Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : andrem

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
mercredi 31 janvier 2007

1945 - Année moins cinq

De l'an 40 à l'an zéro.

1945.1 - Comme en 40, Partir.

Bonjour, c’est moi que j’arrive dans cinq ans.

Mais un peu de patience. Il en a fallu, des morts, pour que je trouve ma place.

L’homme avait un sens infaillible de la concordance des temps. La femme avait une capacité célèbre pour déplacer les montagnes. Il se nomme donc Concordance, elle se nomme donc Verbehaud.

Elle lui avait donc écrit une lettre d’amour, remplie d’interpellations, d’ultimatums, et d’exclamations comminatoires, pour le sommer de se déclarer sans le dire vraiment, après cinq ans de relations fugaces il fallait bien ultimer. En ce temps là était le verbe et le verbe interdisait à la femme de parler la première. Mais il n’y avait pas de doute possible sur le sens de la lettre. Elle écrivait du Maroc où elle vivait et d’où elle ne voulait pas sortir, quand lui serait bien parti se chauffer un peu au soleil mais son métier était capital.

De Meknès à Issy-les-Moulineaux, il y a du chemin à se perdre.

D’ailleurs, elle n’était pas du genre à se conformer au verbe, le sien était bien assez haut tout seul, à Verbehaud.

La lettre est arrivée chez Concordance alors qu’il venait de partir à la guerre, tel un Marlborough résigné. Vous voyez, déjà la concordance des temps. La lettre l’a poursuivi d’affectation en affectation, pendant huit mois, le temps de faire le tour de la ligne, inexpugnable qu’ils disaient.

Il put enfin la recevoir et la lire, dans sa casemate, juste le temps de répondre qu’il faisait chaud ce 10 mai et qu’il ne se passait rien, la lettre est datée du 10 mai je n’y peux rien, c’est l’année qui compte, 1940. Et vous voudriez que je m’en foute, de l’an quarante ?

D’abord on n’écrit pas de gros mots. Calme et chaud pour la saison et ma foi ce sera oui à ta question subsidiaire, a répondu Concordance.

La réponse est partie avec le vaguemestre et lui est resté avec son vague à l’âme. Il n’est pas resté longtemps, une semaine plus tard le camion de prisonniers l’emmenait quelque part vers Langres en attente d’un stalag de villégiature autrichienne. Personne ne sait ce qu’est devenu le vaguemestre, mais pour arriver à Meknès, la lettre a mis un an. La femme lut la réponse sans savoir si l’homme vivait encore.

andrem

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

1945 - Moins une

Le retour de Concordance. Les attentes interminables. Le retour du phare de Cordouan. La mairie d'Issy les Moulineaux.

1945.2 - Revenir.

Elle tournait en bourrique. De n’avoir aucune réponse, puis sachant la débâcle de ne plus rien savoir, s’il avait reçu quoi que ce soit alors qu’elle attendait déjà depuis quatre ans qu’il veuille bien faire concorder son temps avec elle et qu’on sentait que là ce serait plus difficile avec tous ces gens qui jouent avec le feu. Si la réponse existait quelque part, serait-elle bien oui comme elle croyait si fort au début ? Pourquoi le non ne viendrait-il pas tout détruire, la longue hésitation de naguère n’était peut-être qu’un non qui prenait son élan et allait balayer les brèves rencontres du passé, les complicités, et le goût de trop peu. Le doute s’insinue toujours dans les attentes interminables.

Comme on découvre ne pas savoir même ce qu’on attend, le doute se répand comme le sang du taureau sacrifié. Puis une fois la réponse reçue, après une minute de bonheur, le doute, la peur, le tournis reviennent : serait-ce une réponse posthume ? Je la vois bien, la date de la lettre, 10 mai 1940, et nous sommes au printemps 1941. Où est-il passé, monsieur Concordance ?

Comme la mouche affolée, elle se cognait à toutes les vitres de la région, elle débitait son métier machinalement du matin au soir, et ses nuits tournoyaient dans le vide. Autour d’elle, on devenait inquiet. Elle avait sa réputation, Verbehaud, dans le petit monde des enseignants du Maroc, ce qui se voyait n’était pas normal. Encore heureux qu’ils n’aient vu que ce qui se voyait, la folie derrière le front droit était près de tout saccager. Il fallut la soigner, avec des sels de strychnine et de la belladone. Je ne sais pas l’effet de ces médicaments là, mais la mention en-tête de l’ordonnance ne laissait rien présager de bon.

Un beau matin, mais je dis un beau matin sans savoir, était-ce soir ou matin, midi minuit, elle sut : Concordance était revenu. Une visite opportune de la Croix-Rouge au stalag 17B, un reste de souci de faire semblant de la part des geôliers, une maladie destructrice en phase avancée sur le bout du rouleau de Concordance, et le voici avec son bon de sortie dûment signé par toute la germanique hiérarchie. Retour case départ, case capitale, Métro Mairie d’Issy, la maison dans la rue à gauche après le feu.

Nous voici à l’automne de 1941. Tous les verrous ne sont pas verrouillés, et la nouvelle du retour a franchi l’estuaire au phare de Cordouan, longé l’Espagne enfermée déjà dans son garrot, et s’est posée avec les mouettes sur un quai à Rabat, où le téléphone arabe l’apportera à la femme errante. Il ne reste à Verbehaud qu’à faire le chemin inverse, revenir, ce qui est un peu plus qu’une formalité en ces temps agités, contempler encore le phare de Cordouan signal des retours heureux et des départs à tout jamais ; de son côté, Concordance franchira la ligne entre zono et nono en baissant la tête pour ne pas trop être vu sans son ausweis.

Il faudra quelques mois pour y parvenir, aux retrouvailles. Trouvailles, devrais-je écrire, car jamais le bonheur de se tomber dans les bras ne les avaient encore saisi, qui se regardaient en biais sans rien oser. Verbe haut était au moins aussi coincée que Concordance des temps. Ce qui n’aide rien, en ces années d’urgence.

andrem

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
jeudi 1 février 2007

1945 - Année double zéro.

L'union sacrée. Les américains. La folie furieuse. La lumière. Pourquoi la deuxième guerre mondiale a-t-elle eu lieu, parce que.

1945.3 - Un été 42

Ce fut à la fin de l’été 42 que tout fut accompli. La mairie jadis tenue par le sieur de Montaigne entendit l’engagement à la face du monde qui n’entendait plus rien dans le bruit des bombes, et l’orgue de Saint-André la bien nommée vint résonner ce bonheur improbable, et on n’avait encore rien vu.

Ils allèrent cacher leurs découvertes dans une ferme du Poitou, le coq n’y aimait pas la pendule qui se chargeait de leur rappeler qu’ils n’avaient que trois semaines, deux semaines, une semaine, bip c’est fini, chacun chez soi maintenant. Un petit mois pas plus avait dit le grand méchant temps qui passe.

Concordance devait rentrer à la capitale, le travail n’y manquait pas et un bon poste dans l’administration permettait de rendre bien des services plus occultes, et Verbehaud devait faire l’année scolaire à Rabat, nouvelle affectation avec l’HP proche, avant une mutation à Paris. Guerre ou pas guerre, la routine. Je ne raconte pas la séparation, je n’ai pas assez de mouchoirs.

Il remonte à Paris, la ligne, les trains, les arrêts, jamais on n’arrivera, mais si, reprise du poste de combat, derrière le lourd bureau de chêne et les piles de dossiers, maquis plus impénétrable que buissons et taillis du Vercors.

Elle est partie à Marseille pour un long voyage, les côtes Espagnoles n’étaient plus sûres et les sous-marins même pas jaunes aimaient faire des cartons sur les bateaux civils, alors Rabat via Marseille, Oran, Oujda, Fez, Rabat.

Cette fois, Verbehaud à son tour fait dans la concordance des temps, et l’Histoire rattrape mon histoire. Elle arrive à Rabat, fraîche mais moulue, le 7 novembre 1942. Les voici qu’aussitôt ils débarquent, les américains, comme s'ils l’avaient attendue, le 8 novembre. Vérifiez vos anti-sèches avant de me taxer d'anti-américaniste primaire : débarquement américain à Rabat le 8 novembre 1942, fermeture immédiate des relations entre métropole et colonies, occupation de nono, et tout ce qui s’ensuit de silence. Elle n’avait pas encore défait sa valise. Il n’y aura plus rien de l’un à l’autre, ni d’elle à lui ni de lui à elle. Deux années de silence de mort.

Ce tournis qui revient, diable au corps et à l’âme, journées de cours machinaux, nuits hébétées. Parfois, pour tuer le diable en elle, se libérer pour toujours du poids qui écrase la poitrine, marcher, marcher, marcher, droit devant elle, au milieu des populations hostiles, des soldats ivres, américains et canadiens, noirs et blancs, red necks et indiens, marcher sur des dizaines de kilomètres de disparition ; on la retrouvera chaque fois saine et sauve et personne ne saura jamais par quel miracle et par quel saint, il faut au moins un archange.

Je passe le temps. Après deux ans et cinq cents lettres, jamais lues, jamais répondues, écrites chacun de son côté, envoyées, et toutes arrivées à la fois, en novembre 1944. Ils les avaient numérotées pour s’y retrouver, sage prudence. Ces lettres n’ont servi à rien sauf à me raconter mon histoire, au moins les lettres qu’ils ont oublié de brûler et que je tiens, là, devant vous, en tremblant un peu. Ils étaient ma mère et mon père.

Je ne sais pas si l’histoire finit bien, mais je sais qu’elle commence. Bientôt ce sera mon tour.

Innombrables sont ceux qui théorisent sur les causes de la deuxième guerre mondiale. Je ne sais rien de ces théories, mais je sais à quoi elle a servi rien qu’à voir le sang sur mes mains.

andrem

andrem, sur le chemin écrits dans la marge,
vendredi 2 février 2007

Juste un mot

Le piège de Kozlika.

Juste un mot pour dire à tout le monde que nous sommes tombés dans un piège diabolique tendu par Kozlika. Et pour dire à Kozlika qu'elle a eu farpaitement raison de nous entasser dans sa trappe.


Il y fait chaud, il y fait doux, Chacun se dit, et nous aimons tout ce que chacun dit. Je ne pourrais jamais commenter tout ce que je lis, je n'aurais pas assez de mots pour éviter la répétition d'émotions, de sincérité, de besoin de dire, de besoin d'être lu, que je ressens à humer toutes ces bouteilles flottantes dans le temps du siècle dernier, et déjà de celui-ci.


Personne n'est ici exhibitionniste, et personne voyeur. Une sorte d'aventure collective dont nul ne mesure encore la grandeur. Je suis heureux d'en être et de vous y voir, et je ne sais pas où ce bateau ivre maintenant nous entraîne, le chef c'est Anna Fedorovna: Il faudra s'attendre à de la taïga rêveuse du côté d'Irkoutsk.

andrem

andrem, sur le chemin de 19xx à 2006,
vendredi 2 février 2007

1945 en 46 - Année zéro.

C’est malin. J’ai bafouillé trois billets pour la seule année 1945, dans lesquels je ne vous raconte rien de l’année 1945. La directrice générale va me taper sur les doigts, pour cause d’irrespect des règles de civilité d’ici. Je rase les murs, et reviens avec un message programmé pour demain soir, afin de passer inaperçu, ce qui est un comble en ce lieu où chacun veut enfin exister pour de vrai.

Moi le premier, bien entendu.

Nous sommes déjà en 1946, et je vais par conséquent vous raconter 1945. Le temps passe trop vite, mais on m’a demandé de rattraper les soixantards et plus vite que ça. Je dope mon déambulateur aux amphétamines biodégradables, et on va voir ce qu’on va voir.

1946.1.

A partir de novembre 1944, ben oui, encore un an de plus en moins, le seul souci de Verbehaud était de dénicher un prétexte pour partir vers le nord. Pas question de rater le coche une nouvelle fois, et à cette époque, même si l’horizon semblait s’éclaircir, il ne fallait jurer de rien. La contre-offensive des Ardennes n’avait pas encore eu lieu, mais Dieu sait quelles ressources cachées la bête immonde pouvait dévoiler. Et encore, à condition d’y croire, à celui-là.

Son état bien empiré a contribué au prétexte d’une suspension provisoire et médicale de carrière, en attendant meilleure fortune. Personne ne savait encore qu’il y aurait 15 ans de suspension, et qu’il faudrait tout recommencer à zéro en 1960, ce qui tombe bien en raison du calendrier que nous impose la directrice d’ici.

Nous approchions des ides de Mars. Munie des précieux certificats, elle dut trouver à Rabat un bateau en partance pour Bordeaux, denrée rare ; il n’y aurait qu’un seul bateau déjà complet qui partirait de Casa dans dix minutes qu’elle aurait réussi à le prendre. Il n’y en avait qu’un seul, il était complet, il partait de Casa dans dix minutes, elle l’a pris. Verbehaud s’était réveillée à la vie et les montagnes commençaient à bouger sous son seul regard.

Vous comprenez mieux l’importance du phare de Cordouan. Elle sut qu’elle était guérie en le voyant à tribord, pendant qu’à bâbord l’horizon fumait encore des ruines de Royan. Longtemps je n’ai pas compris cette fascination qu’enfant j’éprouvais en regardant l’estuaire et son grand TI planté au milieu, dans la lumière changeante du Médoc ou de Saintonge. Je la mettais au compte de la beauté des vignes, des rythmes des règes, des reflets de la petite mer, du mystère des îles errantes, des falaises et des carrelets, de l’église de Talmont.

Cinquante ans plus tard et des brouettes, j’ai découvert que le cœur battant de ma mère ce jour là où le bateau entrait en Gironde n’avait cessé de battre en moi depuis.

Que vous dire de plus. Un voyage en train de Bordeaux à Paris, ma gare d’Austerlitz, le Métro changement à Sèvres Babylone terminus Mairie d’Issy. Monter les escaliers avec sa valise en carton, s’emmitoufler elle frissonne le froid encore un peu hivernal malgré le soleil couchant, je la connais ce n’était pas le froid qui la frissonnait, un dernier escalier avant de sortir au jour devant le square.

Ces détails te font perdre du temps, me dit la Directrice d’ici. Elle ne sait pas, la Directrice, que ce fut justement à ce moment que le voyageur qui montait le même escalier trois mètres devant elle et qu’elle n’avait pas remarqué avant, était Concordance.

Tout concordait, et je n’avais plus qu’à m’emmêler les chromosomes, ce qui fut fait le soir même.

andrem

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