Petits cailloux et ricochets

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

les textes
S'abonner

Les petits cailloux de : fauvetta

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

Fil des billets - Fil des commentaires

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 29 janvier 2007

1952 - Une Nouvelle Fille Ogino

29 novembre 1952.

Au petit matin, elle a senti quelques douleurs. Trop tôt normalement, la naissance est prévue 3 à 4 semaines plus tard... Maman ne dit rien, et laisse mon père partir travailler... Dans la matinée, Grand-Mère qui habite dans la maison mitoyenne vient la saluer. Austère et presque silencieuse comme d'habitude, elle ne remarque rien, et emmène les petits avec elle, l'aîné est parti à l'école. C'est que l'enfant qui s'annonce et déjà le cinquième... Un bébé Ogino de plus dans le quartier...

Tenir, tenir... Maman serre le dents, elle veut se débrouiller seule, ne pas se sentir confisquée comme les autres fois... Elle sort couper le bois pour la cuisinière, elle s'active malgré la souffrance qui se fait de plus en plus vive... Elle s'arrête lorsqu'elle a trop mal, elle transpire, marche un peu courbée, reprend son souffle... Ce bébé imprévu qui arrive déjà, encore une surprise de la méthode Ogino sans doute... Quatre enfants en cinq ans, que de fatigue. Elle est obligée de s'aliter, trop mal. Elle monte tout doucement l'escalier ciré qui rejoint la chambre. Elle souhaite rester seule,... Accoucher en paix, crier ou pas, pousser comme cela lui chante, à son rythme, sans agitation autour d'elle.

En fin de matinée, visite de ma Tante Margot, elle partage la grande maison de Grand-Mère avec Tonton et ses enfants. Elle raccompagne les petits pour le déjeuner. Elle trouve Maman en train d'accoucher ! Contrariée, elle ronchonne un peu, pfff, jamais je ne vous comprendrai vous ! Elle renvoie les petits, et fait prévenir la sage-femme en urgence. L'eau chauffe, Margot s'active pour les préparatifs, ah rien n'est vraiment prévu, mais elle ne panique pas. La vieille sage-femme calme et joviale arrive en vélo, juste à temps pour me mettre au monde ! Une petite fille c'est une fille Greta ! Ma mère épuisée sourit, me regarde et, me dira-t-elle plus tard, j'ai su tout de suite que tu étais un bébé facile et gentil.

Rentrant lui aussi déjeuner, mon père me découvre, tout content d'avoir une nouvelle fille, Cocotte ma jolie Cocotte me dit-il. Les petits sont revenus, Grand-Mère, Tonton, les cousins tous rappliquent joyeusement. Tante Margot, fausse dure, sera ma marraine, elle l'a bien mérité non ? Elle m'aime déjà je le sais bien ! Papa décide de m'appeler Anita, ma cocotte Anita, refusant le prénom proposé Monique. Il tranche, cela sera Anita, sa cocotte. Et c'est vrai, jusqu'à la fin de sa vie, un autre 29 novembre, j'ai été pour lui Anita-Cocotte !

fauvetta

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1955-1960

J'ai du mal à déméler mes souvenirs personnels, et ceux de la légende familiale. Mes parents sont tous les deux décédés maintenant, je ne peux donc plus vérifier auprès d'eux.

1955 : j'entre à l'école maternelle après la naissance de ma petite soeur Brigitte. Je naime pas l'odeur de l'école et des Bonnes Soeurs, mélange de cire et de renfermé. Etre écartée de la maison m'est insupportable, je sais que je fais des histoires, mais pas trop quand même, les Soeurs sont très autoritaires et sévères. En fait, cette fin d'année 55 me fait encore mal, je me sens coupable. Brigitte décède à l'automne d'une méningite, Greta ma mère ne peut accepter sa mort, et j'ai toujours eu le sentiment que si elle avait eu à faire un choix... Et parfois je crois l'avoir entendue le dire... Je ne sais pas, vraiment pas. Grand-Mère meurt le mois suivant. Un froid glacial m'envahit lorsque je pense à cet hiver 55-56. On dirait que les tombeaux de Brigitte et de Grand-Mère se sont installés chez nous. Maman ne va pas bien, et personne ne pense à lui venir en aide.

1956 : en août, naissance de mon frère. Un petit gars tout fragile. Je me souviens j'étais dans le couloir, je voyais les gens sortir de la chambre de maman, et leurs paroles dures et sans coeur, sur cette pauvre Greta qui n'allait pas s'en sortir, cette naissance rapprochée, et ces gosses délaissés... me peinent encore. Ma Tante Margot arrive et me dit en riant : Je suis venue chercher ton petit-frère, je vais l'emporter avec moi ! Soulagée je lui réponds Oh oui, fais-le, cela nous débarrassera ! Alors sont venus les cris du choeur des hypocrites : cette enfant est méchante, oh la méchante. Moi je ne comprenais pas ce qui m'arrivait, quoi, mais je pensais que personne n'en voulait de ce bébé ! Ne plus faire confiance aux grands, écouter et se taire.

1957-58-59 La vie continue, je vais à l'école de façon épisodique. Maman n'aime pas non plus nos écoles, la mienne, et celle de mes frères. Elle ne nous encourage jamais à y aller ! Oh mais reste donc là ce matin, tu iras cet après-midi, dit-elle souvent à l'un de nous. L'été je suis contente de suivre mes frères, nous nous éloignons pendant des heures de la maison, bâtissons des cabanes dans les arbres, construisons un radeau sur la rivière... C'est la liberté, j'ai hâte de grandir, de devenir autonome. Maman débordée nous laisse faire ce que nous voulons, n'intervient pas. Papa, Tante Margot râlent un peu, ils faut dire que nous en profitons pour faire des bêtises, mais qu'est-ce que nous nous amusons bien ! Juillet 1959, naissance de ma petite soeur Vivie. Toute frêle et fragile. Mais un bébé facile, sans exigence. Nous sommes maintenant 7 enfants : 4 garçons, 3 filles, et allons aborder les années 60...

fauvetta

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 12 février 2007

60 à 63. Du Soleil dans le dos

1960-1961-1962-1963

L'été, le Soleil, et la liberté.

8, 9, 10, 11 ans et déjà libre. Libre d'élargir chaque jour un peu mon univers. Nous vivons dans une petite ville, mais c'est comme à la campagne. J'ai exploré les limites de ma rue, et découvre le monde des petits chemins, des champs et des rivières.

Jusqu'alors bons camarades, mes grands frères décrètent qu'ils ne veulent plus "de gonzesses avec eux !". Ils ont leur bande, s'amusent énormément, et n'ont pas besoin d'une fille qui ne court pas assez vite ! Très vite, je me retrouve entourée d'enfants du quartier de mon âge, et de plus jeunes. Les mères débordées confient les petits aux plus grands et nous embarquons dans la troupe les petits frères et soeurs de 3-4 ans... Diane, la chienne rousse de mon père nous suit partout, fidèle et protectrice. Il fait chaud, très chaud, la piscine de la ville n'est encore qu'à l'état de projet.



Nous avons découvert que nous pouvions nous baigner dans les carrières d'argile situées près du petit cimetière. L'après-midi, nous chipons les torchons de nos mères, et des bouts de tissus en guise de serviettes de bains, et allons nous rafraîchir. Evidemment aucun de nous ne sait nager... Nous pataugeons dans l'eau douce, en culotte, nos pieds se collant à l'argile... Bains de boue d'argile... Nous jouons à nous arroser, nous barbotons... Et nous nous dorons au soleil ! Nous partageons nos goûters, de grosses tartines à la confiture. Nous rentrons dans nos familles, les joues rouges, le corps bronzés, fatigués, calmes et tellement heureux, mais déjà excités à l'idée d'y retourner le lendemain !

Je sens encore la chaleur du soleil dans mon dos... Aujourd'hui, lorsque je suis à la piscine, assise sur le rebord, les jambes dans l'eau, je ferme les yeux, et je retrouve tout de suite cette sensation de chaleur et de joyeux bien-être... A chaque fois je me sens bouleversée, le souvenir des petits minots que nous êtions me fait sourire, et me rend molle d'émotion. Si libres et si heureux de se baigner.

fauvetta

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 février 2007

1965 - La Visite du Président

1965. Grande effervescence dans notre petite ville. Le président De Gaulle doit faire une courte halte dans le cadre de la campagne électorale. Les enfants des écoles publiques, et nous les filles de l'école privée, avons été réquisitionnés et nous attendons, massés devant la foule sur la Place du Château. Le Grand Homme apparaît entouré de son équipe de campagne, nous agitons nos petits drapeaux tricolores. Christine, petite fille de mon école et de ma classe (oh la chance que nous avons, merci Seigneur...) remet un bouquet au Général qui lui fait la bise ! Quelle émotion, je sens nos religieuses chavirer, il me semble bien que je suis un peu jalouse même... Je ne me souviens pas de son discours ou des quelques mots qu'il a dû prononcer, mais de l'empressement de toute l'école auprès de Christine, au bord des larmes et de l'étouffement. Soeur Directrice met un terme à ces puérils énervements de filles, et rappelle que Dieu nous voit, allez zou retour à la réalité, on reprend nos livres et cahiers !

A la maison, cela a bardé ! Et pas qu'un peu. Mon frère Félix, le rebelle-farceur a eu l'idée de poser une banderolle à sa fenêtre de chambre avant de partir le matin. Avec les mots suivants : Vive l'OAS ! Rhaaa tous les gens qui sont passés dans notre rue, pour aller à l'épicerie, ou chez le cordonnier, ou ailleurs, ont failli s'étrangler. Alerte, Alerte ! Mon père averti, est revenu, a arraché le drap blanc qui claquait dans le vent. Enervé, Il attend mon frère de pied ferme... Félix revient, flanqué de mes autres frères : "Je voulais rigoler". C'est sa seule explication ! Malheureux lui dit mon père, mais tu veux me faire aller en prison, tu es malade ? Avec tous les flics qui patrouillent dans le coin ! - Non, non c'était pour rire, et tout le monde sait que tu es au Parti, tu ne risques rien...

Mon père n'a pas eu d'ennuis, les voisins ont encore soupiré et ricané un petit peu aussi, mon frère imperturbable s'est tout de suite attelé à la recherche d'une nouvelle idée, pour rigoler.

fauvetta

fauvetta, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 février 2007

1969 - Un Nouveau Monde

Eté 1969, j'ai 16 ans je pars travailler dans une colonie de vacances de la Mairie de Bobigny, près de La Cotinière dans l'Ile d'Oléron. Nous, le personnel d'entretien arrivons deux jours avant l'arrivée des enfants, pour tout nettoyer et préparer. J'ai la bonne surprise de découvrir Nelly, qui vient de ma petite ville. On ne se connaît pas, elle fréquentait l'école publique. Nous logeons avec deux autres jeunes filles dans la même chambre. Les enfants arrivent au petit matin, et descendent du car l'air apeuré, fatigués et timides... J'ai autant la trouille qu'eux, moi aussi c'est la première fois que je quitte ma famille, ma rue, et je découvre le monde du travail ! Très vite je me sens à l'aise, presqu'en famille avec les cuisiniers et toute l'équipe. Nous travaillons dur, mais nous sommes libres une partie de l'après-midi , et avons un jour de repos par semaine. Nous nous organisons pour aller à la plage en stop, se faire des petites soirées sympas, et rigoler. Ma chambrée de filles me plaît, nous partageons tout, nos fringues, nos idées farfelues, nos rêves, nos peurs...

Peu à peu je me rapproche des "aristos" de la colo : les moniteurs et monitrices, les Monos ! Je suis fascinée par leur aisance, leur gaité, leur autonomie. Ils sont étudiants, ce sont des adultes pour moi, comme je les envie ! De temsp en temps, ils m'invitent à passer la journée avec eux et les enfants lors de mon jour de repos... Et à partager leur soirée entre monos, où ça discute, pérore, fume, picole, drague, la vie des grands en somme... Leurs études les passionnent, ce ne sont pas des gosses de riches, et très vite ils m'associent à leur groupe. Je les admire en silence, heureuse d'être avec eux. Et je me dis, voilà, il faut que j'y arrive, qu'un jour je sois moi aussi une étudiante !

Le matin, lorsque je reprends le travail à la cuisine, mes collègues me "taquinent" en faisant un peu la gueule : Alors ils sont mieux que nous les Monos, tu préfères les intellos ? On n'est plus assez bien pour toi ? Et voilà, c'est le début d'un long déchirement : oui je voudrais faire comme eux, mais oui je vous aime vous aussi !

fauvetta

page 1/1 | page 1

page 1/1 | page 1