Petits cailloux et ricochets

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le projet

En novembre et décembre 2006, Anna Fedorovna Kozlika a remonté les années de 2006 à sa naissance au rythme d'un billet pour chaque année. Elle a appelé cette série « Mes petits cailloux 2006-1960 »

A la fin, elle a eu envie de reprendre le chemin en sens inverse et quelques blogueurs ont eu envie de la suivre : ces billets avaient fait naître en eux échos, sourires, jeux de miroir ou clins d’œil... ces fameux ricochets que font les petits cailloux lancés au fil de l'eau.

Le blog collectif que vous êtes en train de lire a été créé ainsi, au détour de discussions au bas de quelques billets. Il s’appelle « Petits cailloux et ricochets » et accueille les textes de tous les participants.

Si vous aussi vous souhaitez faire des ricochets, les modalités pratiques sont expliquées sur cette page.

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Les petits cailloux de : ada

(Les billets sont présentés dans l'ordre chronologique de leur écriture.)

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ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mercredi 14 février 2007

2006- Cette mère là ne sait pas danser

En septembre 2006 ma fille Elâ a arrêté la danse. Les ronds dans l’eau d’Otir, la petite fille qui dansait en 1963 se sont étendus, et croisent mes petits cailloux. Je plonge à pic. 2007, les mères tirent toujours leurs filles par le bras. La maternité est bien une composante de la vie comme une autre. Peut-être un peu bousculante ? Ma fille a 7 ans. Je suis mère depuis plus de 7 ans ? Je ne parviens toujours pas y croire. Mère moi ? Mais je suis une enfant ! Je regarde le miracle de la vie, me retenant de demander une énième fois à ma fille : « Mais où tu étais avant de venir chez nous ? ». Heureusement elle a l’habitude. Elle a déjà toute une batterie de réponses à ma question idiote, qu’elle développe selon son humeur. Je la fais rigoler. Cela me rassure. Elle dit :

« Je réfléchissais pour voir si je pouvais venir dans ton ventre à toi. »

« Alors ? » « Alors, ben je suis là. » Les jours où elle m’en veut elle ajoute : « Mais je me demande si j’ai bien choisi.». Je rigole.

Elle s’appelle Elâ. Elle est là. Elle est là ! Mais franchement je n’y suis pas pour grand-chose.

Qu’est-ce que c’est que cette mère si peu sérieuse et qui pose de drôles de questions ? Elle me fait rigoler. Cela la rassure. Le texte d’Otir me fait mal au bras. Je n’aime pas cette image de la mère qui tire l’enfant vers son cours de danse. Je n’aime pas me voir en train de tirer ma fille par le bras. Je n’aime pas me voir la regarder danser en soupirant intérieurement : « Elle est aussi peu souple que moi… » Est-ce que ma fille entend mon soupir muet que mes yeux embués d’un sourire bête tentent de cacher ? Mais qu’est-ce que je fais dans la danse de ma fille ? Quelle est ma place ? Comment trouver le juste regard ? Encourageant, juste encourageant ? Quelle claque ai-je reçu le jour où son prof de danse m’a répondu : la souplesse, ça se travaille, et puis elle a une énergie qui compense largement. Là je me suis vue mère-sorcière. Ma fille a décidé d’arrêter la danse.

Je n’aime pas me voir en train d’attendre quelque chose d’elle. Je n’aime pas me voir cette mère.

Il y a plus de 20 ans les mères avaient-elles ces rapports avec leurs filles ? Ou était-ce plus facile ? Etait-ce plus évident pour ma mère d'être ma mère ? ada

ada

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 18 février 2007

2005-Fonctionnaire de la République française

Septembre 2005, je suis avalisée, tamponnée, titularisée. Ciel ! Fonctionnaire de l’éducation nationale ! Cela me fait tout bizarre. Moi qui, de là où se trouve ma tête, n’ai jamais su où mes pieds étaient. Cette fois c’est sûr, mes pieds sont en France. Des racines y pousseront-elles ? Pourtant. Reposant dans une boîte en fer blanc, ma carte d’identité turque sur laquelle est même mentionnée ma religion, islam, et mon état marital. Je m’en sers l’été. Ma carte sent la crème solaire. Je nage dans les eaux de la mer Egée.

Septembre 2005, je suis nommée dans un lycée professionnel fréquenté presqu’exclusivement par des jeunes issus de l’immigration. J’ai deux classes de baccalauréat professionnel en charge. Avec l’une, tout se passe bien, avec l’autre, je peine, j’ai l’impression de ramer à contre-courant. Septembre 2005, la question rituelle des élèves avec cette prof dont ils ont du mal à prononcer le nom :

« Madame, vous êtes quoi ? » « Comment je suis « quoi », dis-je feignant de ne pas avoir compris. « Vous êtes de quel origine quoi ? » « Je suis française. Comme vous. » Nous sommes en début d’année scolaire, je fais court et ne leur parle pas de la boîte en fer blanc. Je ne suis pas là pour ça.



Novembre 2005, les banlieues brûlent. Au lycée, la tension est palpable, les élèves sont énervés, fatigués. Le concierge du lycée qui ne peut plus sortir les poubelles le soir de peur qu’elles brûlent, les regarde de travers. « Va savoir ce qu’ils ont fait de leur nuit, dit-il ».



Novembre 2055, Bouna, Ziyed, deux enfants morts pour rien. Les amalgames vont bon train : banlieues, violence, immigration. Les incidents se multiplient aussi au sein du lycée. Mes élèves, presque tous nés en France, disent « eux » pour parler des « Français ». Ils orthographient tous très bien la marque « Kärcher ». Pour appeler au calme, mes collègues et moi décidons l’organisation d’une séance d’ECJS- éducation civique juridique et sociale- dans la classe où déjà en temps normal je rame. Les élèves sont goguenards. Ils nous envoient balader. Ils finissent par m’écouter quand je leur parle de ma boîte en fer blanc.

J’ai l’impression que quelque chose est passé. Je ne pensais pas que je serai reconnue comme prof à part entière de la République française par le pouvoir d’une boîte en fer blanc où reposent mes papiers d’une autre terre.

ada

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
mardi 20 février 2007

2004- L'IUFM

2004 Je suis stagiaire et je retourne sur les bancs de l’école à 30 ans passés. Ca fait un peu bizarre de se retrouver à l’IUFM avec des « petits jeunes » qui ont passé le concours directement après leur licence. Comment peut-on vouloir être prof si jeune je me demande alors. Je suis frappée par l’arrogance de ces jeunes profs (hommes) et leurs combats de coqs devant nos formatrices. Je ne suis pas la seule, les autres femmes aussi apparemment. C’est une promotion bizarre que celle-ci. Les profs femmes se retrouvent à la cafétéria à manger les salades qu’elles ont-elles-mêmes concoctées tandis que les jeunes hommes vont à la cantine, en se retournant ostensiblement devant les jeunes étudiantes de 1ère année croisées. Je n’avais jamais vu ça au cours de mes études. Ai-je tant vieilli ? Y a-t-il une si forte différence générationnelle ? Je vais me dire, pour finir l’année dans le calme, que c’est une coïncidence, que les jeunes gens se lâchent après une année de privations due à la préparation du concours.



Cette année-là, je me rapproche aussi des syndicats. C’est la première fois de ma vie que je vais faire un métier où les syndicats sont si visibles et présents. Je rencontre des gens ouverts et ma foi sympathiques. Beaucoup se sont réfugiés dans l’action au jour le jour : défense des élèves sans papiers, droit au logement, etc.. On bricole. C’est que c’est dur ces grèves d’une journée à intervalles réguliers. On se sent tellement impuissants. Alors on marche au cours des manifestations, les premières sont drôles, les autres ont un goût amer. J’ai l’impression d’entrer dans une institution en pleine décadence.

Le lycée professionnel où je suis nommée pour « parfaire » ma formation sur le terrain se charge de confirmer mon impression. Je suis abasourdie : pense-t-on raisonnablement former des profs comme ça ? En les balançant d’abord dans l’arène, puis en venant dire « ah bah non, ce n’est pas comme ça qu’il faudrait faire ». Heureusement, j’ai déjà enseigné avant, et ai eu le temps de me faire un peu les dents. A l’IUFM, l’idée essentielle que nous retenons est : il n’y a pas vraiment de méthode d’enseignement, on apprend sur le tas, et chacun procède différemment (entendez comme il peut). Pourtant, il me semblait bien qu’il existe des techniques d’animation de groupe, et que l’on pourrait au moins réfléchir sur les processus cognitifs. Bah non rien de tout ça. Je suis entrée dans une institution dépassée. J’ai un peu peur d’y rester et d’être incapable de rebondir, ramollie par le train train du fonctionnariat et la fatigue des classes surchargées.

ada

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
jeudi 1 mars 2007

2003- L'entretien d'embauche

Un jeudi de septembre 2003



Je sors du bureau de la DRH d’un grand centre de formation. Elle me raccompagne jusqu’à l’ascenseur : j’ai l’impression qu’elle veut me voir marcher. De la même manière qu’elle scrutait mes mains tout à l’heure. Alors je marche. J’avance déterminée dans le couloir. Je n’ai jamais été si déterminée. Mes jambes avancent souplement et sans hésitation. Je me souviens qu’il faut tourner à droite au bout du couloir. C’est bizarre, normalement je me perds tout le temps, même dans un couloir tout droit. La DRH me serre la main. Je plonge mon regard dans le sien et j’accuse réception. Ma paume parvient à cacher sa moiteur, je serre franchement. Elle me dit qu’elle ou sa secrétaire rappellera avant 18 heures. Il faut faire vite, la rentrée date déjà de 10 jours. La porte de l’ascenseur se referme. Il fait froid tout à coup. Je tremble de tous mes membres. Je me recroqueville. Comme un élastique qu’on lâche.

Il est 11h30. Je commence à avoir peur. Que l’attente soit longue. Je viens de vivre cinq mois de chômage et je sens que j'ai atteint ma limite. En éternelle étudiante, je fonctionne encore sur le rythme de l’année scolaire. Du coup, septembre doit rimer avec reprise. Mais je suis pleine d’appréhension, ma dernière embauche à l’université a été éprouvante. Je tourne en rond. Et si je ne trouvais pas de travail ? Je n’ai pas l’habitude de chercher, jusqu’ici je me suis toujours débrouillée pour que l’on vienne me trouver. Et si j’avais raté toutes les occasions ? Et si ça durait plus longtemps que prévu ? Mon compagnon tente de me rassurer : ce n’est pas grave, cela te fera du temps en plus pour ta préparation aux concours de l’éducation nationale. Je ne suis pas convaincue. Justement je veux enseigner quelques temps pour être sûre que je veux vraiment les passer ces concours. Et puis je n’ai jamais réussi à travailler que dans l’urgence, le stress. Tout ce temps, je ne parviendrai pas à l’utiliser pour bachoter un concours. Peur déguisée de l’échec ? Va savoir. Et puis me faire entretenir ? Je ne l’avoue pas mais ça m’effraie. Pourquoi ? C’est bête. Je suis une féministe pleine d’orgueil mal placé. Mon mari se posait moins de questions quand il était au chômage. Ou peut-être ne m’en faisait-il pas part ? Ah zut, c’est pas le moment.

Il est 12h. Seulement ? Je suis rentrée à la maison. Je ne sais pas quoi faire. Je n’arrive pas à me poser. Le portable dans la main, je tourne en rond. Je n’ai pas faim. Je finis par appeler une amie.

14 heures. Nous allons, mon amie et moi prendre un café au bord de l’eau. Il fait un temps radieux. Mon amie qui porte le nom d’un fleuve est superbe. J’ai l’impression d’être vieille et ratatinée. Ma paupière droite saute à la corde avec mes cils. T’as vu ? Mon amie regarde. Non rien. Elle rigole. Je ne t’ai jamais vu aussi calme, dit-elle. Bah mince.

Il est 15 heures. Le téléphone sonne. C’est ma mère. Evidemment, je ne lui dis rien.

15h30. Il va falloir que je me lève pour aller chercher ma fille.

15h45. Ca sonne ! Mon Dieu j’ai peur j’ai peur. Je manque à un millimètre de refuser l’appel en me trompant de bouton. - Allo ? - Blala, vous commencez lundi. Vous aurez cinq classes : 2 classes de BEP, 2 de Bac pro et une de BTS. - Je raccroche, je suis aux anges.

Deux minutes plus tard....

Lundi ? Mais c’est dans quatre jours lundi ! C’est quoi une classe de BEP ? Que vais-je faire ? Que suis-je supposée leur enseigner ? Mais je ne vais jamais y arriver ! Elle est complètement inconsciente cette DRH !

ada

ada, sur le chemin de 2006 à 19xx,
dimanche 4 mars 2007

2002 - La mémoire et les évènements

Je n’ai pas aimé l’année 2002. Et c'est trop frais encore pour que je puisse y fabriquer des souvenirs agréables. D'ailleurs je n'ai pas vraiment envie d'en parler. Je me demande si j'aurais choisi la même chose si j'avais écrit ce billet hier. Ou demain ? En 2002, j’ai eu trente ans. Je me suis débattue avec moi-même à me demander pourquoi je supportais l'insupportable. Cette femme qui m’avait embauchée mais qui de toute évidence était incompétente. Mais elle était très douée en manipulation et harcèlement moral. Rien de ce que je faisais n’était bon. Pourtant elle utilisait mes articles. Me reprochait une chose et son contraire. La double contrainte permanente. J’ai cru devenir folle.

Mais j’ai quand même tenu un an… J’espérais lui faire entendre raison. Ou j’aimais me sentir humiliée comme ça. Je ne sais toujours pas. Après avoir claqué la porte, j’ai mis six mois à m’en remettre : je pensais que j’avais tout raté et que je n’étais capable de rien. Un jour j'ai croisé cette directrice par hasard dans la rue. Elle m’a dit quelque chose comme « après tout ce que j’ai fait pour toi. » Au fond, je ne m’en suis vraiment remise que lorsque j’ai su que la jeune femme qui m’avait succédé avait résisté encore moins que moi.

Peut-être que si j'avais écrit ce billet hier aurais-je préféré souligner que c'est aussi cette anné-là que j'ai enseigné pour la première fois, et que ma foi, j'ai bien aimé ça...
Peut-être est-ce l'année où j'ai définitivement compris que je n'aimais pas les mélodrames ? ou qu'au contraire je les aimais ?

Exercice difficile que ces ricochets. Choisir dans la mémoire est un terrible enjeu: on se construit un présent.

ada

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