Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : Aglaï

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 7 février 2007

2006 : 26 - le temps de reconstruire

Avant de me lancer, une précision (peu utile pour vous, importante pour moi ! )

Sachant que je n'ai vécu que les derniers jours de ma première année - ouh la ! ça ne commence pas très clair - pour moi, 2006 = 26. C'est-à-dire qu'en deux mille six, j'avais vingt-six ans, du moins les trois cent quarante-six premiers jours !

Année ressource... et canalisation, année exploits et repos, année tissage et métissage (mais pas toujours très sage !), année partage, année cocon, année convalescence.

J'ai avancé, forgé ma forge de forgeronnette, tissé, retaillé, cintré ma blouse de jeune bleue, à coup d'encres et de textes, encre bleue, encre noire, encre rouge, textes à inventer, textes à étudier, textes à corriger ; et des heures passées à ravauder mes trous de blues, à ne pas fuir la classe où on m'attend, où on attend la prof. Heure après heure, redresser peu à peu la stature de ma fonction, et y trouver appui, comme en une structure, une ossature.

J'ai redressé la tête hors d'un dernier trou noir où je ne veux plus sombrer. Quelques personnes, quelques marques de confiance, quelques réussites, ont tapissé mon nid dénudé d'une mince mais douce foi en moi, faite de plumes et de brindilles, d'acceptation et de sourires.

J'ai donné de grands coups de ciseaux dans les excès de mon verbiage dévasté, j'ai progressé dans le sage art de se taire, et l'impulsive sagittaire que je suis a moins sauvagement bandé son arc, patiemment retenu quelques flèches...

J'ai assisté, heureuse, émue, et fière, à deux mariages. L'un, impromptu et léger, à six, avec champagne à minuit sur le quai d'une gare. Elle, témoin, lui redira ce qu'Il lui avait dit : J'ai toujours rêvé d'assister à ton mariage... d'un côté ou de l'autre ! L'autre, festif et chaleureux, avec parmi trente fois plus de convives, onze témoins fidèles, vraiment presque tous là : retrouvailles et bonheur d'être ensemble. Elle, ravie que Lui, qui détestait tant les mariages, ait si merveilleusement réussi le sien !

Petite remarque algébrique, aglaïcentrée assurément mais assez amusante : le nombre d'invités était en fait proportionnel au temps partagé avec chacun de ces deux merveilleux mariés : mes deux meilleurs amis, mes deux plus proches, et surtout, surtout, mes deux amours d'avant...

J'ai voyagé, de corps et de coeur, deviné des amis, déchiffré un pays, et me suis vue vibrer de contrées en rencontres. J'ai accompli le grand saut dans le reste du monde, à tout petits pas de mes tout petits pieds. La terre rouge, le rythme des trois thés, l'Afrique étrange, vive et crue. Je suis rentrée pleine et vidée, enrichie autant qu'épuisée. Et je repartirai.

Et finalement l'une de mes flèches, aidée sans doute d'un archer mieux ailé, a atteint un but, inespéré.

Dans ses yeux je voyais l'inflexible miroir de ma volonté - grandir, oui, grandir pour devenir adulte et m'en montrer digne. Et au coeur de l'année, alors que je n'osais pas - encore - y repenser - grandir et devenir plus forte, plus femme, plus la même, être un jour prête pour... - cette motivation secrète a rencontré, dans un de ses gestes, une douceur, une émotion inattendues... et le désir et le plaisir ont fait le reste.

Depuis le temps s'écoule au rythme subtil de nos saisons revisitées, été secret, coeurs incrédules, sieste étoilée, heures émerveillées, automne de bourrasques, longues journées de pluie, éclaircies chatoyantes, soirées parées de teintes dorées et profondes, hiver au coin du feu, blottis douillettement dans la chaleur de nos tendresses. Pour le printemps qui vient reste l'espoir...

Aglaï

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
samedi 17 février 2007

2005 : 25 - l'Amazone

Année explosion, débordement, inondation, jaillissement, année crue (aux deux sens du terme). Année volcan. Renaissance aussi. Difficile d'en ordonner les mots, la profusion.

365 jours et pas un sans comprimé.

L'horrible constat, un matin au lever, que je ne m'aime pas.

Le gouffre de tout ce qui vacille, et se cogner aux murs de mes insuffisances. Tout me renvoie à moi, miroir soudain cruellement lucide. Je fais l'expérience douloureuse de ma béante fragilité.

Les deuils, deuils de moi, de l'enfance, de l'idéal. Je ne veux pas être une adulte, et celle que je me vois devenir ne me plaît vraiment pas.

Je me livre et me délivre d'un flot de mots enfin mis sur des blessures anciennes. Je découvre en moi mille choses que j'ai toujours sues.

Et mille sages-femmes m'ont aidée à accoucher de moi-même.

Expérience aussi de la transe avec jeûne et veille, sensation d'un regard perçant, extraordinairement perçant sur le monde... et ce qui n'est pas moi.

Jalousie, maladresse, fuite, je blesse autrui et pour finir manque de me blesser moi-même en perdant le contrôle un soir sur une route de campagne... je m'en sortirai indemne mais avec cette conscience aigüe comme un cri que je dois vivre, vivre à tout prix, vivre pour tous ceux que ma mort désarmerait. Cette conscience comme un sursaut contrebalance toutes les autres fois où j'ai pensé, parfois pleuré – chose archifausse – que s'il m'arrivait quelque chose, à personne je ne manquerais. Pensée qui me hantait surtout lorsque je conduisais.

Durant longtemps m'a tenue en éveil, et en vie, l'idée que je ne pouvais pas disparaître avant d'avoir rangé ma chambre : mis de l'ordre dans l'image que je laisserai de moi.

Tout était là : la seule estime qui m'importe était celle des autres, et je m'en croyais/trouvais indigne parce que moi-même je ne m'accordais pas la mienne, tout en me croyant narcissique au dernier degré...

Année insupportable, année où se sont éloignés les prudents et les sages – ou les écorchés vifs, ainsi ce vieil ami qui m'avait toujours dominée, soudain écrasé et nié par la violence de mon besoin d'exister. D'autres s'y sont risqués, et je leur ai fait mal, instable, instable, instable.

Instable humeur un tourbillon certain jour de printemps où ma folie était palpable. J'ai couru partout, virevolté, pour m'abîmer là où le papillon brûle ses ailes, quand il sent la fêlure dans son rire trop aigu.

Je parlais vite, vite, à n'avoir plus de souffle et la salive sèche, et on me disait : Mange ! Bois ! Dors ! Et surtout... Tais-toi !

Tu parles trop, tu parles trop, tu parles trop... tu n'écoutes plus personne et plus personne ne t'écoute... me chantera un jour un malicieux Zorro...

J'ai cherché quel était le plus grand fleuve de la Terre, celui qui avait le plus gros débit. Je l'ai trouvé : fleuve vierge, fleuve large, fleuve immense, aux flots enflés de plus de mille affluents, fleuve qui tourbillonne. C'est l'Amazone.

Aglaï

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 27 février 2007

2004 : 24 - apprendre la solitude

Première année sans lui ! Libération... Année voyage, La Rochelle, Madrid et Portugal, projet d'écriture, plaisir de l'amitié... et mon premier bal !

Mais avant ce nouvel envol, il y a les soirs de février.

La chanson qui sanglote
Me renvoie mes violons
Mes notes bleues et sombres
De temps qu'on pensait révolus

La nuit tombe sur moi
La peur de m'endormir
Elles reviennent vite
Les heures longues et seules

J'égrène mes amis
Perles d'un chapelet
Pour ne pas en hurler
Ne pas céder aux cris

Je flambe mes amours
Dans un creuset d'oubli
Souvenirs étouffés
Dans un feu acre et sourd

Au feu la nostalgie
Et au feu la douleur
Au feu la jalousie
Et au feu tous ces pleurs

Au feu !!!

Le froid me brûle
Le mois des morts pèse sur moi
Février gelé
Coeur de glace
Ame amère à brûler

Ma boîte d'allumettes suffira-t-elle ?
Combien, combien de secondes de lumière ?
Si peu, si court, l'instant d'une étincelle
Chacune, une à une, réchauffe et éclaire

Puis s'éteint
Quand la tonalité résonne infinie
Quand la fenêtre s'obscurcit
Quand il a fermé la porte

Pour partir.

Il en faudra des pages
Des regards échangés
Il faudra des voyages
Et des mots partagés

Pour que la flamme tienne
Pour que la vie reprenne
Pour que le feu de froid
Devienne feu de joie.

Aglaï

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2003 : 23 - les sommets

Année concours. Volonté, lucidité, espoir. Et puis, à peine atteint le sommet, une certaine dégringolade... dont j'ai évoqué la première conséquence il y a un certain temps... pour ne pas dire un temps certain. Et les suivantes, il y a encore plus longtemps. Etrange cette démarche antéchronologique qui fait dire l'effet avant les causes...

La cour de la Sorbonne, le 10 juillet 2003. Mon père au téléphone, visiblement ému, avec mon frère, son frère, sa soeur, dans la vieille maison des grands-parents défunts, et qui m'y auraient vue, si fiers.

Mon grand-père, professeur à l'Université, et ma grand-mère, institutrice retraitée à ma naissance : Tu seras agrégée ma petite fille. Elle ne l'a pas dit mais tout son discours le disait pour elle, et je ne savais pas même ce qu'était l'agrégation, que j'avais déjà bien compris qu'il me fallait être reçue pour la combler !

Ma mère, qui depuis un an, depuis que j'ai ramenée de cette même capitale, de la grande librairie un peu plus bas dans la rue, à quelques mètres de cette cour, un an plus tôt jour pour jour, les oeuvres du programme ; ma mère qui m'a entendue les lire, déjà l'été dernier, elle sur son échelle et moi dans mon roman de Thèbes, qui m'a vue les traduire, les expliquer, saturer et détester au moins l'une d'entre elles... et qui n'est pas si surprise ! Elle savait que rien n'était sûr, mais que tout était possible...

Je me suis débattue, des mois durant, avec des pages et des pages à traduire, Tacite, Prudence, Pline et Lucrèce, Longus, Hésiode, Euripide et Démosthène ; j'ai assisté assidûment à des cours parfois peu brillants - mais parfois oui : mes respects à l'auteur d'une analyse éblouissante du récit de Pline de l'éruption du Vésuve... - et j'ai lu et relu mes Fleurs du Mal, mon Giraudoux, et les sermons de Bossuet que je ne comprends pas, qui me met dans tous mes états chaque fois que j'essaie de me faufiler dans sa logique : rien à faire, cela ne passe pas. Il n'y a plus qu'à espérer qu'il ne tombe pas. J'ai lu Montaigne, le livre III, je le repasse par extraits, mais je ne me replonge pas dans le livre II lu en licence, pas plus que je n'ouvre, ne serait-ce qu'une fois, le livre I. Je ne suis pas un bourreau de travail, nanmého ! Ne parlons même pas des autres, sur lesquels je ne reviendrais que très peu...

J'ai décidé que cela rentrerait par infusion, imprégnation. Je lis peu de critique, je décrète une fois pour toutes que le cours est censé m'amener cet éclairage. Je lis les cours par correspondance que nous nous sommes cotisés pour payer, en complément, et puis basta ! Il y a suffisamment à faire avec les versions et les thèmes à rendre tous les quinze jours ! Je n'ai jamais autant travaillé et pourtant je ne fais pas la moitié de ce que je devrais faire...

Au concours blanc je suis première, dans ma discipline : les profs commencent à s'intéresser à moi (il va sans dire que je les méprise pour cet intérêt aussi soudain !). Il faut dire aussi que la dissert est tombée sur Giraudoux, ma découverte de l'année ! La dernière que je ferais, celle sur Baudelaire, me sera rendue à dix jours de la première épreuve écrite du "vrai" concours, avec ce commentaire divinement encourageant : On est loin des exigences requises pour l'agrégation. Infamante copie, objectivement ratée, mais quel bonheur ce fut de vous donner tort par la suite, cher monsieur G...

Ce sont des mois rythmés par les dimanches à traduire, les lundis, à traduire, les vendredis à traduire, dans un sens ou dans l'autre. Mardi, mercredi et jeudi sont consacrés aux cours. Quand je sors de la douche le matin, le thé est prêt, parfois même le casse-croute pour midi ! Lui m'a soignée, et nous nous accordons à dire que ce fut notre meilleure année. La dernière pourtant...

Je vais à la fac avec mon thermos de thé, je profite des conseils d'une certaine D. qui m'a prise sous son aile et me confie même des secrets !

Je fulmine de ne pouvoir agir alors que la France bouge autour de moi ! Grèves et manifs se multiplient et je reste rivée à mon bureau ! Je me vengerai je me vengerai je me vengerai marmonne ma conscience révolutionnaire.

En attendant, c'est l'amitié qui bouillonne. Nous sommes cinq, nous avons trois amoureux, des garçons adorables, et nous voilà huit pour des soirées pleines de fous rires et de gaieté. Parfois rien que les filles, pour un salon de thé par exemple... Et d'autres liens se nouent, la délicieuse acide A. par exemple, et sa vivacité si extraordinaire...

Ma vie sociale est en effervescence ; avril après l'écrit voit un merveilleux week-end de fête à la maison et nous sommes dix-sept le dimanche à midi : on a aligné toutes les tables dans la cuisine, et je ne me souviens pas d'une chose pareille depuis mes quatre ans ! C'est inespéré et c'est fabuleux.

J'irai aux oraux non pas comme en vacances, mais déterminée à profiter au maximum de ces trois semaines de résidence imposée à la capitale. Des retrouvailles, des visites, les cousins de Normandie avec tarte à la framboise et somptueux orage... je mets à profit le moindre instant de liberté entre mes cinq épreuves. Je tombe sur les sujets que je rêve (pour de bon, la nuit précédant l'épreuve) ou que j'espère, ou que je redoute le moins. Je ne sais pas si je m'en sors mais peu importe : je fais ce que je peu et c'est déjà beau d'être arrivée là ! Et si je dois échouer, que de ces trois semaines j'emporte quand même un très bon souvenir...

Et pour finir, cette épreuve le dernier jour : où l'on sent que je n'ai pas assez travaillé, pire : que je m'en f...

Et le lendemain... ah, si j'aurais su, j'aurais pas viendu. Voir tout autour, tous ceux qui ont concouru, amis ou pas, entendre les discours, s'imaginer, se préparer à repartir en retenant ses larmes... Heureusement mon amie S. est avec moi.

Dans cet amphithéâtre, pendant que s'égrène la liste des reçus, je regrette amèrement d'être venue. Je croise le regard d'une de mes profs, membre du jury. Un regard désolé. Alors je cesse d'attendre et d'espérer et je regarde les autres.

Et puis mon nom, à l'instant où j'avais cessé d'y croire. Difficile de décrire mes sentiments, surprise, et joie, inexprimables.

2003, le sommet de la gloire.

Aglaï

Aglaï, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 22 avril 2007

2002 : 22 - l'angoisse

Avant d'écrire et de lancer ce caillou-là, j'ai lu les vôtres sur la même année. Tel était le principe du ricochet, non ? Je m'attendais à plus de réactions au 21 avril. J'ai été submergée par des histoires personnelles, douloureuses, qui ont mis entre ce jour-ci et celui-là un peu plus de distance.

J'écris entre le 21, le triste anniversaire sinistre, et le 22, dont seul demain va dire finalement de quoi il sera fait. Mais la symétrie est là, et si je ne suis pas vraiment inquiète tant que je n'imagine pas, je ne suis pas enthousiaste non plus car je ne vois pas ce qui, quoi qu'il arrive, pourra sortir de bon de cette campagne électorale toute pourrite et déprimante.

Tout a changé, les dangers sont conscients, cinq ans de droite dure auraient remettre en lumière les enjeux et les choix politiques, le fertile débat sur le TCE a prouvé l'existence de et aurait fédérer une gauche qui ne se reconnaît pas dans la mouvance majoritaire au PS...

Rien n'a changé : la gauche de gauche s'est émiettée comme un Sprits oublié - et pourtant, c'est bon, les Sprits... même en miettes... mais c'est beaucoup plus difficile à manger -, le PS ne s'est toujours pas clairement repositionné, et l'ex-sinistre d'Etat ne souffre pas le moins du monde de son bilan désastreux, et l'ogre qui sussurait il y a cinq ans n'ayez pas peur... a d'ores et déjà gagné la bataille culturelle : ses idées nauséabondes ont contaminé toute la campagne, à la limite, peu importe qu'il en récolte ou non le fruit.

Moi, j'ai changé (comme disait l'autre). Vous le savez maintenant, j'ai - un peu - grandi. Mais à me remémorer cette date qui nous sert aujourd'hui d'épouvantail, je me rends compte que je n'ai pas grand-chose à reprocher à l'Aglaï de mes 22 ans, moi qui en ai 27 et qui ne sais toujours pas pour qui voter !

Vous l'aurez compris, je suis de gauche. On pourrait même dire gauche de gauche, c'est à dire non pas à gauche de la gauche, mais de gauche vraiment à gauche. Et j'en veux à ce gouvernement de gauche qui certes nous a fait la CMU, mais qui a aussi signé, à Barcelone, à Lisbonne, des textes que je n'estime pas de gauche. Bref, il est temps d'envoyer un message fort à ce PS qui doit nous représenter et qui ne le fait pas.

Je vais voter, avec une parfaite conscience tranquille, pour le seul candidat qui ose prononcer le mot d'altermondialisme. Parce que cela me semble une urgence, reprendre en main cette gouvernance mondiale qui échappe complètement au contrôle des peuples, et je veux que monsieur Jospin ne puisse pas ignorer cette préoccupation, en tout cas ne puisse pas s'imaginer que l'on accepte toutes les orientations de son action de premier ministre. Il est hors de question que je vote d'emblée pour le candidat d'un parti et d'un gouvernement qui ont oublié quelque peu le sens du mot socialisme. Voilà, c'est décidé, c'est dit, c'est fait.

Je votais encore au village de mon enfance, je rentrais le week-end chez maman, avant de reprendre le train pour la petite ville où je débutais dans l'enseignement.

J'avais préparé, avant ce premier tour, une belle petite séquence (comme on dit dans le jargon de l'IUFM dont je faisais perplexe la découverte) sur Victor Hugo, dont on célébrait le bicentenaire, axée sur l'engagement du poète (manière d'étudier à la fois la poésie, le romantisme, et l'argumentation : j'étais très fière de moi !!!). J'avais sélectionné, entre autres, des textes contre la peine de mort - que Le Pen se proposait de rétablir - pour les Etats-Unis d'Europe - que Le Pen vouait aux gémonies - etc.

Je soutenais le lendemain mon mémoire IUFM (désolée pour les non-initiés, mais cette première année dans l'enseignement, l'année de stage, est tout particulièrement jargonnante !), dernière formalité avant titularisation. Tout était prêt, il n'y avait plus rien à faire qu'à attendre, et en attendant, je lisais Malevil de Robert Merle. Roman que je recommande chaudement à ceux qui ne le connaissent pas, c'est une drôle d'histoire dont on sort un peu autre...

Donc, le 21 avril au soir, je lisais tranquillement, dans le train qui me ramenait, et j'ai refermé mon livre avec un soupir, vivement impressionnée par l'histoire que je venais de terminer. Bienheureuse d'être dans ce monde-ci, de ne pas vivre avec au ventre l'angoisse de la survie le lendemain, et l'à peu près solitude, et de trouver l'humanité autour de moi en la personne de mes compagnons de hasard de voyage.

Je respirais autrement, comme on sort d'un livre qui vous marque, et il s'est tout de même écoulé quelques minutes avant que je ne regarde l'heure pour constater que maintenant, on devait savoir... J'ai observé les autres voyageurs, je n'ai rien vu qui me semble un indice de quoi que ce soit. J'étais assez détachée somme toute.

Descendue du train, j'ai fait, comme d'habitude, le trajet à pied jusqu'à mon appartement, dix petites minutes de promenade - une fois le sac bien arrimé sur ses roulettes ! - bien agréable. J'y étais depuis un peu plus de six mois, dans cette ville, et je m'y sentais chez moi.

J'ai monté mes trois étages, j'ai ouvert, et j'ai allumé la radio (je n'avais pas de télé), branchée en permanence sur France Info. Et en attendant l'information - car France Info fait passer plein de choses entre ses flashs info - j'ai commencé, comme d'habitude, à défaire mon sac. Il était aux alentours de 22 heures, et je devais être la dernière Française de gauche encore sereine !!!

Et puis j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond. J'ai tout laissé en plan, et je me suis mise à écouter vraiment, sans croire. J'ai attendu que l'info repasse, qu'elle soit formulée clairement, qu'il n'y ait aucun doute...

Je me souviens de ce sentiment de catastrophe, qui ne m'a pas quittée quinze jours durant. Je me souviens des longues heures au téléphone avec mes plus proches amis, je me souviens d'avoir voulu faire mes valises et de n'avoir pu choisir ni l'Italie Berlusconi ni l'Espagne Aznar ni la Russie Poutine ni les Etats-Unis Bush... et m'être dit que le monde était vraiment, vraiment, mal en point... Je me souviens de n'avoir pas beaucoup dormi, tétanisée à l'idée de devoir voter pour l'autre alors que je l'avais tant détesté, dès 1995 ! (avant je ne me souviens pas)

Je me souviens de l'ambiance spéciale au lycée, les discussions à tout rompre avec les collègues, la consternation, et puis l'attitude étrange d'une au moins qui ne devait pas se sentir très à l'aise devant nos propos parfois bien remontés ! Je me souviens des élèves en grève, qui partaient manifester dans les rues leur refus, de leur extrême attention - je n'ai pas eu souvent une attention de cette qualité - lorsque nous étudiions tout de même ce bon vieux Victor Hugo, qui devenait tout d'un coup un peu trop actuel... je me souviens de mes hésitations, de ma prudence, tellement j'avais peur de ne pas être assez neutre, en me disant que forcément, les parents de certains d'entre eux avaient voté Le Pen, mais comment rester neutre quand les élèves vous pressent de questions sur la droite et la gauche, avec dans leurs yeux l'inquiétude et l'incompréhension que suscite le désarroi des adultes ?

Je me souviens du texte courageux de l'un d'entre eux, qui avait sciemment détourné la consigne (une lettre à un artiste) pour s'adresser solennellement à l'indésirable et lui demander de se retirer. Un texte magnifique. Hors sujet, bien sûr, mais les compétences que j'attendais, il les avait, c'était évident et même émouvant. Comment fallait-il réagir ? Valoriser ses qualités ? sanctionner le hors sujet ?

Je me souviens de la manif du 1er mai, grande, belle, grave et chaleureuse, dans la grande ville. J'y étais avec ma mère, j'y avais revu plusieurs personnes chères, et surtout, je m'étais sentie enfin réconfortée par l'ampleur de cette mobilisation. Nous étions tous là pour écarter l'un et ridiculiser l'autre.

Nous en avons pris pour cinq ans, que nous avons supporté parfois difficilement, souvent avec colère, mais nous n'avons rien su faire. Et je ne suis pas sûre que la situation ait vraiment évolué.

Aglaï

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