Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : caco

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
lundi 29 janvier 2007

1974 - au commencement

J'ai passé neuf mois de cette année dans le ventre de ma mère. Nous aurions voulu plus - on ne nous a accordé qu'une journée. Le 2 octobre, le bloc était prêt, l'équipe au complet, les scalpels aiguisés. Il fallait y aller, disait-on.
Je n'aurai pas eu l'assaut des doutes, ni l'ivresse de la décision qui se concrétise.
Je suis née par surprise.
Dans les lumières trop vivres, le froid inconnu, sous ces regards scrutateurs et inhumains.

A son réveil, l'infirmière a roulé le petit berceau jusqu'à son lit. Un seul regard lui suffit : "Ce n'est pas elle. Ce n'est pas ma fille."
Car elle savait depuis le début, du fond de son âme et de son corps, qu'elle portait une fille. En ce matin d'octobre, ses chairs malmenées, exsangues, lui crièrent le malentendu.

Neuf mois et un jour avaient tissée la trame délicate et solide de la relation qui s'amorçait. Nous n'aurions pas assez de toute une vie pour y déposer nos couleurs...
Pour l'heure, une mère trop faible et un nourisson trop petit pleurent l'éloignement que la rigueur de l'époque leur impose. Trois semaines plus tard, elles sortiront ensemble de l'hôpital.La mère était épuisée ; sa minceur extrême la faisant paraître encore plus jeune, sans qu'elle lui permette de reporter une reprise de travail imminente. La fille, à demi vaincue, alignait déjà de longues nuits de sommeil. Peut-être retrouvait-elle dans ces trèves solitaires le réconfort et la chaleur qui s'en étaient allés sans prévenir ? A moins que ne s'exprime une propension qui ne la quittera plus, un besoin fondamental de se ressourcer par le repos ?

Les jeunes parents décidèrent de confier tendrement leur toute-petite à la grand-mère paternelle, pendant que la mère put alléger ses horaires de travail avec la bénédiction de son employeur bienveillant.

La vie sera toujours douce dans les bras de Maman...

caco

caco, sur le chemin écrits dans la marge,
mardi 6 février 2007

rythme

Une semaine.

Je renoue avec un rythme qui m'était familier, il y a des années. Les premiers jours, je me sens désertée des mots qui m'ont quittée. Une inquiétude sourd : et s'ils ne revenaient plus ? Puis dans le vide résonne un écho. Une à une, des voix se réveillent ; elles murmurent. Le silence se peuple. Il devient discussion, rires et sanglots mêlés. Il se peuple et se remplit, les discussions se font vives. Elles m'interpellent. J'y participe.

Les mots finissent par déborder de partout, et le sentiment d'urgence par m'envahir : il me faut une page blanche, maintenant...

caco

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 6 février 2007

1975 (1) : neuf dixièmes

La première année... je crois qu'on ne sait pas grand-chose de ce qui s'y joue, de l'évolution unique du petit humain. Le rythme de croissance est ahurissant. Le chef d'orchestre de son évolution n'est autre que le système nerveux central du bébé, interagissant avec les messages du corps et de l'environnement. Tout petit, le tout-petit peut déjà tout. Il est tout. L'univers s'est concentré dans son petit corps ; il lui donne l'élan de vie, la force de dépasser les expériences douloureuses mais inévitables, le pouvoir de continuer de grandir. A la vitesse de l'éclair.
Cette omnipotence s'accompagne de la plus grande des fragilités - une dépendance totale aux parents protecteurs et nourriciers. Le trésor est des plus fragile.

Je ne garderai aucun souvenir de cette première année. Elle s'est perdue dans mes souvenirs, elle s'est disséminée dans les circonvolutions de mon cerveau. Qu'en reste-t-il donc ? Une certitude absolue : c'est elle qui a forgé celle que je suis. Ses forces, ses failles. Je sais aussi qu'elle m'accompagne en sourdine, et c'est vers elle que je tends lorsque je me dépasse. Vers cette puissance dont je n'ai qu'une vague idée, vers ces neuf dixièmes de potentiel inexploité et méconnu.

Je sais aussi que durant cette année, c'est ma grand-mère paternelle qui s'occupe de moi lorsque Maman travaille. Qu'elle est présente et aimante avec les bébés. Je sais aussi que ma mère ne pousse que rarement mon landeau ; elle se sent dévisagée par les passants - elle paraît encore si jeune, comment se peut-il que cette gamine, avec un landeau... ?
Bien sûr ses souvenirs à elle en disent long sur ses sentiments d'alors. Je suis arrivée trop tôt, ces vies qui m'accueillent bras et coeurs ouverts sont irrésistiblement attirées par d'autres lueurs.
Je ne serai jamais leur lumière.
Je choisirai donc l'ombre.

caco

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 13 février 2007

1976 (2) : premier souvenir et fraternité

Cette année-là est celle de mon premier souvenir. Une image très vague, je suis assise sur une couverture posée sur des gravillons, des adultes autour de moi et un enfant aussi. L'enfant tend la main vers moi et me touche le bras. Je crie. C'est sa main : il a pu me toucher ! Il pourrait alors me pousser, me faire mal ?! J'ai peur. Je pleure.

Mon plus jeune oncle, qui a alors 5 ans, se fait vertement reprendre par mes grands-parents et ma mère. Ils ont dû croire qu'il m'avait fait mal. Entre lui et moi, ce fut le début de la série de malentendus qui nous éloignera toujours, malgré notre affection et nos ressemblances.
J'aurais pu avoir un grand frère.



Cette année me vit tout de même accueillir un frère. Pas vraiment désiré, lui non plus, il naquit après ce fameux été caniculaire, 12 jours avant mon deuxième anniversaire.
Le fait que je n'ai pas gardé un souvenir de la grossesse de Maman, de l'attente, de l'arrivée du bébé à la maison... ne cesse de m'étonner. De même que d'imaginer qu'avant 1976, de lui, il n'y avait rien. Et que la terre tournait quand même.
C'est probablement cette absurdité qui m'a fait perdre la mémoire.

caco

caco, sur le chemin de 19xx à 2006,
mardi 20 février 2007

1977 (3) : la maison, la piscine

Sur la route, il faut prendre à droite le chemin de terre qui semble ne mener nulle part. Il passe devant la maison de l'un de mes grands-oncles et des cousins nés de lui. Puis il dessert un portail vert avant de s'arrêter là, rongé par les orties. Derrière le portail s'allonge une allée de gravier gris pâle. Au fond, la maison de mes grands-parents. Elle cache un petit jardin planté de fruitiers. Devant la maison, le long de l'allée, une piscine en haut d'une volée de marches. Et juste avant, une maison toute neuve. Le père de mon père vient de la terminer. Il l'a bâtie de ses mains, durant ses congés de fin de semaine. Ses frères venaient sur le chantier quand ils le pouvaient. C'était comme ça, la famille. Toujours quelquechose à construire, quelqu'un à aider. On savait encore repartir de rien, avec ses deux mains, comme les ancêtres qui étaient arrivés d'Italie. Papy construisait pour mes parents, pour moi et mon petit frère.
Mamie a pris soin de moi chaque jour ouvré jusqu'à ma scolarisation, aussi je connais tout de la maison, du jardin et de la piscine, avant que nous n'emménagions.

J'ai surtout des souvenirs de la piscine. Le premier date de cet été-là. Les adultes prennent l'apéritif sous un arbre, devant la maison de mes grands-parents. On parle des différentes nages, quelqu'un évoque la façon dont les petits chiens, simplement en bougeant le bout des pattes, se maintiennent à flot. Je n'en crois pas mes oreilles : il suffit donc de battre des mains pour se maintenir à la surface !? Ce serait si simple, alors qu'on m'exorte tous les jours à la prudence juste parce que je ne sais pas nager... Après confirmation du geste par ma grand-mère, je pars bille en tête pour m'essayer à la nage du petit chien. Mon enthousiasme fait glisser mon pied sur l'escalier. Je plonge. Je me débats frénétiquement, comme un petit chien, en fermant les yeux très forts. Il fait très noir. J'ai peur. Je vois un loup s'approcher de moi. Sa gueule est disproportionnée. Il m'observe en silence et s'approche pas à pas...
Ma main saisit le bord de la piscine : une gorgée d'air, enfin ! Mais aussitôt, ma main glisse. Et je replonge. Le noir, la peur, le loup...
Sur la terrasse, quelqu'un demande : "Où est la petite ?"
Papa et Papy viennent vers moi en courant, plongent.
Les mains de mon grand-père me hissent hors de l'eau.

Des années plus tard, mon grand-père m'apprendra que je surnageais effectivement... la tête tournée vers le fond de la piscine. Il aurait seulement fallu que je la redresse...
Voilà comment, en 1977, j'ai nagé comme les petits chiens.

caco

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