Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : gilda_f

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 25 avril 2007

0 : 1963/1964 Kennedy et moi (1)

lieux : Saint Germain en Laye pour les tout premiers jours, une maternité près du chateau s'il vous plaît, puis Chambourcy (78) toujours près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, le niveau juste au dessus des HLM (que mes parents venaient de quitter) et pas ou peu insonorisés (comme on faisait en ce temps-là)



Il est impossible que je m'en souvienne. Il m'est pourtant impossible d'oublier. Je suis née 8 jours avant que Kennedy ne soit assassiné.

Je n'en tire aucune gloire, c'est bien assez pénible de ne pouvoir franchir le cap d'une dizaine sans se la voir rappeler en une de tous les journaux, "Kennedy 20 ans déjà", "Il y a 30 ans, à Dallas", "Kennedy 40 ans après".

Mais il m'en traîne une culpabilité. Un relent de quelque chose. Déjà l'impression d'être de trop, d'à peine arrivée foutre le bazar au monde, puisque cet autre, là bas, le monsieur important, a cru bon de s'en aller.

Boutade à part, je reste persuadée qu'il me reste des séquelles de l'angoisse ressentie par mes parents dans ces jours-là, soigneusement entretenue ultérieurement par ma pauvre mère à coup de réflexions qui se voulaient, je le suppose gentilles :

- Heureusement que tu étais là, parce que quand "ils" ont assassiné Kennedy, on a vraiment cru que la guerre froide allait devenir la troisième guerre mondiale, c'était terrible, tu peux pas savoir.

Il est quand même très difficile pour un bébé de 8 jours de sauver le monde de la troisième guerre mondiale de la tête de ses parents, surtout après 5 jours de jeûne (2). J'en conserve une fatigue inouie qui ne m'a jamais lâchée.

Et puis ils m'ont fait peur, j'en suis certaine, avec leurs têtes d'enterrements. J'ai cru c'était ma faute, (à) moi. Que j'étais mal venue, qu'ils ne me désiraient pas (4), en plus que c'était l'hiver et qu'il faisait froid, malgré les langes (3).

Je suis leur premier enfant. Aucun héritier potentiel surprenant ne s'étant présenté au décès de mon père, je peux en déduire que j'étais la première pour l'un et l'autre de mes parents. Ma mère m'a souvent répété combien son accouchement pour moi avait été long et difficile, comme si je devais m'en excuser. Je reste pourtant persuadée d'avoir fait de mon mieux pour ne pas m'attarder, j'étais déjà de bonne volonté ... mais pourvue d'une grosse tête. Qu'y pouvais-je en vérité ? Longtemps on me dira que la marque rouge verticale à présent discrète que je porte au front était due aux forceps rendus nécessaires pour nous secourir. Mais depuis que j'ai lu Harry Potter que mon fils est né dans de bonnes conditions et pourvu de la même trace, je sais. Nous sommes sorciers. Mes géniteurs prennent (prenaient) leurs certitudes pour des réalités et on est prié de les imiter.

De cette année-là je n'ai rien d'autre à dire. J'y ai survécu. C'était un bon début.

(1) oui bon je sais ce titre a déjà été utilisé (au moins par Jean-Paul Dubois) mais je n'y suis pour rien si j'arrive toujours trop tard

(2) ma mère m'a souvent dit aussi que comme elle avait choisi de ne pas m'allaiter au prétexte normand qu'elle n'était pas une vache (tu aurais pu faire l'effort tu sais, j'aurais pas confondu), j'avais été privée à la maternité de toute nourriture jusqu'à temps que je ne sais quoi (la chute du restant de cordon ? les premières selles ? la perte d'un certain poids ?) et elle ne le savait peut-être pas elle-même, c'était comme ça que ça se faisait soi-disant à l'époque avec les bébés qu'on n'allaitait pas et dont on voulait qu'ils aient fini d'éliminer ce qu'ils avaient dans le ventre de substances maternelles avant de les biberonner comme des veaux.

(3) hé oui j'ai été langée, des photos en attestent, et ma mère, croyant bien faire, en dame nerveuse et énergique saucissonnait tout bien, j'ai ensuite eu un mal fou à apprendre à nager. marcher. Bébé ultérieurs des temps des couches-culottes, mesurez votre chance !

(4) ce n'était pas le cas, ces deux mariés moyennement jeunes espéraient bien avoir un ou deux enfants. C'est du moins leur version officielle, commune et invariée. Ma mère ne voulait en aucun cas d'un garçon - Pourquoi ? - Je me sentais pas une mère à garçon, c'est tout. Mon père en aurait bien voulu un, surtout pour un enfant aîné, mais ne l'a jamais avoué. Comment je sais ? Malgré trois tonnes de principes éducationnels à la con quant à ce qu'une fille doit faire (les corvées pour toute la maisonnée) et surtout ne doit pas (tout ce qui lui plairait), il ne m'a jamais empêchée d'aller jouer au foot, ni de regarder avec lui les matchs à la télé.

PS : j'ai abusé des notes de bas de page mais c'était pour faire sourir Anna Fedorovna (je sais qu'elle adore ça :-) )

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 16 novembre 2007

1 : 1964/1965 Mains et lumière

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.

Le plus ancien des anciens souvenirs que j'ai. C'est une lumière rasante, orangée et chaleureuse de fin d'après-midi. Je me suis réveillée après l'équivalent de la sieste. En ce temps-là on impose des horaires aux bébés (peut-être pas dans toutes les familles, mais disons que ça semble la norme) donc l'enfant a tout intérêt a n'être affamé qu'avec ponctualité. Etant donné que j'avais des parents à principes, j'ai dû bien en baver.

Cette après-midi là, j'ai dû me réveiller sans fringale, ni sensation de saleté. Comment expliquer sinon que je sois dans mon berceau allongée sur le dos, en train de regarder et de voir les drapés de son rideau (1), la lumière rassurante et les rais de poussière. J'ai ce souvenir d'un moment apaisé.

J'ai sans doute voulu attraper ces rayons de poussière. Tout d'un coup dans mon champ de vision apparaissent des éléments mouvants et qui d'abord m'effraient. Mais je me tais (2) de peur que la personne qui me lave et me nourrit ne rapplique et ne les fasse fuir. Ces choses qui vont vers les grains mobiles. Je pense qu'il y a un temps de latence, les choses ont disparu, il n'y a pas de bruit, et la lumière est là. Qu'est-ce que c'est ça ? Ces petits grains brillants et clairs qui ont l'air de bouger au dessus de moi mais sans faire mal en arrivant ?

Et les choses réapparaissent, vers les grains. Plus j'ai de curiosité (que je ne sais pas encore nommer) plus les choses viennent et reviennent.

Il y a un long moment comme ça et peut-être une fatigue qui fait qu'à force je remarque que j'ai mal quand les choses passent. Comment se fait la connexion ? Le souvenir de la révélation m'est disparu. Mais pas celui de l'acquisition : ces choses dépendent de moi. J'en ignore le nom. J'en ignore tout. Mais c'est moi qui décide ou non qu'elles viennent et bougent.

Etant donné la consistance et la facilité de préhensibilité de mon premier objet d'étude (les poussières minuscules en suspension que la lumière rend visible), je peux supposer que j'ai mis un moment à comprendre qu'avec les mains on pouvait vraiment attraper.

A l'instant magique met fin la voix de ma maman.

(1) c'est ce qui me laisse à croire que ce souvenir est le premier conscient car je n'ai pas dû occuper ce berceau au delà d'un an 1/2 ou 2 ans. (2) Sur ce point-là j'ai un doute solide de s'il ne s'agit pas en cela d'un moment recomposé, retravaillé par les rêves ? Comment une volonté serait possible à cet âge ? Mais pour la lumière je suis certaine de sa véracité. Et la conscience des mains.

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 12 décembre 2007

2 : 1965/1966 Maladies et vaccins

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.




Je suis sur mon pot d'enfant. J'ai donc nécessairement moins de 3 ans. Mon père est présent puis va faire des courses. C'est donc forcément un samedi.

Il y a du soleil mais dehors, je crois, il fait froid. C'est un souvenir d'hiver, j'en jurerais.

J'ai mal. Je me sens mal. Mal au ventre (d'où sans doute le pot en station prolongée), mal, atrocement mal à la gorge. Moi si bavarde comme enfant (m'a-t-on rapporté) je n'en parviens plus à parler. Je me souviens très bien de la peur de qui est trop petit et souffre ou trop malheureux ou trop en danger pour se projeter dans un futur si proche fût-il. De même que le parent disparaissant, pour par exemple aller travailler, est estimé disparu à jamais, cette douleur insupportable est censée durer toujours. Elle est mon nouveau moi. Comment s'y adapter ? Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenue que grandir c'était avoir mal à la gorge à n'en plus pouvoir parler ? Comment font les grands pour avoir l'air de n'avoir pas mal ?

Je panique un peu.

Avaler ma salive me ferait presque hurler, je ne maîtrise pas ce geste de mon corps intérieur, je voudrais me sauver de moi. Je ne peux pas.

Mon père revient des courses, je suis toujours au même endroit, un coin du salon, quelques livres d'enfants cartonnés autour de moi, dont mes préférés. L'un d'eux est à fenêtres, en carton très épais, et d'une page à l'autre on aperçoit un ou deux personnages de la suivante, image dans laquelle ils auront un tout autre aspect. Ce jeux des points communs mais qui divergent, de la bribe d'image qui une fois vue en entier prend un autre sens me fascine (ça m'est resté, j'aime peu retravailler mes photos mais recadrer si, assez). Mais voilà j'ai tellement mal que même les livres, même les préférés, sont sans effet.

C'est alors que mon père, après avoir rangé les produits frais car c'est un monsieur très organisé, s'approche de moi et me fait le traditionnel "Quelle main tu veux ?". Je réponds à peine, ça va vraiment trop pas. Il me présente néanmoins un album de coloriage, sur un thème de contes, plus ou moins disneyisés, me passe ensuite des crayons de couleurs. A grands traits désordonnés je fais un sort aux Trois Petits Cochons et à la maison de briques rouges de celui qui fait son malin (et qui, d'ailleurs, réussira à la fin ; je me demande à partir de quel âge la morale de cette histoire m'aura paru douteuse (quelque chose comme On n'épargne que les riches) ou que j'entreverrai la possibilité d'un point de vue différent (il est normal qu'un loup mange des cochons s'il a faim)). Cette activité rageuse, me fait un temps oublier la douleur.

Je crois qu'ensuite ils parviennent à me coucher sans que j'ai déjeuné, fait rarissime car pour mes parents, qui ont connu la guerre, des repas à heures fixes sont des repères sacrés et que je me réveille à l'heure du goûter, la douleur un peu passée, en tout cas supportable.

Ce souvenir là est resté précis, d'autres plus flous le complètent qui sont bien moins datables :

- la salle d'attente du médecin, que nous fréquentions si souvent que revenue sur les lieux presque 40 ans plus tard (1) j'en saurais retrouver le chemin ;

- la pharmacie ; un jour nous y allons ma mère et moi. Elle a l'air nerveuse et je n'aime pas trop ça. Elle m'a parlé d'un vaccin. Est-ce que je pense à une piqûre ? Je ne sais pas. Mais à la pharmacie voilà qu'on me tend un sucre tout marron d'un produit. Il faut que je le croque c'est très important, c'est pour éviter d'attraper une maladie terrible. Je ne comprends pas pourquoi ni comment un sucre peut empêcher de tomber malade, au lieu de croquer je pose des questions, les adultes qui n'ont pas que ça à faire m'enjoignent de me hâter. Je bouffe leur sucre, je vois bien que ça va faire des histoires si je demande encore "Et pourquoi ?" et je ne veux pas peiner ma mère. Mais cette histoire de sucre au lieu d'une piqûre est la première d'une longue série que rétrospectivement j'appellerais "le syndrome du grand frère absent". Il m'aura toujours manqué un grand frère savant et attentif, qui m'aurait aimé pour ce que j'étais (et non pour ce qu'il aurait voulu que je sois) et qui m'aurait expliqué un peu de ce monde dans lequel mes propres parents semblaient passablement souffrants et bien insuffisants.

Mes plus anciens souvenirs sont presque exclusivement des mémoires de maladies. Pas trop graves, sinon je suppose qu'on me l'aurait dit, mais si fréquentes, fiévreuses et quasi-permanentes qu'elles m'ont fait vivre dés lors dans "l'imminence de (ma) propre mort" (2). Je n'ai désappris à tousser que depuis que je chante et surtout que j'écris (peut-être aucun lien de cause à effet, mais chronologique si), ça fait quatre ans à présent.

note : Renseignements pris, car je me méfiais d'un éventuel "faux" souvenir, il s'agissait du vaccin polio buvable. Il contenait un virus vivant "atténué" et n'était donc pas sans risque et pour les enfants fragiles et pour leur entourage. Après, seul l'injectable est resté. (merci Mar(c)tin et bienvenue chez les blogueurs) Grâce à cette information et une fois mon vieux carnet de vaccination exhumé et décrypté (mon médecin d'autrefois avait une "écriture de médecin", une vraie :-) ), cela confirmerait que ce souvenir date effectivement de 1965 ou 1966 (si rappel).

(1) alors que nous en avions déménagé en mai 1968 pour n'y retourner plus que deux ou trois fois au gré d'invitations chez une amie de ma mère.

(2) "Pour avoir grandi dans l'imminence de sa mort, Mélanie avait été guérie très tôt de l'avenir. Aux questions que l'on pose habituellement aux enfants sur ce qu'ils entendent faire de leur vie, elle restait stupide. Elle ne voyait pas ce qu'on pouvait échafauder sur un temps qui n'existe pas." Marie Desplechin, Dragons (ed. de l'Olivier page 48, j'en profite pour faire un clin d'oeil à un blog que je lis en silence depuis trop peu de temps)

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 18 août 2008

3 : 1966/1967 Et déjà la télé et déjà une ombre de "faux souvenirs" reconstitués

lieux : Chambourcy (78) près de Paris.

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée.




Nous sortons peu, mon père travaille dur, ma mère aussi qui tient sa maison comme elle croit qu'il faut faire, et se repose fort peu et qui veille sur moi et surveille sans doute trop. Est-ce de ces temps anciens que me vient un goût de la solitude (physique - bon sang mais foutez-moi la paix - let me be alone) et un désarroi absolu face à la solitude (loneliness - on m'aurait trop peu laissée me construire à ma guise et je ne saurais plus ou mal me passer d'avoir en permanence quelqu'un qui se soucie -) ? J'ai des souvenirs de courses qu'on fait (la poste en particulier), de promenades de type "tour du pâté de maisons" et aussi un peu dans les vergers qui à l'époque couvrent encore ces collines d'Ile de France, que c'est très escarpé (ça l'est, en fait, mais pas tant). D'autres de la belle lumière de fin d'après-midi et qui entre chez nous par le côté salon, celui qui justement donne vers la colline. De très vagues impressions d'échanges avec d'autres enfants de balcons à balcons - aller les uns chez les autres semble exclu, nous sommes sans doute trop petits -. Deux souvenirs culinaires : le riz au lait (caramélisé) et une crème aux oeufs dont ma mère plus tard ne se souviendra pas qu'elle en confectionnait et qu'elle était si bonne. Des souvenirs des livres qu'on me lit, que je réclame souvent les mêmes, que je les sais par coeur et tourne les pages au bon moment, et que mon père au soir me raconte, mais sans lire, comme un vrai bon conteur qu'il aurait pu être, une version toute personnelle des aventures de Pinocchio. Les personnages ont chacun leur façon de parler, et certains mots incantatoires m'en sont restés (dont un mystérieux Coucoumioucoucoumioucasselescailloux) qui devaient être des équivalents dans l'histoire de "Sésame ouvre-toi" chez Ali Baba.

Et des souvenirs précis de la télévision.



C'est un poste en noir et blanc (à l'époque, forcément), où les chaînes se syntonisent en tournant un bouton comme certaines radios encore le nécessitent. Ça pose peu de problème, il n'existe qu'une seule chaîne (1). Parfois l'émission se brouille et il faut tourner un peu la petite antenne intérieure dont mon père a équipé notre équipement. Il m'interdit d'y toucher. Plus tard, et malgré ça, c'est moi qui deviendrai l'as du réglage, tant et si bien qu'on m'en délèguera l'autorité mais pour l'instant je suis bien trop petite. Et une petite ça obéit.



Il y a donc le jeudi à 16 heures des émissions, pendant deux heures (?) pour les enfants. Elles sont présentées par la marionnette Claire. Ces programmes sont complétés par Bonne Nuit les Petits avec Pimprenelle et Nicolas et qui est quotidienne et dont les parents se servent pour dire après "Au lit" alors que je trouve moi qu'il est rudement tôt. Il y a aussi le petit train de l'interlude.

Et des émissions de sport, le sport ce n'est pas violent, alors j'ai le droit. Parce que pour ce qui est du reste, ma mère exerce une censure épouvantable : le bon vieux Zorro de Walt Disney ("Un cavalier, qui surgit hors de la nuit, court vers l'aventure au galop...") est jugé trop plein de combats, je dois me battre pour le voir, ainsi qu'un "L'homme à la carabine" qui ne devait pourtant pas aller chercher plus loin que Rintintin. Ma mère n'aime pas Rintintin parce qu'il y a un chien et qu'elle n'aime pas les chiens. Elle me le fait savoir devant chaque épisode. Et je me fais peur quand je reproduis cette même attitude (mais pour d'autres motifs, en râlant que c'est niais, qu'on les prend pour des cons) face aux émissions que regardent mes enfants.

Longtemps je crois que "L'homme à la carabine" est l'histoire d'un type qui s'appelle Lomma et que La Carabine est son surnom parce qu'il est fine gachette. J'élaborerai toutes sortes d'historiettes dérivées, parfois avec mon père rebaptisé Lomma, comme complice consentant.

"Thierry la Fronde", ça sera plus tard.

Ce que j'aime entre tout, ce sont les Poly. Et comme Cécile Aubry en écrira à mesure que son fils, le petit Mehdi, grandit, puis que le casting s'élargira à d'autres, le petit cheval me tiendra compagnie jusqu'à l'adolescence. (et ma mère de râler parce qu'elle n'aime pas les chevaux, mais moins pas que les chiens alors elle rouspète moins que pour Rintintin ou "Belle et Sébastien"). Je me souviens en particulier d'un "Au secours Poly" (2) qui m'a durablement marquée et dont je me rappelle bien fort un élément de l'intrigue : un petit garçon (3), maladie ou accident, était paralysé et à force de patience et de proximité le poney l'aide à remarcher. De là jusqu'à 43 ans, je croirais dur comme fer aux miracles de l'amitié. Et qu'on peut être amis en étant aussi différent qu'un cheval et un humain, franchement c'est pas le problème.

Et puis ce souvenir mystérieux car chronologiquement impossible : se réveiller très tôt un matin pour suivre une cérémonie d'ouverture de J.O. au Japon. Les drapeaux, les athlètes qui défilent, mon père qui répète que c'est au bout du monde et qu'on le voit en vrai. Or des J.O. aux Japon il y en eu en 1964 (Tokyo) et 1972 (Saporo), donc ça ne colle pas. Confondrais-je dans mon souvenir le Japon et le Mexique (1968) ? Et pourquoi m'est-il resté comme de toute solidité que c'était en 1966 ?

J'oubliais : de temps en temps à la télé, et des fois sauvagement au jour et heures des enfants à la place de leur Poly préféré, passe un vieux monsieur grand et gris, qui a toujours l'air fâché et de gronder des élèves pas sages, et qui me fait peur ou comme un vieux grand-père bougon à ses petits enfants. Mes parents refusent de m'expliquer vraiment qui il est, on ne parle pas politique devant un enfant, il pourrait cafter. Quelqu'un (une cousine ?, passent parfois à la maison des cousins, cousines, oncles et tantes et même d'Italie et même qui font des photos EN COULEUR parce qu'ils sont très riches et qu'ils nous envoient après parce qu'ils sont très gentils - je n'aime pas toujours quand ils sont là même si c'est la fête et plein de cadeaux pour moi, parce que mes parents veulent encore plus que je sois très sage et puis ma mère est si nerveuse à chaque fois (avec mes yeux d'adulte je sais que c'est parce qu'elle tient trop à ce que tout soit parfait)- ) des grands me concèdera qu'à un moment il a sauvé la France ( - Ce monsieur là ? - Oui mais maintenant, il est vieux).

Et je n'aime pas non plus quand apparaît la mire en lieu et place de la marionnette Claire, j'apprends le mot "grève" que je ne comprends pas. Et têtue comme une mule je regarde la mire en me concentrant très fort afin qu'elle disparaisse et que Poly revienne, ou même déjà juste la marionnette Claire, même sans Poly. Claire, reviens, ça serait si bien.

(1) C'est faux, je sais, puisque la 2ème a émis pour la première fois en 1963. Est-ce qu'on ne la captait pas ? Est-ce qu'on m'avait raconté qu'il n'y en avait qu'une pour que je ne touche pas moi-même au bouton de réglage ?

(2) Je n'en ai hélas nulle pas retrouvé la trace regardable de celui là alors que les tous premiers Poly, les "Belle et Sébastien", ont été réédités.

(3) Je crois me souvenir qu'il se prénommait Pascal, ce qui est peut-être faux. Marrante mémoire je viens de chercher et effectivement un Pascal est présent ... parmi les acteurs et c'est le prénom du jeune héros des premiers Poly. En revanche pour l'année de diffusion, j'avais tout bon.

gilda_f

gilda_f, sur le chemin de 19xx à 2006,
dimanche 24 août 2008

4 : 1967/1968 Déménagement, scolarité, hypermarché et bouteilles consignées

lieux : Chambourcy (78) près de Paris puis Taverny (95)

logements : immeubles longs et parallélépipédiques de 5 à 7 étages, des HLM améliorées sur une colline encore boisée. après le déménagement : petits pavillons en série

De mai 1968 j'ai la vision d'un tabouret. Un tabouret sur un balcon. Un balcon de pavillon. Et une attente immense sur le tabouret sur le balcon du nouveau pavillon que nous habitons. Ou plutôt que nous devrions habiter si les déménageurs arrivent. Ça semble pas gagné. Mes parents, s'ils ne sont pas déjà en train de s'engueuler, sont tendus à l'extrême, A l'excitation joyeuse du Enfin ça y est a succédé, Mais ces déménageurs, ils n'arriveront donc jamais.. Mes parents me disent ni "putains de", ni "connards" car ils sont bien élevés (très). Je suppose vu d'à présent qu'il s'agissait d'un problème dû à la pénurie d'essence de ces mois-là.

J'ai peur qu'entre mon papa et ma maman une fois de plus ça dégénère. Alors je me fais toute petite, sage et immobile, sur le tabouret sur le balcon où je me suis mise (à moins qu'on m'ait posée là histoire que je ne sois pas "dans les pattes") pour guetter l'arrivée (du camion). Qu'ils arrivent et qu'on m'oublie.

La nouvelle maison mes parents en rêvaient, on est venus dimanche après dimanche surveiller le chantier (1) ils se tueront à la payer, mon père ira jusqu'à cumuler deux journées de travail par jour pour y arriver (il ne voulait pas que ma mère reprenne le travail une fois qu'ils étaient parents, et à l'époque en France une femme avait besoin d'une autorisation signée de son mari pour pouvoir être salariée). Moi pas tellement, j'étais bien où on était et à l'école je commençais tout juste à m'habituer.

J'y allais par intermittence depuis la rentrée. Fragile de santé, et vivant jusqu'alors plutôt recluse auprès de mes parents, j'y attrapait le moindre petit microbe qui pointait ses quelques virulentes cellules. J'ai donc passé autant de temps dans la salle d'attente du médecin et fiévreuse au lit, que dans la cour de récré. A mes absences s'ajoutaient comme un décalage d'avec mes camarades. Ils parlaient tous français. Moi aussi. Et pourtant peu d'entre eux me comprenaient (2) et parfois leur babillage où leur comportement me laissait perplexe. Je démarre cette année-là ma longue carrière d'extra-terrestre. J'ai l'habitude d'être seule alors à l'époque je n'en souffre pas. C'est un peu comme d'être un explorateur dans un pays encore plus inconnu que l'Italie de mon papa. Au début je me fais taper dessus : je suis pas bien grande, je vois jamais venir, et je ne me défends pas. Après on me fout la paix : je suis pas marrante comme fille à taper, d'abord j'ai pas peur, ensuite je ne pleure pas et enfin j'essaie de discuter et de dire "Mais pourquoi tu fais ça ?". Quand on est parti de Chambourcy, je commençais à m'établir dans un rôle de consultante : on venait me demander quand les maîtresses d'école ou les plus grands avaient dit des mots qu'on ne comprenait pas (3). J'ai vite pigé qu'il ne fallait pas, surtout pas, que je rigole dans ces cas-là même quand c'est trop bête, sinon les autres ça leur donnait envie de me faire mal. D'une façon générale, l'école me déçoit : on n'y apprend pas à lire et je venais pour ça. On nous fait faire des dessins à longueur de journée, ou des découpages ou des petits objets. Je me souviens d'un travail sur une bogue de châtaigne et en plus ça piquait. Je ne vois vraiment pas l'intérêt. Des fois on nous fait un peu compter, mais c'est jusqu'à pas assez. En plus on n'a même pas le droit de parler avec ses voisins. Je comprends très bien qu'il faille se taire quand la maîtresse nous explique quelque chose, mais quand on est en train de se piquer les doigts sur la bogue à dessiner après, ça sert à quoi qu'on se taise (en plus de faire un truc idiot et pas drôle) ? Mes camarades, mêmes incompréhensibles et parfois violents (mais d'autre bizarrement gentils et ça fait presque plus (+) peur : pourquoi le petit garçon, là, est il venu me faire un gros bisou alors qu'on se connaît pas ?), ne m'effraient pas. En revanche, une des femmes de l'établissement, la directrice je crois, ou une institutrice plus âgée me terrorise. Elle me paraît grande (elle ne devait pas, mais j'étais toute petite), est très massive et crie sans arrêt sur tout le monde et des fois sur moi. Je ne trouve aucune logique dans ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas. Je me dis que si ces dames ne sont pas contentes de moi elles le diront à ma maman et que ça la peinera. Je me souviens qu'une fois on m'envoie au coin, mais que je me fais crier dessus très fort parce que je n'y reste pas (j'ignorai qu'il fallait, comme j'ignorai pourquoi on m'avait dit de me mettre là). Et puis surtout ce qui m'échappe c'est qu'on ne peut pas aller faire pipi et caca quand on veut et c'est idiot : au moment de la récré il y a tout le monde en même temps, et puis c'est pas forcément quand on a besoin. Je crois qu'en ce printemps pour les grands historique, où le déménagement me fait quitter ces lieux pas inintéressants mais bordés de grillages et de portes fermées (qu'est-ce que je n'aimais pas ; au point 40 ans plus tard de retrouver sans hésiter où c'était, tant les souvenirs étaient marqués), j'avais enfin réussi à conquérir certains privilèges d'autonomie, l'institutrice intelligente ayant compris que je ne faisais pas de bêtises quand on me laissait faire ce que je voulais et qu'elle gagnait un temps fou en ne s'offusquant pas de mes frasques. Je n'incitais personne à me suivre et les autres me trouvaient (sans doute ?) trop bizarre pour avoir envie de m'imiter; ou que c'était trop risqué parce qu'on se faisait tout le temps gronder. Et puis des fois je les faisais bien rire, comme quand elle demandait : - Dites-moi un mot avec le son "ien" ? Et que je répondais "ouah" (4). Bref, j'avais déjà un fameux problème avec l'autorité. Et celui-là je ne le dois pas à mes parents, que ça rendait perplexe aussi à leur heure. Avec eux, j'obéissais assez parce que j'avais peur de leur faire du chagrin ou qu'à cause de moi après ils se disputent. Mais j'ai toujours été incapable d'obéir juste "parce que c'est comme ça" et que l'autre qui ordonne détient un pouvoir.

Enfin, c'est aussi l'année de la découverte du monde glacé (car froid) de l'hypermarché. Un des premiers de France s'est ouvert en bas de la colline où nous habitons. Et ce monde-là est si étrange. Il y a des grands chariots où le parent nous met comme pour un long tour de manège sauf qu'il faut faire le travail de dire ce qu'il va oublier, alors on ne peut pas complètement s'amuser. En revanche c'est super parce qu'on ne connaît pas les gens et ils se servent soi-même, donc pas besoin de dire "Bonjour madame" en entrant et de devoir être polie quand la commerçante dit des trucs énervants pour faire plaisir à Maman ("Oh comme elle est jolie", "Oh comme elle a grandi", "Elle va à l'école ?", "Comme elle parle bien...") alors que j'ai toujours envie de crier "Mais vous arrêtez de dire des faussetés et puis je suis pas un bébé". Je me souviens des bricks de lait qui avant d'être parallélépipédiques sont en forme de berlingots (les bonbons d'avant) géants. Et puis la consigne pour les bouteilles (de vin ? de limonade ?) en verre. Et que c'était magique parce qu'au lieu de dépenser de l'argent, au petit guichet pour ça, on nous en donnait. Après, ce jour-là, on s'achetait un croissant (5).

Le jeudi dans une camionnette qu'il gare à mesure au bas de chaque immeuble, passe le poissonnier. On lui achète des filets de merlan. Aucun souvenir de si j'aimais ça ou au contraire pas. Juste ce point de repère : merlan, jour sans école. Et que ma mère les passe dans la farine avant de les jeter dans la poêle.

Et ceci : un jour ma mère effectuant nerveusement en voiture un créneau, tape rudement sur le véhicule voisin, c'est très en pente la colline. Ça secoue fort. Je tombe (ou manque de). Je me remets en place sur la banquette arrière (à l'époque ni ceinture de sécurité ni siège enfant) et je commente d'un : - Boum. (6) fataliste et calme ; pince-sans-rire et (presque) serein. Elle rit. Elle va bien (ouf).







(1) et à la réflexion la photo sur le parking qui figure chez Traou date peut-être plutôt de l'hiver 67/68 que du suivant.




(2) Ce qui n'est pas sans me rappeler une certaine histoire de "cinq ans trois quarts".




(3) J'ai ainsi un souvenir très précis d'une fois où j'essaie d'expliquer le mot "pansement" à une petite fille et un petit garçon et que je cherche parmi ceux qui jouent quelqu'un qui en aurait un (souvent, les garçons, qui vivent en shorts en ont aux genoux) mais que je n'en trouve pas (ou pas immédiatement).



(4) Parce que le chien il fait ouah ouah. Notez que ça faisait pas rire tout le monde (hé oui, déjà).




(5) Rétrospectivement je doute que les quelques centimes de la consigne fassent l'équivalent du prix d'un croissant, mais bon.




(6) De nos jours j'aurais dit "Plog" mais Fred Vargas ne devait pas déjà savoir lire non plus, alors écrire, elle en était loin.

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