Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : Hadrian

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 7 décembre 2010

1970 année zéro

Il faut bien commencer un jour.

Je ne verrai rien de cette année, sinon quelques jours.

On profite juste de ma naissance pour découvrir une malformation aux yeux, ce qui me vaudra pendant trente ans de me croire maladroit alors que je n'ai pas le choix, je ne pourrai pendant toutes ces années que marcher sur des crottes de chien, buter sur des coins de portes, trébucher sur des bords de trottoirs, m'assommer sur des poteaux dans la rue. Le plus douloureux sera longtemps l'amour-propre, avant d'accepter qu'on n'y est pour rien.

Le pire je crois, c'est qu'un "grand spécialiste" de la Grande Ville où j'ai passé mes premières années se soit trompé de diagnostic dans les six mois qui ont suivi ma naissance, et que tous les ophtalmologistes après lui n'aient pas cru bon de vérifier ce qui était marqué noir sur blanc dans mon carnet de santé.

Trente-et-un ans plus tard, un ophtalmologiste, un seul, me dira la vérité.

"Attendez, vous n'avez pas de glaucome et vous n'en avez jamais eu. Vous voulez voir ce que c'est qu'un glaucome ?" Il me sort un livre médical plein de photos de cas concrets. C'est le Freaks du pauvre !

Je regarde, plus ou moins horrifié, et je comprends. Il ne faut jamais se fier aux spécialistes, toujours remettre en question leurs verdicts, surtout quand on est un autre spécialiste. Je l'ai noté, et plus jamais je ne l'oublierai.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 8 décembre 2010

1971 : le monstre (0 ans)

Le premier hiver de ma vie aura été très rigoureux.

Ma mère nous garde au chaud et elle n'oubliera jamais cet hiver, sans aucun doute.

Un matin à la boulangerie, pas très loin de la maison, on lui laisse entendre que si je ne sors pas, c'est parce que je suis anormal.

(Nous qui vivons en 2010, nous ne pouvons pas nous rendre compte. Les années 70 sont les dernières où le poids du qu'en dira-t-on est si lourd qu'on le porte comme un joug, qu'on s'y soumet et qu'on est obligé de faire avec.)

Comment ça, anormal ?

La personne qui discute avec elle lui dit que oui, c'est votre belle-sœur qui nous l'a dit.

Vous avez bien lu : ma propre tante colporte ce genre d'ignominies.

Je n'ai évidemment aucun espèce de souvenir de la scène, mais ma mère l'a raconté tant de fois que je crois l'y voir. En furie, elle rentre chez nous, me couvre, et m'amène dans le landau jusqu'à la boulangerie : "Pas normal, mon fils ? Pas normal ?"

Des années plus tard, dans ma fratrie, nous surnommerons cette tante Folcoche ; va savoir pourquoi, on la trouvait méchante.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 9 décembre 2010

1972 : le frère (1 an)

Vous avez des enfants ? Moi oui. Et cette histoire me démange d'autant plus, maintenant.

En 1972 mes parents attendent un nouvel enfant, et toute la famille se prépare comme il se doit.

Le jour de sa naissance les médecins n'alarment pas mes parents, et pourtant... moins de deux jours plus tard le petit dernier meurt.

(Un temps de silence, c'est le plus difficile à faire à l'écrit, mais essayez quand même de laisser une pause ici, sans musique d'aucune sorte.)

Mon père devient fou de douleur, conduit sa voiture sans savoir où ni comment, se perd dans un chemin pour y pleurer sa colère.

Ma mère finit sous tranquillisants, et le médecin, qui a le franc-parler du médecin de campagne de l'époque (alors qu'ils sont en ville, dis-moi pourquoi je m'attache à ce détail ?), prévient mon père : "Ta femme, 'va falloir lui faire un autre gamin, sinon je vais finir par la faire enfermer."

Comment nous, les enfants déjà là, avons-nous vécu ce moment, comment l'avons-nous traversé ? Qu'est-ce que notre famille a pu nous en dire ? Je n'en sais rien, je n'ai aucun souvenir et pas le cœur de réveiller la douleur de mes parents.

Je ne sais que deux choses : qu'une petite tombe blanche, minuscule, attend ses visites à la Toussaint, et qu'on vit avec mais qu'on ne s'habitue jamais, jamais, jamais à la mort de son enfant.

Tant d'années plus tard je regarde les miens, et je comprends.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 10 décembre 2010

1973 : le déménagement (2 ans)

Sur cette année-là, rien. Personne n'en parle. Elle est entre 1972 et 1974, quelque part dans les limbes de la non-vie d'une famille qui se panse.

Ah si, une chose : je déménage pour la première fois.

Hadrian

Hadrian, sur le chemin de 19xx à 2006,
samedi 11 décembre 2010

1974 : l'enfant chéri (3 ans)

Un nouveau frère est arrivé au beau milieu de l'année.

Une renaissance pour toute la famille.

J'écrivais plus haut que je ne sais pas ce qu'on nous a dit, mais ce que je sais par contre, c'est que des enfants de 3-4 ans qui donnent les peluches qu'il venaient de gagner à la fête foraine à leur frère à peine né, ce n'est pas une chose normale.

Nous avons dû, nous aussi, vouloir accueillir l'enfant sauveur.

Hadrian

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