la mort ou l'inverse ? Ça a dû commencer avec les Dialogues qui me sont tombés dessus quand j'étais sans défense dans un fauteuil en velours. Blanche de la Force c'est moi, jusque dans la mort de la mère supérieure, si exactement moi, c'est ahurissant. A la/me voir et entendre sur scène ça m'a crevé les yeux que la peur de la vie était l'autre face de la peur de la mort. Je ne sais rien de l'œuf et de la poule en revanche.

Samedi j'ai mis mes belles nouvelles bottes pour le repas de famille. J'ai baissé le revers, puis j'ai pensé à une paire d'yeux bleus estomaqués qui ne jugeaient pas mais s'étonnaient quand j'expliquais que je ne les mettrais pas façon cuissardes parce que ce n'était pas « ma case » dans notre ordonnancement du puzzle familial. Pourquoi pas ?, disaient les yeux bleus. Pourquoi pas, ai-je décidé en relevant les revers ce matin-là. « Tu as bien choisi, toi qui es si frileuse, ça te tiendra bien chaud cet hiver », a commenté ma mère. Pas ma case, j'vous dis.

J'ai toujours été « la petite », pas seulement pour ma taille. Dans la famille, presque treize ans d'écart avec ma sœur, trente-six avec ma mère, cinquante-quatre avec mon père. Dans mon militantisme : une poignée de lycéens avec des tas de vieux de trente ans et plus. Dans mon couple : onze ans entre mon ex-compagnon et moi. Au boulot : jusqu'à très récemment la plus jeune d'un service d'une centaine de personnes.

Boute-en-train, mascotte, clown, vent frais, copine. Fille toujours.

Ah tiens, bizarrement doyenne ou quasi aux Paris-Carnet, doyenne largement dans la dcTeam(), doyenne au congrès des sorcières.

Ben ça alors ! Quarante-six ans dis donc, tu te rends compte ? Allez, répète après moi : tu es une f...

Kozlika

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 7 novembre 2006

2005:45 collectif

8 février 2005. Olivier Meunier, créateur de DotClear, annonce la création d'une équipe autour du projet.[1] Si on m'avait dit quelques mois plus tôt que je me retrouverais embarquée dans un projet web, je n'y aurais pas cru. Quoique... un projet web précisément peut-être pas, mais un projet collectif, c'est déjà beaucoup moins étonnant.

C'est peut-être parce que je suis frileuse et que la chaleur humaine il n'y a que ça qui vaille mais je suis facilement partante pour des initiatives de groupe. Prédisposée à l'agrégation depuis toute petite en quelque sorte. Mon rêve d'enfant pas vraiment enfui : un immeuble avec chacun son appart et des pièces communes. Depuis il y a eu le militantisme avec les gardes de nuit du local (c'était le meilleur ;)), Brin d'Filles, une troupe de théâtre de lycéennes féministes, une revue littéraire, les chouquetteurs lyriques, une colocation parfaite, l'hôtel des blogueurs et autres collecritures, une maison à deux étages / deux familles à Marseille...

Et un procès préparé en bonne et due forme par une garde rapprochée de trois garçons trois filles l'année de la quatrième.[2] On avait tout prévu, de l'avocat au procureur en passant par les témoins à charge et à décharge, et bien sûr l'arrestation. Ça nous a tenu des mois. L'accusé : mon père.

Lycéenne, notre appartement accueillait rarement moins d'un ou deux invités par nuit. Les réunions se faisaient neuf fois sur dix chez nous. Il y faisait bien chaud mais je crois que ça ne m'a pas beaucoup appris à tenter les sorties en territoires inconnus. La médaille et son revers.

Je déteste autant travailler-faire seule que j'aime faire équipe. Je suis souvent déçue que le groupe consiste plus en la réunion de talents ou compétences ou projets individuels qu'en une réelle collaboration au sens où je l'entends, une élaboration commune, une grosse marmite pour mélanger les ingrédients. Shaker vs. puzzle. Jusque dans une cuisine où je participe volontiers à la confection d'un authentique taboulé libanais dans les règles de l'art (genre deux-trois heures à quatre personnes pour un plat mangé en quatre minutes chrono) mais renâcle à préparer trois steacks toute seule dans la cuisine. Du coup, je suis également souvent celle qui râle que les autres m'abandonnent. Oui je sais, je suis chiante, fallait pas m'appeler.

En même temps, je dis ça pour vous : moi je me suis habituée, ça fait bientôt quarante-six ans ;)

Notes

[1] Pas de lien vers le billet en question entre-temps il y a eu table rase.

[2] euu... ou c'était l'année suivante ? Claaaaaaire, dis-moi !

Kozlika

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 8 novembre 2006

2004:44 écrire

Depuis 2001 environ (me souviens évidemment plus très bien), je participe à un forum de passionnés d'opéra. Je renoue par ce biais avec le web, que j'avais approché quelques années plus tôt en réalisant un site (tout en tableaux, wéééééé) associé à la revue littéraire dont j'assurais la maquette. Je vois beaucoup de spectacles mais ma fichue mémoire me fait toujours autant défaut. Je voudrais conserver la trace de ces impressions d'écoutes. Le forum n'est pas adapté à cela, je ne vais pas envahir un espace collectif avec mes trucs-machins à moi et mes copains doivent saturer de mes mails si naïvement enthousiastes. Il me faut un petit coin tranquille.

Sur le forum MacBidouille, je demande à un utilisateur avec lequel j'ai lié connaissance s'il connaît un outil simple pour faire des pages web, ça m'amuserait bien de profiter de l'occasion pour toucher à nouveau à de la mécanique ; le tricot commence à me lasser.[1] Angrave me suggère d'ouvrir un blog : essaie DotClear, c'est français, ça vient de sortir en bêta, c'est conforme xhtml css. Conforme ? Beurk, chuis pas conformiste moi. Ah, aux standards du web ? Aaaaaaaah boooooooon ! Ah uéééééé ben d'accord alors. Hum, dis... c'est quoi les standards du web ? Le premier plaisir fut celui-là : découvrir une nouvelle tribu, m'amuser avec le code, repeindre les murs et le plafond, me raconter Macbeth et Lucia pour y revenir.

Celui que j'avais oublié et qui me revient au galop en 2004, c'est écrire.

Oh, pas écrire « pour de vrai ». Pas écrire pour vivre, pas cette écriture qui fait urgence et déchirements, comme celles et ceux que j'admire tant[2] et dont je me vante à la moindre occasion d'être l'amie. Pas même écrire pour dire. Décidément dilettante, écrire pour jouer avec les mots, les tourner en bouche pour leur sonorité, les trousser pour en admirer les dessous, les tordre et les assembler.

Mouvement Devaquet Détourner Brel pour des manifestations et écrire des sketches pour Brins d'Filles au lycée. Jouer au jeu de massacre avec la prof de français en sixième. Clamer en français du Jose Maria de Heredia, petite fille sur les genoux de mon père qui le prononce avec quelques secondes d'avance en espagnol pour jouer à la traductrice simultanée.

Se tenir à carreaux en quatrième pour décrocher LA récompense si la classe était sage : la lecture de l'un des Exercices de style de Queneau. Quelques romans entamés dans les années lycée qui ne passèrent pas le cap des dix premières pages de mes cahiers Conqueror. Choisir un métier qui dissèque les mots, se régaler d'ouvrages typographiques et se pâmer devant une Linotype.

Et puis plus rien. Pas d'amis au loin auxquels écrire, plus d'amoureux à Menton, plus de manifs. Ecrire des lettres administratives et des recettes de cuisine (même pas).

Retrouver tout ça ici. A petits pas, puis jusqu'à la goinfrerie, s'en lècher les babines, s'en emplir la panse. Et les patates en plus. J'avais oublié ces délices. Merci mon blog.

Notes

[1] Oui oui, le tricot c'est comme les patates ou le html, je vous assure.

[2] Ecoutez-la, c'est elle qui lit l'extrait sur cette page.

Kozlika

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 9 novembre 2006

2003:43 intestins

Mars 2003. Un nouveau forum autour de l'opéra vient d'ouvrir. Les nouveaux inscrits viennent presque tous du premier auquel j'ai participé. Quelques-uns interviennent indifféremment sur l'un ou l'autre mais la plupart « choisissent leur camp ». En 2005, c'est un troisième forum qui se crée. Vive la pluralité ? Certes. Mais avant tout l'existence de ces trois forums traduit des querelles intestines. En témoignent par exemple l'absence de liens les uns vers les autres et pour l'un deux au moins une surveillance milimétrée par les admins et modos des IP et des pseudos pour débusquer les traîtres, les tenir à l'œil, s'interroger sur leur éviction putative dès que leur identité est certaine.

N'allez surtout pas leur dire qu'il y a de la place pour tout le monde ou que le débat s'enrichit de nos différences, chacun d'entre eux se réjouit de la baisse du nombre de messages de celui-là, des soucis de serveur de celui-ci, de telle dispute là-bas qui espérons-le créera un schisme dont le concurrent ne se remettra pas. Selon le degré de vernis, ça va du « quel dommage, mais c'était à prévoir » au « qu'ils crèvent ! ». Une simple question de nuance.

C'est ainsi de tous les microcosmes que j'ai connus de près : les folles lyriques, la littérature, le militantisme, le libre. « Avec deux trotskystes on fonde un parti, avec trois des tendances, à quatre une scission », nous gaussions-nous dans les années soixante-dix. A ce régime-là, nous sommes tous trotskystes...

La paille entre le voisin et moi prend plus de place que la poutre qui fait passerelle entre nous. Au nom du respect d'un Evangile dont chaque f(r)action détient la seule Véritable Version, on apostrophe son proche ennemi. Etre poète et publié par une grande maison d'édition ? Compromission ! Ne pas livrer les sources d'un logiciel minute par minute ? Propriétaire ! Du cross-over ? Déliquescence ! Se marier ? Bourgeois !

A quinze ans on trouve ça pittoresque (ça ne peut être qu'un jeu) et on écrit sous pseudo des articles pour le journal d'en face. A trente ans on tombe des nues : quoi, les poètes sont donc rivaux, moi qui les imaginais se serrant les coudes dans les derniers bastions de la littérature ? A quarante-trois ans on se dit que décidément c'est à n'y rien comprendre, on s'en fout non ? A presque quarante-six ans on s'en fout pour de bon. Laissez pisser le mérinos les gars.

Aurais-je aimé que l'Opéra de Paris aie besoin de mes services ? Houlala, que nenni. Il fait si bon dehors !

Kozlika

Kozlika, sur le chemin de 2006 à 19xx,
vendredi 10 novembre 2006

2002:42 le moins pire

Evidemment, 21 avril 2002. La télé allumée vers 19h30, nous n'avons pas besoin d'attendre l'heure officielle de l'annonce des résultats du premier tour des présidentielles ; les expressions des journalistes et des invités sur le plateau parlent d'elles-mêmes et ne cherchent pas à dissimuler. Le traditionnel « jeu de la surprise » des scrutins précédents (où chacun arborait un visage mormoréen derrière lequel se cachait le plaisir du délit d'initié) se mue en « j'peux rien dire mais c'est affreux et j'y suis pour rien moi d'abord ».

On fonce chez Raoul, à la librairie de la rue Gabriel-Péri. En fait nous sommes quelques dizaines à avoir eu cette idée. Il y a des gens qui pleurent. A 20 heures plus d'espoir qu'on nous ait fait une bonne blague : le deuxième tour se jouera entre Chirac et Le Pen. Première réaction de Besancenot, visiblement atterré et triste. A la question « Qu'allez-vous voter au deuxième tour ? » il répond sans la moindre hésitation et fermement : « Chirac évidemment ! » La reprise en main des jours suivants aboutira à un artistique et flouteux « pas de consigne de vote, mais faut voter » en guise de position officielle de la LCR. Ça m'énerve et nous aurons des discussions houleuses avec ma collègue qui y milite et tente d'expliquer que « mais si c'est clair !». Notre petit groupe qui se retrouve tous les midis à la cantine mange dans un silence glacial entre ceux qui nous reprochent de ne pas avoir voté Jospin dès le premier tour (j'ai voté Taubira), ceux qui n'iront pas voter le 11 mai, ceux qui voteront Chirac mais ne veulent pas le dire, ceux qui calculent savamment au-delà de quel pourcentage Chirac ne pourra que reconnaître qu'il n'a pas de vraie légitimité que celle du moins pire.

Et quoi d'autre ? J'ai toujours participé à toutes les élections, je n'ai jamais voté pour un autre candidat que le moins pire. Sauf peut-être pour Mitterand au deuxième tour de 1981, et encore. Disons que l'aspect Vite, de l'air de l'air ! dominait sur Mitterrand pabo mais moinmoche.

Ma mère m'appelle : « Putain de saloperie de bordel de merde, dire qu'il faudra qu'à 77 ans passés je vote pour la première fois de ma vie à droite ! » Bon en fait elle n'a pas dit exactement ça parce qu'elle ne dit jamais de gros mot mais je vous assure que c'était quand même ça qu'il fallait comprendre. Ben tu sais maman, même à 41 ans, ça fait tout drôle...

Du meilleur au moins pire, c'est le chemin qu'a suivi le couple que je forme depuis près de vingt-cinq ans avec mon compagnon. Cela fait maintenant quelques mois que ça ne va vraiment plus du tout, des années que nous nous raccrochons l'un à l'autre parce que c'est moins pire que d'être seuls. Et cela fait quelques semaines que je sais que je dois prononcer les mots définitifs et ça me fiche une peur bleue. Et si je n'arrivais pas à faire face à la vie toute seule ? Et si je ne rencontrais plus jamais personne ? Et si ma vie sexuelle finissait là ? Je n'arrive pas à poser le choix autrement qu'en ces termes. Choisir de rester seule jusqu'à la fin de ma vie ou continuer « mal accompagnée ».

Entre les deux tours, le 22 avril, je choisis le moins pire. Il n'est pas étonné, mais je lui pose un sacré souci d'organisation : il avait prévu ça pour dans quatre ans, ça collait pile-poil avec sa préretraite. Je suis décidément vraiment une emmerdeuse. Nous décidons d'annoncer la nouvelle aux enfants à leur retour de vacances. « Les enfants on a à vous parler. » Echange de regards entre eux, on n'a pas le temps d'en placer une : « Alors ça y est, vous vous séparez ? On pourra voir Papa aussi souvent qu'on veut ? »

Ils ont l'air... soulagés. C'est clair : pour eux c'est le moins pire.

Kozlika

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