Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : cassymary

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 mars 2007

Je ne veux pas sortir

J’ai moins quelques heures: je ne veux pas sortir, je fais de la résistance. Je suis bien au chaud dans le ventre de ma mère. Dehors ce n’est pas le monde que j’avais commandé, je ne suis pas adaptable à celui-là.

Je ne veux pas sortir, elle non plus elle ne veut pas que je sorte, elle a peur, peur que ça se passe mal, peur d’y perdre sa vie, peur que ce soit une deuxième fille.

Je vais rester là. Et d’abord, pourquoi je sortirai? Personne ne veut de moi. Je ne suis pas celle qu’on attendait. Je suis celle qui est arrivée en plus, en trop. Maman a donné la vie à une petite fille 13 mois avant. Premier enfant désiré, qui devait être aussi le dernier. Aînée de 18 garçons et filles, elle en a torché des mômes, essuyer des morves, bercé des bébés geignards. Un père saoulard, une mère soumise et débordée. Elle s’était bien juré qu’elle ne ressemblerait pas à ça. Juste un enfant, pour l’aimer, pour concrétiser une union hasardeuse qui la sortirait de sa condition sociale. Et puis quand le médecin lui a dit qu’un autre enfant mettrait en péril sa vie, elle s’est sentie soulagée. un enfant, c’était ce qu’elle voulait.

Ils ne me donnent pas le choix. Je ne veux pas sortir? je fais des simagrées? Ils en ont maté des pires que moi. Je ne veux pas aller jusqu’à eux? Ils viendront jusqu’à moi, me cueillir au beau milieu de ce ventre que je ne veux pas quitter.

Aie! cette lumière agressive, mais où je suis tombée? Retournez-moi à l‘expéditeur, je ne ressortirai que lorsque vous m’aurez trouver le monde qui me convient.

Ils lui ont ouvert le ventre pour me sortir de là. Arrachée de ma bulle, je n’ai eu de cesse par la suite, de m’en construire une autre pour m’y cacher des autres. Spectatrice d’un monde qui ne tourne pas tout à fait comme je le voudrais.

Ma mère, épuisée, m’aime quand même, m’aime déjà. Même silencieuse, même lointaine, même sans le dire, même sans le montrer, elle m’aime. Pas avec les mots, pas avec les gestes, juste avec le coeur.

Mon père, déçu, incapable d’aimer, m’impose la couleur de ma future vie, et me donne le prénom d’un garçon, pour ne pas oublier qu’enfant non désiré, je ne suis pas non plus l’enfant qu’il aurait aimé toléré.

- J’ai 1 jour. Misère, dans quel monde de fou j'ai atterri ? Ils défilent tous dans ma chambre admirer le bébé élu plus beau bébé de la maternité! Je veux la paix, et on vient me prendre en photo. Je vous avais dit que je ne voulais pas sortir.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 15 mars 2007

1961: un an

1961: J’ai un an. je ne manque de rien, du moins je le suppose. Beau bébé joufflu, je suis d’une extrême sagesse. Je pleure rarement, mange de bon appétit, allant même jusqu’à finir le biberon de mon frère de lait, enfant né un mois après moi et fils de la meilleure amie de maman. Je fais mes nuits depuis longtemps. Les jalons sont posés. Il n’y a rien à redire de cet enfant trop sage, qui ne fait pas de vague.

Près de mon berceau, il y a cette petite main posée et ses yeux aimants. Ma grande soeur, qui m’a accueillie tendrement, qui m’aime et comprend déjà que pour lutter, être deux ne sera pas de trop. Je sens l’amour de cette soeur, d’un an mon aînée, et c’est à cet amour que je décide de m’accrocher pour les quinze ans à venir. Maman s’occupe bien de nous, moi dans ses bras, ma soeur accrochée à son bras. Elle joue son rôle consciencieusement, répétant les gestes maintes fois accomplis pour ses 17 frères et soeurs. Elle a fermé la porte aux émotions, à grand coups de bâton et de coups de pied au cul, reçus tout au long de son enfance. Mais les gestes sont là, précis et efficaces. J’apprends à ne rien réclamer et commence ma vie en espérant être aimée d’elle, vivant dans la peur d’être ”abandonnée” puisque la place est déjà prise, par une autre enfant, peut être plus belle, incontestablement plus intelligente, et qu’on ne peut qu’aimer, puisque je l’aime moi même intensément.

Je cherche dans le regard de maman une invite à avoir moins peur, et c’est dans celui de ma soeur que je découvre qu’elle peut m‘aider puisqu’elle m’aime et que derrière elle je peux me cacher: Moi derrière et elle devant . Et en avant!

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 21 mars 2007

1962: j'ai deux ans

1962: J'ai deux ans.

Nuce, c'est le nom de la petite bourgade où nous avons déménagé. Nous habitons, me semble-t'il, le premier étage d'une maison de village, pas très loin de l'église. Il y a un jardin au rez de chaussé, et un escalier extérieur qui mène chez nous. Mais peut être n'est-ce que dans mon imagination?

Maman s'occupe des courses et du ménage le matin. L'après-midi, elle nous amène en promenade sur les chemins environnants. Ma grand-mère vit avec nous. Des brides de souvenirs: la mémé prenant le soleil devant la porte, des voisins papotant avec maman. Et de papa? Rien, je ne me souviens pas.

Et puis il y a cet endroit où maman nous amène tous les jours. C'est un chemin de terre qui longe un joli champs verdoyant. Le pré est entouré d'un muret construit avec de vieilles pierres du Causse. Par endroit, le petit mur s'écroule. A d'autres, quelques pierres seulement manquent. Dans les trous béants, laissés par les pierres manquantes, ma soeur et moi laissons aller notre imagination. Quelques lapins utopiques et nous voici ravies de leur avoir trouvé un toit.

Ma soeur, dont les lapins sont soit disant plus gros, choisira donc le plus grand espace dans le muret. Moi, j'ai décidé que mes lapins étaient si petits qu'un seul pouvait se blottir dans le creux de ma petite main. Je choisis donc le trou le plus petit.

Nous installons nos petits compagnons imaginaires dans leurs refuges. Quelques brins d'herbe pour leur repas du jour, et nous refermons avec une pierre trouvée dans l'herbe. Il ne faudrait pas que l'un d'eux prenne la poudre d'escampette.

Et chaque jour, nous réclamons notre promenade jusqu'au pré où nous attendent nos amis si discrets. Nous changeons l'herbe, quelquefois nous rajoutons une carotte.

Et nous rions, nous rions de notre belle invention.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 27 mars 2007

1963: j'ai trois ans

Nous vivons toujours à NUCE, dans la même maison de village. Maman s’est faite une amie. Elle habite avec son mari et ses filles dans une belle maison neuve, à la sortie du bourg. Maman nous y amène très souvent. Nous y passons des après-midi entiers. Les deux filles, déjà adolescentes aiment s’occuper de nous Elle nous coiffent, nous racontent des histoire, nous promènent dans les champs qui entourent la maison. Et puis il y a cette fille, bien plus âgée que moi. Elle me fascine. C’est la fille de la boulangère. Je l’observe de loin. Je la trouve jolie. J’aimerais lui ressembler. Elle a des cheveux châtains, illuminées de reflets roux. Ils sont très longs. Si longs qu’ils lui descendent en cascade jusqu’aux mollets. Quand elle court, sa chevelure flotte au vent. Je me plais à imaginer qu’elle est un ange et qu’un jour, c’est sûr, ses beaux cheveux longs lui permettront de voler.

J’ai trois ans. J’ai les cheveux courts et noirs comme l’ébène. Je veux grandir. Je veux avoir des cheveux qui descendent jusqu’aux chevilles. Je veux être jolie. Et puis je vais apprendre à voler.

cassymary

cassymary, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 5 avril 2007

1964: j'ai 4 ans

Nous voici à l'année 1964. Je vais devoir choisir parmi tous mes souvenirs. Entre 4 et 6 ans, il y en a tant. Je pense avoir vécu la meilleure partie de ma vie. Je vais sans doute faire de longs textes pour les 3 années à venir, mais ils seront à l'image de cette période de mon enfance: riche.

1964: J'ai 4 ans. Nouveau déménagement. Nous partons pour le Nayrac, un petit bourg situé à quelques dizaines de km de Laguiole. Nous allons vivre dans une ferme au nom prédestiné: Beauregard. A l'écart du village, le confort est spartiate. l'eau à l'extérieur, pas de salle de bain, wc à la turque au fond de la cour. Un palais aux milles souvenirs pour la petite fille timide que j'étais. Voici un de mes plus lumineux:

1964: Flika

Cet après-midi là, maman nous avait laissé au bon soin de la mémé.

Dès son départ, nous nous étions installées devant l’écran de télévision. On y diffusait un film pour enfant dont le personnage principal était un cheval surnommé Flika.

Nous aimions les histoires d’animaux et ne rations aucun épisode de Rintintin, ou de Skippy le kangourou.

Le film qui passait ce jour là racontait l’amitié d’un jeune garçon avec un magnifique pur-sang noir. Nous avions pleuré à chaudes larmes tout au long du film, notamment à la dernière scène. On y voyait les deux amis s’avancer dans l’océan, au coucher du soleil, juste avant que le mot FIN n’apparaisse sur l’écran en noir et blanc.

Devant mon chagrin, ma soeur avait, pour me rassurer, inventer une autre fin, imaginant le cheval déployant de superbes ailes couleur de feu et s’envolant vers le couchant, le jeune garçon s’agrippant à sa crinière.

Pendant que nous étions sous le charme de Flika, maman était partie à mobylette faire quelques courses au village voisin, distant d’une dizaine de kilomètre. C’était jour de foire et elle avait envie de se fondre dans la foule des grands jours.

Après avoir roulé plusieurs minutes, elle s’arrêta sur le bas-côté pour repositionner son panier d’osier sur le porte bagage. C’est à ce moment là qu’elle entendit un gémissement venant du bois en contrebas.

Maman laissa sa mobylette et sauta le fossé d’un bond. La plainte se fit plus proche. Elle descendit de quelques mètres encore, s’accrochant aux branches. C’est là qu’elle le découvrit. C’était un chiot, à peine âgé de quelques semaines. Il avait probablement été abandonné là par quelque personne peu scrupuleuse. Sans doute était-il là depuis peu car il paraissait en bonne santé.

Bien qu’attendrie par le petit chien, maman ne su que faire de cette découverte. Elle se laissa un temps de réflexion, fit demi-tour, se promettant de regarder, à son retour, si il était encore là, auquel cas, elle le ramènerait à la maison.

Lorsqu’elle repassa, deux heures plus tard, elle trouva le chiot au même endroit. Cette fois-ci, elle le prit dans ses bras et le glissa dans sa poche. Elle imaginait sans doute notre tête lorsque nous découvririons ce qu’elle cachait dans ses vêtements.

Ma soeur et moi finissions de goûter quand nous entendîmes le klaxon de la mobylette. Maman éteignit le moteur et nous appela :

_ “Les filles, venez vite, j’ai une surprise pour vous ! »

Nous nous précipitâmes à l’extérieur :

_ “Tu nous a acheté des gâteaux ? » demanda ma soeur .

_ “Non! Mais j’ai un cadeau pour vous, devinez ce que c’est ? ».

Nous eûmes beau nous creuser la tête, nous n’arrivions pas à savoir quelle était cette surprise. Soudain, une boule de poils sauta de la poche de la veste de laine et se précipita vers les poules qui picoraient dans la cour.

_ “Un chien “ !

C’est dans une cacophonie indescriptible que se termina l’après-midi. Le chiot courait après les poules qui voletaient dans tous les sens, effrayées. Moi, j' essayais d’attraper l’animal, ma soeur sur les talons !

Nous n'en revenions pas. Cela faisait si longtemps que nous avions envie d’avoir un chien, et enfin le rêve devenait réalité. Ma soeur attrapa le chiot avant moi et le prit dans ses bras. Le petit chien, nullement effrayé par ce qui lui arrivait, posa ses petites pattes sur son visage et se mit à la lécher, tout en frétillant la queue. Pendant que maman nous expliquait comment elle avait découvert le chiot, je m'approchais enfin de lui et le caressais, il était doux. Je l'aimais déjà tant.

_ “Comment il s’appelle?».

Maman répondit qu'elle ne le savait pas. Il n’avait pas de collier et avait été probablement abandonné.

_ "Il va falloir lui donner un nom" nous dit elle.

J'échangeais juste un regard avec ma soeur. Et c’est d’une seule voix que nous prononçâmes le nom de notre petit compagnon :

_ « Flika »

Ainsi Flika, le petit chien blanc tacheté de noir, entra dans la famille, un jour d’été, au milieu des cris de joie d’enfant et des caquètements de poules.

cassymary

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